Les patriarches et la colonisation

Michel Warschawski, jeudi 4 mars 2010

En pré­tendant faire main basse sur deux sym­boles his­to­riques, Israël prend le risque de mettre le feu aux poudres.

Ben­jamin Neta­nyahu et son gou­ver­nement ne ratent aucune pro­vo­cation pour mettre en échec toutes les ten­ta­tives de remettre sur les rails ce qu’on appelle le « pro­cessus de paix ». Der­nière en date : la décision d’inscrire le caveau des Patriarches (Ibra­hi­miyeh en arabe) et le tombeau de Rachel au patri­moine national israélien. Il s’agit pourtant de deux sites his­to­riques se trouvant en Cis­jor­danie et faisant donc partie du patri­moine pales­tinien. Que ces sites aient une forte charge sym­bo­lique pour les juifs – comme pour les musulmans et les chré­tiens - ne fait aucun doute, et per­sonne n’a jamais pensé le nier. Mais l’attachement sym­bo­lique et his­to­rique ne donne pas droit de pro­priété car, si tel était le cas, les Français se devraient de conquérir Aix-​​la-​​Chapelle, où Char­le­magne avait sa capitale, et les Arabes d’occuper la péninsule ibé­rique, où ils avaient déve­loppé pendant plus de cinq siècles une civi­li­sation flo­ris­sante. Si des racines his­to­riques don­naient un droit de pro­priété et de sou­ve­raineté, les reven­di­ca­tions serbes sur le Kosovo auraient été jus­ti­fiées tout comme celles de l’Allemagne sur l’Alsace et la Lorraine.

La décision du gou­ver­nement israélien fait partie d’un projet colonial expan­sion­niste et pro­voque des mani­fes­ta­tions pales­ti­niennes, à Hébron en particulier.

« Les Pales­ti­niens refusent de recon­naître nos racines juives à Hébron et à Bethléem » a déclaré le Premier ministre israélien, laissant entendre que Mahmoud Abbas est un néga­tion­niste qui réécrivait l’histoire de la terre sainte en effaçant ses cha­pitres hébreux. Faux : ce que les Pales­ti­niens, et leur pré­sident en tête, rejettent, c’est le fait de recon­naître que des liens his­to­riques impliquent droit de pro­priété et souveraineté.

« Les Pales­ti­niens essaient de faire croire que cette décision (d’inscrire ces sites comme patri­moine national ) est une menace (sur l’intégrité ter­ri­to­riale de la Cis­jor­danie), a ren­chéri un ministre israélien. Mais c’est bien plus qu’une menace, ces sites étant d’ores et déjà sous sou­ve­raineté israé­lienne de facto, et hors de toute forme de contrôle de la part des auto­rités pales­ti­niennes, en dépit des accords signés avec l’OLP. Le tombeau de Rachel, par exemple, est coupé de la ville de Bethléem par une muraille, et on ne peut y accéder que par Israël. Ce qui n’empêche pas le pré­sident israélien Shimon Pérès de déclarer : « Nous n’empêchons per­sonne d’avoir accès à ces lieux saints chers aux trois reli­gions ». Sauf que depuis plus de deux décennies, aucun Pales­tinien, musulman ou chrétien, n’a eu accès au tombeau de Rachel ! Quant au caveau des Patriarches, la décision de Benyamin Neta­nyahu augure d’une remise en question du fragile équi­libre, négocié il y a quatre décennies, entre l’administration mili­taire israé­lienne et les auto­rités musul­manes pales­ti­niennes en vue de répartir les heures de culte entre les dif­fé­rentes com­mu­nautés. Lors de son premier mandat, à la fin des années quatre-​​vingt, Ben­jamin Neta­nyahu avait mis le feu aux poudres et pro­voqué la pre­mière Intifada en ouvrant un tunnel sous l’esplanade des mos­quées. Est-​​ce que sa nou­velle pro­vo­cation va ouvrir, c’est la menace brandie par les diri­geants pales­ti­niens, la voie à une troi­sième Intifada ? Incha’Alla