Les mauvais voisins des bergers de Qusra

En Cisjordanie, les Palestiniens s’inquiètent pour leurs terres. Nada Mahmoud Youssef, 75 ans, raconte son quotidien, encerclée par des colons de plus en plus puissants.

Chloé Rouveyrolles, Ouest-France, mardi 14 février 2017

Qusra. Correspondance

Nada Mahmoud Youssef sourit beaucoup, mais ses yeux restent inquiets. La septuagénaire a toujours habité le village de Qusra. Cette petite localité du nord de la Cisjordanie, proche de Naplouse, compte environ 5 300 habitants. La région est réputée pour ses terres arables. Les terrains, souvent escarpés, y ont vu des générations de bergers faire paître leurs chèvres et leurs moutons. Mais depuis la fin des années 1990, le paysage de Qusra et des villages alentour a beaucoup changé. Aujourd’hui, côté poulailler comme côté salon, les fenêtres de Nada donnent sur des colonies israéliennes où 4 000 habitations « sauvages » ont été légalisées la semaine dernière.

Violence omniprésente

La ferme de Nada, à l’extrémité sud de Qusra, fait face à l’une de ces implantations israéliennes. Esh Kodesh a été fondée en 2000. Aujourd’hui, plus d’une centaine de personnes y vivent. Nada se souvient : « Quand la première caravane d’Esh Kodesh est arrivée, on savait déjà que c’était mauvais signe, mais on ne pouvait rien faire, puisqu’étant agriculteurs, nous ne pouvions pas quitter nos terres ! » La vie est devenue compliquée : l’accès aux terres est limité par l’armée israélienne et la violence est omniprésente. Les colons, dont certains cultivent la vigne sur des terres appartenant à des propriétaires palestiniens, ont harcelé la ferme des dizaines de fois. À plusieurs reprises, ils ont jeté des bombes lacrymogènes sur la maison et la fumée a contaminé le lait qui venait d’être collecté. Plus grave encore, son mari a été agressé physiquement plusieurs fois.

Toute la famille craint qu’un des petits-enfants ne soit attaqué sur la route en venant voir leurs grandsparents. Nada a même quitté la maison pendant quelques semaines à l’été 2015, après l’incendie par des colons d’une maison de Duma, un village voisin, causant la mort d’un couple et de son bébé. « Je n’ai pas peur de mourir, mais pas brûlée vive ! » , s’écrie-t-elle. Avant de revenir, elle a obtenu de son mari qu’il fixe une autre rangée de pics aux entrées de la maison. Première Urgence internationale, une ONG de défense des victimes de conflit à travers le monde, suit la ferme des Mahmoud Youssef. En 2011, elle a construit un muret pour la protéger de ce type d’attaques. « On se sent moins vulnérable, mais au bout du compte, on finira par devoir partir, conclut Nada. Qui sait ? Demain peut-être ! »