Les non-​​dits de Sarkozy sur la Palestine et Israël

Alain Gresh, samedi 24 septembre 2011

Tenu devant l’Assemblée générale de l’ONU, le dis­cours de Nicolas Sarkozy du 21 sep­tembre sur la Palestine se veut constructif, plus ouvert que celui du pré­sident Obama, plus équi­libré. En réalité, malgré tout ce qu’on peut en lire, il confirme l’ambiguïté de la poli­tique fran­çaise, pour ne pas dire son ali­gnement sur Israël.

Analyse rapide (mes commentaires sont en gras)

Monsieur le Secrétaire général,

Lorsque nous nous sommes retrouvés, ici même en sep­tembre de l’année der­nière, lequel d’entre nous pouvait ima­giner qu’en un an à peine, le monde, déjà bou­le­versé par une crise écono­mique sans pré­cédent, allait à ce point changer ?

En quelques mois, les « prin­temps arabes » ont fait se lever une immense espérance.

Depuis trop long­temps des peuples arabes soumis à l’oppression ont pu relever la tête [sic] et ont réclamé le droit d’être enfin libres. Avec leurs mains nues, ils se sont opposés à la vio­lence et à la brutalité.

A ceux qui pro­cla­maient que le monde arabo-​​musulman était par nature hostile à la démo­cratie et aux droits de l’Homme, les jeunes arabes ont apporté le plus beau démenti.

Mes­dames et Mes­sieurs, mes chers col­lègues, nous n’avons pas le droit de décevoir l’espérance des peuples arabes.

Nous n’avons pas le droit de briser leur rêve.

Car si l’espérance de ces peuples était brisée, cela don­nerait raison aux fana­tiques qui n’ont pas renoncé à dresser l’Islam contre l’Occident en attisant partout la haine et la violence.

C’est un appel à la justice qui a ébranlé le monde, et le monde ne peut pas répondre à cet appel à la justice par la per­pé­tuation d’une injustice.

Ce mira­culeux prin­temps des peuples arabes nous impose une obli­gation morale, une obli­gation poli­tique de résoudre enfin le conflit du Moyen-​​Orient.

Nous ne pouvons plus attendre ! La méthode uti­lisée jusqu’à présent, je pèse mes mots, a échoué. Il faut donc changer de méthode [est-​​ce vraiment une simple question de méthode ?] !

Il faut arrêter de croire qu’un seul pays, fut-​​il le plus grand, ou qu’un petit groupe de pays peuvent résoudre un pro­blème d’une telle com­plexité. Trop d’acteurs majeurs sont laissés de côté pour pouvoir aboutir [c’est une pierre dans le jardin des Etats-​​Unis, mais il ne dit pas en quoi le fait d’associer d’autres acteurs faci­litera la réso­lution du problème].

Je vou­drais dire que per­sonne ne peut ima­giner que le pro­cessus de paix ne puisse se passer de l’Europe, que per­sonne ne peut ima­giner que le pro­cessus de paix puisse se passer de tous les membres per­ma­nents du Conseil de Sécurité, que per­sonne ne peut ima­giner que l’on puisse se passer des États arabes qui ont déjà fait le choix de la paix. Une approche col­lective est devenue indis­pen­sable pour créer la confiance et apporter des garanties à chacune des parties [encore une fois, il ne dit pas en quoi la par­ti­ci­pation de l’Union euro­péenne ou du Brésil changera la donne ; la confé­rence d’Anna­polis de 2007 avait vu une large par­ti­ci­pation inter­na­tionale, sans aucun résultat].

Alors bien sûr, la paix sera faite par les Israé­liens et par les Pales­ti­niens. Par per­sonne d’autre. Et nul ne peut pré­tendre la leur imposer [en gros, Israé­liens et Pales­ti­niens négo­cient d’égal à égal, comme si un occupant pouvait être mis sur le même plan qu’un occupé]. Mais nous devons les aider.

La méthode ne fonctionne plus.

Recon­naissons ensemble que fixer des préa­lables à la négo­ciation, c’était se condamner à l’échec [une cri­tique des décla­ra­tions d’Obama qui avait proposé le gel de la colo­ni­sation comme préa­lable ; négo­cions donc comme on le fait depuis 20 ans, tout en laissant les colonies pros­pérer]. Les préa­lables, c’est le contraire de la négo­ciation. Si l’on veut entrer dans la négo­ciation, qui est le seul chemin pos­sible pour la paix, il ne faut pas de préa­lables [sur quelles bases négocie-​​t-​​on ? il faut négocier sur la base des réso­lu­tions de l’ONU, du droit inter­na­tional]. Chan­geons de méthode !

Tous les éléments d’une solution sont connus : la Confé­rence de Madrid de 1991, le dis­cours du pré­sident Obama du 19 mai dernier, la feuille de route, l’initiative arabe de la paix et les para­mètres agréés par l’Union euro­péenne. Alors cessons de débattre à l’infini des para­mètres et que les négo­cia­tions com­mencent [c’est un rai­son­nement absurde qui cache l’essentiel : le gou­ver­nement israélien n’est pas du tout prêt à accepter ces éléments de solution]. Adoptons un calen­drier précis et ambitieux.

60 ans sans que cela avance d’un cen­ti­mètre. Est-​​ce que cela ne nous impose pas de changer de méthode et de calendrier ?

— Un mois pour reprendre les dis­cus­sions ;  — Six mois pour se mettre d’accord sur les fron­tières et sur la sécurité ;  — Un an pour par­venir à un accord définitif.

[En quoi l’adoption d’un calen­drier change quelque chose ? Que ce passe-​​t-​​il si ce calen­drier n’est pas res­pecté ? Le gou­ver­nement français prendra-​​t-​​il des sanc­tions contre les res­pon­sables de l’échec qui sont déjà connus ?]

Et la France propose d’accueillir, dès cet automne, une Confé­rence des dona­teurs afin que les Pales­ti­niens puissent par­achever la construction de leur futur État. La France veut vous dire qu’il ne faut pas chercher d’emblée la solution par­faite, parce que de solution par­faite, il n’y en a pas !

Choi­sissons la voie du com­promis, qui n’est pas un renon­cement, qui n’est pas un reniement, mais qui per­mettra d’avancer, étape par étape [Quel com­promis ? L’acceptation par la direction pales­ti­nienne de 22 % de la Palestine his­to­rique n’est-elle pas un com­promis suffisant ?].

Voilà donc 60 ans que les Pales­ti­niens attendent leur État. Est-​​ce qu’il n’est pas venu le moment de leur donner de l’espérance ? Voilà 60 ans qu’Israël souffre de ne pas pouvoir vivre en paix. Voici 60 ans que la question de la coexis­tence paci­fique des deux peuples pales­tinien et israélien demeure lancinante.

Nous ne pouvons plus attendre pour prendre le chemin de la paix !

Mettons-​​nous à la place des Pales­ti­niens. N’est-il pas légitime qu’ils réclament leur Etat ? Bien sûr que si ! Et qui ne voit que la création d’un Etat pales­tinien démo­cra­tique, viable et paci­fique serait, pour Israël, la meilleure garantie de sa sécurité ?

Mettons-​​nous à la place des Israé­liens. N’est-il pas légitime qu’après 60 ans de guerres et d’attentats, ils demandent des garanties pour cette paix si long­temps attendue ? Bien sûr que si ! Et je le dis avec force : si qui­conque à travers le monde menaçait l’existence d’Israël, la France serait immé­dia­tement et tota­lement aux côtés d’Israël. Les menaces à l’endroit d’un Etat membre des Nations Unies sont inac­cep­tables et ne seront pas acceptées [Mais qui menace sérieu­sement la sécurité d’Israël ? Et comment définit-​​on la sécurité ? Pour l’establishment israélien, la sécurité d’un Israélien vaut la vie de dix Palestiniens].

Nous sommes aujourd’hui devant un choix très dif­ficile. Chacun sait bien – et arrêtons avec les hypo­crisies ou la diplo­matie d’un jour – chacun sait bien qu’une recon­nais­sance pleine et entière du statut d’Etat membre de l’ONU ne peut être obtenue dans l’immédiat. La raison pre­mière en est le manque de confiance entre les prin­cipaux acteurs [entre l’occupant et l’occupé, peut-​​il y avoir une confiance réelle ?]. Mais disons-​​nous la vérité : qui peut douter qu’un veto au Conseil de sécurité n’engendrera pas un cycle de vio­lence au Proche-​​Orient ? Qui peut en douter ?

Faut-​​il pour autant exclure une étape inter­mé­diaire ? Pourquoi ne pas envi­sager pour la Palestine le statut d’Etat obser­vateur aux Nations Unies ? _​ Ce serait un pas important, nous sor­ti­rions après 60 ans de l’immobilisme, l’immobilisme qui fait le lit des extré­mistes. Nous redon­ne­rions un espoir aux Pales­ti­niens en mar­quant des progrès vers le statut final.

Pour marquer leur enga­gement déterminé en faveur d’une paix négociée, les diri­geants pales­ti­niens devraient, dans le cadre de cette démarche, réaf­firmer le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël. Ils devraient s’engager à ne pas uti­liser ce nouveau statut pour recourir à des actions incom­pa­tibles avec la pour­suite des négo­cia­tions [Ainsi, les Pales­ti­niens renon­ce­raient à la seule carte que leur don­nerait le statut de membre obser­vateur, la pos­si­bilité d’aller devant la Cour pénale inter­na­tionale (CPI), et de pour­suivre des indi­vidus pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; rap­pelons que les statuts de la CPI disent expli­ci­tement qu’installer des colons dans un ter­ri­toire occupé est un crime de guerre].

Mes chers col­lègues, nous n’avons qu’une alter­native : l’immobilisme et le blocage ou une solution inter­mé­diaire qui per­met­trait de donner de l’espoir aux Pales­ti­niens, avec un statut d’Etat obser­vateur. Paral­lè­lement, une même retenue devrait être observée par Israël, qui devrait s’abstenir de gestes qui pré­jugent du statut final [et l’arrêt de la colo­ni­sation ne serait pas un préa­lable à la négociation ?].

L’objectif ultime c’est bien la recon­nais­sance mutuelle de deux Etats nations pour deux peuples [il serait inté­ressant de nous pré­ciser les­quels ? Cela pose le pro­blème de l’Etat juif ; mais si Israël est l’Etat du « peuple juif », les juifs français membres de ce peuple, sont une minorité nationale ?], établis sur la base des lignes de 1967 avec des échanges de ter­ri­toires agréés et équivalents.

Que cette Assemblée générale, qui en a le pouvoir, décide d’avancer, décide de sortir du piège mortel de la para­lysie, décide de ren­voyer les rendez-​​vous manqués et les relances sans len­demain ! Chan­geons de méthode ! Chan­geons d’état d’esprit !

Que chacun s’efforce de com­prendre les raisons de l’autre, les souf­frances de l’autre, les angoisses de l’autre.

Que chacun ouvre les yeux et soit prêt à faire des concessions.

Et en ter­minant, je veux le dire avec une pro­fonde et sincère amitié pour le peuple pales­tinien, je veux dire aux Pales­ti­niens : pensez aux mères israé­liennes qui pleurent les membres de leur famille tués dans les attentats. Elles éprouvent la même douleur que les mères pales­ti­niennes à qui l’on annonce la mort brutale d’un des leurs.

Je veux le dire avec une pro­fonde et sincère amitié pour le peuple israélien : Ecoutez ce que criait la jeu­nesse des prin­temps arabes. Ils criaient : « Vive la liberté ! ». Ils ne criaient pas : « à bas Israël ». Vous ne pouvez pas rester immo­biles alors que ce vent de liberté et de démo­cratie souffle dans votre région.

Je le dis avec une pro­fonde et sincère amitié pour ces deux peuples qui ont tant souffert : le moment est venu de bâtir la paix pour les enfants de Palestine et pour les enfants d’Israël. Mais il serait trop acca­blant que l’Assemblée générale des Nations unies ne profite pas de l’opportunité du réveil des peuples arabes au service de la démo­cratie pour régler un pro­blème qui fait le malheur de ces deux peuples qui, de toutes façons, sont condamnés à vivre à côté les uns des autres. Si nous prenons une solution de com­promis, nous redon­nerons de la confiance et nous redon­nerons de l’espoir.

Je veux le dire avec gravité aux repré­sen­tants de toutes les nations. Nous avons une res­pon­sa­bilité his­to­rique à assumer. C’est l’Assemblée générale des Nations unies qui porte ce rendez-​​vous avec l’Histoire.

Ras­surons Israël et donnons un espoir au peuple pales­tinien. La solution est sur la table. Pré­férer la solution du com­promis à celle du blocage, car le blocage satisfera peut-​​être tout le monde ici mais il créera des vio­lences, des amer­tumes et des oppo­si­tions qui met­tront en péril le réveil des peuples arabes. La France vous dit que la tra­gédie doit cesser pour une raison simple, c’est qu’elle n’a que trop duré.

Je vous remercie.

Quelques der­nières remarques. Ce que Nicolas Sarkozy n’évoque pas du tout c’est ce qui se passera si les négo­cia­tions n’aboutissent pas d’ici un an. Ce qu’il n’évoque pas, c’est que c’est le gou­ver­nement d’extrême droite israélien qui est res­pon­sable du blocage. Ce dont il ne parle pas, c’est toutes les mesures sou­tenues par la France en faveur d’Israël (rehaus­sement des rela­tions avec l’Union euro­péenne, adhésion à l’OCDE, adhésion récente d’Israël au Centre d’études et de recherche nucléaire alors même que le pro­gramme nucléaire israélien est mili­taire, etc.). Qui peut croire que de telles mesures appa­raî­tront pour autre chose que ce qu’elles sont : un encou­ra­gement à la poli­tique d’annexion d’Israël ?