Les oliviers ne meurent jamais

Françoise Feugas - Pour la Palestine n°54, lundi 15 octobre 2007

Culture - A voir /

Monique Etienne et Kristian Dela­croix ◆ Des olives et des murs ◆ 2003-​​200658’◆ vo sous titrée ◆ vidéo numé­rique◆ Dis­po­nible à 20

Le voyage en Palestine occupée, chez les oléi­cul­teurs de la région de Tul­karem, com­mence et finit tou­jours quelque part le long du mur d’annexion qu’il ne fait pas bon côtoyer de trop près, au risque d’être tirés comme des lapins par des soldats israé­liens de vingt ans aux allures de cow-​​boys. Entre les paysans et leurs champs, 50 m à vol d’oiseau, 5km de détours à dos d’âne à l’aller, 5km au retour et plu­sieurs heures d’attente au soleil. Tous les jours. Tout le temps que dure la cueillette des olives, quand elle peut avoir lieu. Entre les paysans et les champs qui leur restent, des kilo­mètres de bar­belés serrés, des grillages, des blocs de béton, le mur et les soldats. La résis­tance opi­niâtre, quo­ti­dienne, héroïque, est faite de longues sta­tions debout, de che­mi­nement entre les rochers, les bar­belés, les bar­rages, d’enjambements de cana­li­sa­tions, de trans­ports de bagages, de valises, d’enfants… Por­tails métal­liques fermés, ouverts à des heures impro­bables, fermés.… Des gens patientent, dans des voi­tures, des camion­nettes rem­plies de nour­riture qui pourrit au soleil des heures, des jours, selon le bon vouloir des soldats. Les fer­miers se sentent alors, parfois, aban­donnés de tous, y compris des leurs : « Per­sonne de l’Autorité n’est jamais venu voir ce qui se passait ici », dit un fermier. « Nous sommes seuls avec la porte et avec les soldats. Depuis la construction du mur nous sommes seuls. » Tandis que des voix off dénoncent l’enfermement, l’exil des Pales­ti­niens dans leur propre pays, le vol des terres, la caméra filme des pay­sages détruits par le béton, des terres agri­coles trans­formées en déserts. D’anciennes forêts, dit un homme, qui évoque les « jours heureux » où les col­lines ravagées étaient des lieux de pro­menade fami­liale à l’ombre des arbres, quand sous nos yeux s’étalent de vastes chan­tiers pous­siéreux et dénudés.

Et puis le Mur qui ser­pente, tra­velling et.gros plan, tandis qu’en off la voix de Michel War­schawski com­mente : « Le Mur […], c’est une conception de l’existence et de la coexis­tence, malade. C’est une phi­lo­sophie de l’enfermement. […]Si la nor­malité de notre exis­tence est définie par un mur, autant se flinguer : Der­rière le mur se dessine la solution israé­lienne, ce que l’on veut imposer aux Pales­ti­niens. C’est le pourtour de la colonisation. »

Enfin il y a les oli­viers. D’abord ceux qui ont été tailladés, dont ne reste plus que des troncs, qui sont comme cal­cinés. Douze mille oli­viers déra­cinés pour la construction du mur, dit Taysir Arashi, le maire de Qaffin, et 70% des terres « avalées ». Cent vingt mille de l’autre côté. « Toute la Cis­jor­danie sera une prison. Mais dans une prison ordi­naire, les gens n’ont pas à tra­vailler. Quelqu’un les nourrit. Mais nous, ils veulent nous mettre dans une prison où devons nous nourrir nous-​​mêmes. » A Qaffin, avec la vente des olives, la seule res­source, les gens pou­vaient vivre et payer leurs fac­tures « avant ». A présent, trop de gens ont perdu jusqu’au dernier arbre. L’olivier est un arbre qui ne meurt pas, qui est éternel. Parole d’expert. La résis­tance des oli­viers est à l’image de celle des Pales­ti­niens. Les arbres, eux, passés à la tron­çon­neuse, finissent par repousser. « Héritage his­to­rique » et sym­bo­lique, fon­dateur de la société pales­ti­nienne, selon les propres mots du consul général de France à Jéru­salem, le verger de Palestine a plus de 6000 ans et il est unique au monde.

Aider les pro­duc­teurs de la région à amé­liorer la com­mer­cia­li­sation de l’huile d’olive, base de l’économie locale, c’est la mission que l’AFPS des Alpes de Haute Pro­vence s’est donnée. A Saïda, des cuves en inox (financées par l’association) vont per­mettre un sto­ckage de meilleure qualité. Pourtant, brisant l’euphorie de la célé­bration par­tagée de la der­nière récolte d’olives, un jeune homme de Saïda est assassiné par un com­mando des forces spé­ciales israé­liennes. Pourtant, dans la région d’Hébron, les mis­sions civiles de pro­tection du peuple pales­tinien se heurtent aux colons et à l’armée qui tentent de les chasser. Ici, pierres contre fusils. Menaces. Pres­sions. La soli­darité inter­na­tionale et la coopé­ration décen­tra­lisée ne sont pas du goût de l’occupant. Mais tant que les moulins fonc­tionnent, tant que les pres­soirs font couler l’huile dorée, tant que les amis sont là et que les oli­viers repoussent, les paysans pales­ti­niens conti­nuent à faire vivre l’espoir. Envers et contre tout.