Les messages mystérieux de Damas

Hassan Abou-​​Taleb, mercredi 15 octobre 2008

Pour la troi­sième fois en quelques mois, la Syrie connaît un événement inhabituel.

En février dernier, Emad Moghniya, l’un des plus impor­tants diri­geants mili­taires au Hez­bollah libanais, a été assassiné dans un quartier de Damas où les mesures de sécurité sont très strictes. Le mois dernier, a été annoncé l’assassinat du colonel Mohamad Soliman, qui est le conseiller sécu­ri­taire du pré­sident Al-​​Assad. Puis, il y a eu l’explosion de la voiture piégée le 27 sep­tembre dernier, qui a causé 17 morts et un grand nombre de blessés parmi les civils.

De prime abord, ces trois attentats dévoilent un grand paradoxe. Ce sont des actes ter­ro­ristes dont les objectifs ont été choisis avec soin, et les événe­ments de chaque attentat se sont déroulés avec grande aisance. Ce qui dénote la per­fection de la pla­ni­fi­cation et de l’exécution, et ce dans un Etat reconnu par le rigo­risme sécu­ri­taire. Ce qui suscite une question concernant les limites de l’infiltration exté­rieure et de la défaillance sécu­ri­taire. Ces acci­dents nous poussent à dire que la Syrie n’est plus le pays de la sécurité, et qu’elle entre dans une phase dangereuse.

En plus de ce paradoxe, il y a une autre remarque aussi impor­tante. Aucun orga­nisme n’a reven­diqué sa res­pon­sa­bilité envers ces attentats et les auto­rités syriennes n’ont pas encore annoncé la clôture des enquêtes effec­tuées par les ser­vices de sécurité syriens, concernant les deux pre­miers attentats. Il est question de « ter­ro­risme qui a franchi les fron­tières », d’« ennemi his­to­rique de la nation arabe » ou « de ceux qui veulent du mal à la Syrie », etc. La théorie de l’implication inté­rieure directe signifie qu’il y a des dif­fé­rends et des dif­fé­rences entre des clans impor­tants au pouvoir, y compris les ser­vices de sécurité qui leur sont affiliés et qui sont nom­breux en Syrie. A cause de l’absence de méca­nismes poli­tiques et juri­diques normaux capables de trancher ces dif­fé­rends. C’est alors qu’il y a eu recours à l’arme et à l’envoi de mes­sages qui semblent mys­té­rieux pour le public, mais très clairs pour ceux qui sont impliqués dans les événe­ments mêmes. La liqui­dation est un message qui porte une dimension inté­rieure et qui a un pro­lon­gement extérieur.

Or, si cette théorie est valable pour l’assassinat de Emad Moghniya, elle ne l’est pas pour l’assassinat du colonel Mohamad Soliman, qui est res­pon­sable de la sécurité du Centre de recherches scien­ti­fiques et qui est en relation avec un pro­gramme et des acti­vités nucléaires syriens. Il est donc normal qu’il soit impliqué dans les inves­ti­ga­tions effec­tuées par l’AIEA, autour du bâtiment mys­té­rieux qui a été bom­bardé par des avions israé­liens pendant l’été dernier. C’est alors qu’il avait été annoncé, mais sans preuve réelle, que c’était un projet nucléaire secret effectué avec la coopé­ration de la Corée du Nord.

Il est donc pro­bable que son assas­sinat ait pour objectif de priver l’AIEA des infor­ma­tions qu’il n’avait pas encore dévoilées. Donc la théorie de l’implication inté­rieure inter­prète les faits, non en tant que conflit inté­rieur entre les clans, mais en tant que pro­tection du régime, surtout que les auto­rités syriennes n’ont annoncé aucun détail concernant l’assassinat. Et ce alors que le Dr Baradei considère cet assas­sinat comme une grande perte pour les inves­ti­ga­tions de l’AIEA.

Deux jours après l’explosion de Damas, il a été offi­ciel­lement annoncé que l’opération était un attentat suicide, dans lequel sont impliqués des éléments de Gond Al-​​Cham, qui est une orga­ni­sation locale en relation avec Al-​​Qaëda au moins en ce qui concerne la pensée et l’idéologie. Actuel­lement, des négo­cia­tions indi­rectes entre la Syrie et Israël, sous un par­rainage turc, sont en cours depuis 6 mois. Et la Turquie n’a accepté d’assumer cette mission qu’après avoir obtenu des garanties de la part des deux parties de ne com­mettre aucun acte qui met­trait en péril les négo­cia­tions. Donc, si Israël est en relation avec l’explosion ter­ro­riste, ceci impli­querait un message d’animosité adressé non seulement à la Syrie, mais également à la Turquie. C’est peut-​​être pour cela qu’un ministre israélien a vite fait de nier toute relation avec l’explosion.

D’autres ana­lyses mettent un lien entre l’explosion et le pouvoir iranien croissant à l’intérieur de la Syrie. Cette théorie peut aussi être jus­tifiée, partant du fait que les intérêts ira­niens régionaux peuvent être influencés par les négo­cia­tions syro-​​israéliennes. Il se peut donc que Téhéran ait voulu adresser un message à Damas pour la pré­venir contre les dangers que pourrait engendrer l’éloignement de la Répu­blique isla­mique. Or, il semble qu’il est trop tôt pour Téhéran de recourir à des mes­sages aussi san­glants, puisqu’il possède de nom­breuses méthodes paci­fiques, aux­quelles il n’a pas encore eu recours, pour influencer la méthode de négo­cia­tions syrienne dans le cas où les négo­cia­tions avec Téhéran devien­draient directes sous un par­rainage amé­ricain comme l’espère le pré­sident syrien.

En contre­partie, l’interprétation qui fait un lien entre l’explosion de la voiture piégée et les orga­ni­sa­tions fon­da­men­ta­listes dji­ha­distes, œuvrant à l’intérieur de la Syrie ou dans un pays voisin comme le Liban, semble très logique. La Syrie a tou­jours joué un rôle prin­cipal en tant que passage pour des groupes dji­ha­distes vers l’Iraq juste après son occu­pation. Et ceci ne pouvait se pro­duire que dans le cas de faci­lités logis­tiques autant offi­cielles que popu­laires. Il se peut que ces groupes aient pu fonder les cel­lules syriennes pour les uti­liser en cas de besoin. C’est alors qu’il y a eu l’infiltration ira­nienne chiite en plus du chan­gement des posi­tions syriennes envers le gou­ver­nement iraqien et des négo­cia­tions avec la Syrie. C’est ainsi qu’un fort message peut être adressé pour annoncer l’insatisfaction de ces groupes dji­ha­distes envers les nou­velles ten­dances syriennes.

Cet attentat peut alors être une réponse à la récla­mation du pré­sident syrien, adressée à son homo­logue libanais, de diriger l’armée vers Tripoli pour dominer les groupes fon­da­men­ta­listes en conflit avec les Alaouis libanais. On raconte au Liban qu’Al-Assad aurait dit à Michel Soliman que c’étaient les groupes ter­ro­ristes œuvrant au Liban qui étaient res­pon­sables de l’attentat.

Si ceci est vrai, il est pos­sible que les der­niers mou­ve­ments mili­taires syriens aux fron­tières liba­naises por­taient un message pour annoncer que Damas ne res­terait pas les bras croisés face aux actes nuisant à sa sécurité. Ce sont ces groupes qui ont pris l’initiative de l’attaque et Damas devra répondre. Et il semble que les ter­ri­toires libanais seront la scène des pro­chains affron­te­ments, ce qui changera énor­mément l’image de l’environnement régional dans lequel œuvrent la Syrie, le Liban et nombre d’Etats concernés dans la région.