Les mots biaisés du Proche-​​Orient

Joris Luyendijk., dimanche 14 septembre 2008

Au moment où des jour­na­listes de renom se trouvent en butte aux pres­sions ou sanc­tions des pou­voirs en place et de leurs lobbies pro-​​israéliens ou anti-​​arabes, retour sur une analyse d’un jour­na­liste néer­landais, en 2006

Com­prendre le quoi, le où, le quand, le qui et le comment, puis écouter chaque partie sur le pourquoi, tout en séparant bien le fait de l’opinion… N’est-ce pas à cela qu’on reconnaît les journaux de qualité ? Et que pro­mettent les spots pro­mo­tionnels de CNN, Fox News ou Al-​​Jazira, si ce n’est l’objectivité ? « We report, you decide » : nous rap­portons les faits, vous décidez. Pourtant, après avoir tra­vaillé cinq ans comme cor­res­pondant au Proche-​​Orient, ma conclusion est pes­si­miste : les jour­na­listes occi­dentaux ne peuvent pas décrire pré­ci­sément, et encore moins objec­ti­vement, le monde arabe ni le Proche-​​Orient. Même en suivant à la lettre les règles jour­na­lis­tiques, ils peignent un tableau pro­fon­dément déformé de la région.

Le pro­blème essentiel tient aux mots uti­lisés : ceux qu’emploient les jour­na­listes ne signi­fient rien pour les publics européen ou amé­ricain, ou sont compris de manières dif­fé­rentes, ou sont tout sim­plement biaisés.

Les meilleurs exemples de ces termes inconnus sont les mots « occu­pation » et « dic­tature ». Ignorer la nature d’une dic­tature n’est pas le monopole des intel­lec­tuels ou du grand public. Au temps où j’étais cor­res­pondant, j’essuyais parfois des répri­mandes du rédacteur en chef : pourquoi obtenir un visa pour l’Irak de Saddam Hussein demandait-​​il tant de temps ? Et pourquoi n’étais-je pas encore allé en Libye ? « Comment ça, pas de visa ? Insiste ! » Ou cette demande faite par un célèbre jour­na­liste d’investigation qui sou­haitait avoir les coor­données des ser­vices secrets jor­da­niens… Ou ce comp­table qui me réclamait les reçus pour toutes les per­sonnes que j’avais sou­doyées durant mon voyage dans l’Irak de l’ancien dictateur…

Pourtant, le rédacteur en chef, le jour­na­liste d’investigation ou le comp­table sui­vaient l’actualité de très près. Ils lisaient les journaux et regar­daient la télé­vision. Mais à quel moment ces journaux ou ces télé­vi­sions expliquent-​​ils ce qu’est réel­lement une dictature ?

Le livre que j’ai publié l’été dernier porte sur la peur, la méfiance, le lavage de cerveau, la cor­ruption et la des­truction déli­bérée des res­sources propres à chaque per­sonne, de l’amour propre. L’éditeur s’est impliqué per­son­nel­lement et l’a lu plu­sieurs fois. Présent à la Foire du livre de Francfort, il en est revenu plein d’entrain : il avait parlé du livre à un col­lègue égyptien qui était inté­ressé ; ma percée dans le monde arabe était immi­nente ! Il était radieux, jusqu’au jour où il lui a été expliqué qu’existait une contra­diction dans les termes : une dic­tature peut-​​elle auto­riser la publi­cation d’un livre qui a pré­ci­sément pour thème l’odieuse nature de cette dic­tature ? Même après avoir digéré cent pages consa­crées à la culture de la peur sur laquelle s’appuient les Etats poli­ciers, le mot « dic­tature » était resté, pour lui, une abstraction.

Le mot « occu­pation » peut-​​il être, lui aussi, vide de sens pour les lec­teurs et les télé­spec­ta­teurs occi­dentaux ? Un tel vide expli­querait pourquoi on mul­tiplie les pres­sions sur l’Autorité pales­ti­nienne pour qu’elle prouve qu’elle « en fait assez contre la vio­lence » alors qu’on ne demande presque jamais aux porte-​​parole du gou­ver­nement israélien s’ils « en font assez contre l’occupation ». Nul doute qu’en Occident le citoyen sait ce qu’est la menace ter­ro­riste, ne serait-​​ce que parce que les res­pon­sables poli­tiques le lui rap­pellent régu­liè­rement. Mais qui explique aux publics occi­dentaux la terreur qui se cache der­rière le mot « occu­pation » ? Quelle que soit l’année à laquelle on se réfère, le nombre de civils pales­ti­niens tués en raison de l’occupation israé­lienne est au moins trois fois supé­rieur à celui des civils israé­liens morts à la suite d’attentats. Mais les cor­res­pon­dants et les com­men­ta­teurs occi­dentaux, qui évoquent les « san­glants attentats-​​suicides », ne parlent jamais de la « san­glante occupation ».

Si les hor­reurs quo­ti­diennes de l’occupation israé­lienne restent lar­gement invi­sibles, l’« infor­mation » pro­venant des dic­ta­tures par­vient aux journaux et aux télé­vi­sions occi­dentaux. Se pré­sente alors un second pro­blème : quand les jour­na­listes décrivent les événe­ments, ils empruntent les termes des démo­craties. Ils uti­lisent des mots comme « Par­lement » ou « juge », ils disent le « pré­sident Mou­barak » plutôt que le « dic­tateur Mou­barak », et ils parlent du Parti national démo­cra­tique alors que celui-​​ci n’est ni « démo­cra­tique » ni un « parti ». Ils citent un pro­fesseur d’université du monde arabe, mais oublient d’ajouter que celui-​​ci est contrôlé et sur­veillé par les ser­vices secrets. Lorsque sur l’écran de télé­vision appa­raissent quelques jeunes gens en colère qui brûlent un drapeau danois dans un Etat policier, ils appellent cela une « mani­fes­tation » et non une opé­ration de communication.

Ce qu’il y a de décon­certant, c’est que les cor­res­pon­dants qui se trouvent au Proche-​​Orient connaissent per­ti­nemment ce que signifie une occu­pation et une dic­tature. Ils tra­vaillent et vivent dans des pays arabes et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, ils y ont des amis, des col­lègues et des familles qui ne peuvent se fier à aucune règle de droit. Ces amis, ces col­lègues, ces familles ne sont pas des citoyens mais des sujets, presque sans défense, et ils le savent. Mais comment les publics occi­dentaux pourraient-​​ils savoir, savoir véri­ta­blement, de quelle manière tourne un tel système ? Surtout quand le voca­bu­laire laisse penser que les démo­craties et les Etats poli­ciers fonc­tionnent d’une façon qua­siment simi­laire, avec un Par­lement, un pré­sident et, même, des « élections » ?

Cer­tains mots ne disent rien aux citoyens ordi­naires. D’autres évoquent autre chose que ce qu’on a voulu dire. Ils sont intrin­sè­quement biaisés : quelques minutes de zapping sur les chaînes satel­li­taires suf­fisent à le démontrer. Devons-​​nous dire « Israël », l’« entité sio­niste », la « Palestine occupée » ? « Intifada », « nouvel Holo­causte » ou « lutte d’indépendance » ? Ce bout de terre est-​​il « contesté » ou « occupé », et doit-​​il être « donné » ou « rendu » ? Est-​​ce une « concession » quand Israël remplit une obli­gation figurant dans un traité qui a été signé ? Est-​​ce qu’il y a « négo­ciation » entre Israé­liens et Pales­ti­niens, et si c’est le cas, quelle est la marge de manœuvre des Pales­ti­niens sachant que le terme « négo­ciation » implique des conces­sions mutuelles entre deux parties plus ou moins égales ?

Il n’y a pas de mot neutre. Quel voca­bu­laire adopter, alors ? Pas facile d’écrire une dépêche de ce type : « Aujourd’hui en Judée et Samarie/​dans les ter­ri­toires palestiniens/​dans les ter­ri­toires occupés/​dans les ter­ri­toires disputés/​dans les ter­ri­toires libérés, trois Pales­ti­niens innocents/​terroristes musulmans ont été éliminés préventivement/​brutalement assassinés/​tués par l’ennemi sioniste/​par les troupes d’occupation israéliennes/​par les forces de défense israé­lienne. » Ou, sur l’Irak : « Aujourd’hui, les croisés sionistes/​troupes d’occupation américaines/​forces de la coa­lition ont attaqué des bases de la résis­tance musulmane/​des terroristes/​des cel­lules terroristes ».

La culture occi­dentale est opti­miste : lorsque vous iden­tifiez un pro­blème, vous êtes prié de pro­poser simul­ta­nément une solution. Mais comment sortir de ce marécage lin­guis­tique, sauf peut-​​être à recon­naître plus ouver­tement les partis pris et les filtres inévi­tables de tout travail jour­na­lis­tique, et à mettre un terme à la trom­perie de slogans issus du mar­keting ? Nous rap­portons les faits, vous décidez, d’accord. Mais nous décidons ce que vous voyez et comment vous le voyez.

Pourtant, il y a une caté­gorie de mots pour les­quels les médias occi­dentaux pour­raient faire mieux. Pourquoi un juif qui réclame la terre qui lui a été donnée par Dieu est-​​il un « ultra­na­tio­na­liste », alors qu’un musulman qui tient le même rai­son­nement est un « fon­da­men­ta­liste » ? Pourquoi un dic­tateur arabe qui choisit une poli­tique dif­fé­rente de celle des Occi­dentaux est-​​il « antioc­ci­dental », alors que cette étiquette n’est jamais appliquée dans l’autre sens ? Imagine-​​t-​​on un leader amé­ricain qua­lifié de « radi­ca­lement anti­arabe » ? Un res­pon­sable poli­tique israélien qui croit que seule la vio­lence peut pro­téger son peuple est appelé un « faucon ». A-​​t-​​on jamais entendu parler d’un « faucon » pales­tinien ? Non, c’est un « extré­miste » ou un « ter­ro­riste ». Les res­pon­sables israé­liens qui croient au dia­logue sont des « colombes ». Pourtant, un Pales­tinien qui choisit la même voie est appelé un « modéré », ce qui laisse entendre que, bien que la vio­lence soit logée dans le cœur de chaque Pales­tinien, celui-​​là est parvenu, grâces en soient rendues à Allah, à « modérer » sa nature pro­fonde. Et pendant que le Hamas « hait » Israël, aucun parti ou leader israélien n’a jamais « haï » les Pales­ti­niens, même quand ces diri­geants pro­fitent de leur fau­teuil gou­ver­ne­mental pour prôner leur expulsion. A moins qu’il ne s’agisse d’un « net­toyage eth­nique » ? Ou d’un « démé­na­gement invo­lon­taire » ? Ou d’un « transfert » ?