Les enjeux du développement en Palestine

Bernard Ravenel, vendredi 20 août 2010

Texte de l’intervention de Bernard Ravenel à l’occasion de la confé­rence orga­nisée par le Réseau de Coopé­ration Décen­tra­lisée avec la Palestine (RCDP) au Forum pour le coopé­ration inter­na­tionale des Col­lec­ti­vités de Cités Unies France les 5 et 6 juillet 2010 au Palais des Congrés à Paris. En raison de contraintes de temps Bernard Ravenel n’a pas pré­senté la version inté­grale de son inter­vention que nous publions ci-​​dessous.

La Pla­te­forme a suivi de près avec beaucoup d’intérêt la nais­sance et le déve­lop­pement du RCDP, elle a été pré­sente en 2002 à Dun­kerque lors de la nais­sance du COEPPO, l’organisation euro­péenne. Et elle a pu, en décembre 2007, à l’occasion de la tenue à l’IMA, des assises de la coopé­ration décen­tra­lisée, en pré­sence de 50 maires pales­ti­niens, mesurer son dyna­misme et l’engagement croissant des par­te­naires. En par­ti­cipant aux cinq tables rondes orga­nisées à cette occasion pour traiter des enjeux cen­traux de cette coopé­ration en partant des expé­riences de terrain, nous avons pu apprécier l’efficacité du RCDP dans la construction d’une soli­darité maté­rielle, poli­tique et sym­bo­lique forte avec une société soumise à une occu­pation mili­taire étrangère. Pour la ving­taine d’ONG de la Pla­te­forme qui mènent des projets en Palestine, le travail en pro­fondeur nous pousse dans trois directions :

- constituer, tant que faire se peut, entre ces dif­fé­rents projets un certain niveau de coor­di­nation
- pré­ciser les liens qui sont ou peuvent être établis entre ces projets et ceux menés dans le cadre du RCDP
- enfin, réfléchir sérieu­sement sur les rap­ports entre la dyna­mique de déve­lop­pement portée ou esquissée par ces projets et le contexte écono­mique et poli­tique carac­térisé par la pour­suite et l’aggravation par Israël de sa poli­tique de colo­ni­sation et d’occupation.

2007, l’année du tournant

Celle de la tenue à Paris des assises de la coopé­ration décen­tra­lisée avec la Palestine est pré­ci­sément l’année où s ’est opérée un chan­gement de para­digme dans la gestion inter­na­tionale de la question palestinienne.

Pour l’essentiel, ce chan­gement peut se définir ainsi : un règlement négocié du conflit israélo-​​palestinien nécessite comme préa­lable une amé­lio­ration des condi­tions écono­miques des Pales­ti­niens, d’où la priorité pour Israël de prendre des mesure per­mettant le déve­lop­pement écono­mique du ter­ri­toire pales­tinien mais sans exi­gence préa­lable de négo­cia­tions politiques.

En résumé, la pros­périté écono­mique condi­tion­nerait toute solution poli­tique qui passe néces­sai­rement par la fin de l’occupation.

Nous devons donc repartir de ce nouveau mode de gestion inter­na­tionale de la question pales­ti­nienne pour définir nos axes prio­ri­taires de réflexion et de travail quant à la pro­blé­ma­tique du déve­lop­pement en Palestine aujourd’hui.

2007 c’est donc l’année du tournant. Depuis 2006 et les élec­tions pales­ti­niennes, c’est l’embargo de Gaza et la pers­pective de paix ainsi fermée ne se réou­vrira pas avec le pro­cessus dit d’Annapolis. Et à partir de 2007 on assiste à une série de confé­rences qui portent uni­quement sur les ques­tions finan­cières et écono­miques. C’est d’abord la confé­rence des dona­teurs à Paris le 17 décembre 2007. Les pro­messes de dons de bailleurs de fonds se montent à 7, 5 mil­liards de dollars sur 3 ans.

Mais 2007 c’est aussi l’année où est nommé Salam Fayyad l’actuel Premier ministre pales­tinien. Celui-​​ci est chargé de mener un vaste « plan de réforme et de déve­lop­pement » pour 2008-​​2010. Sa mise en œuvre est financée par les ver­se­ments des pays donateurs.

C’est ensuite la confé­rence des inves­tis­seurs à Bethléem en avril 2008 où se réunissent, sous l’égide de Tony Blair, l’émissaire du Quartet au Moyen-​​Orient, 1200 hommes d’affaires amé­ri­cains, euro­péens, arabes et israé­liens. Cette confé­rence, à l’occasion de laquelle Salam Fayyad précise que « le futur État pales­tinien ne pourra voir le jour sans une économie forte » ajoutant que « l’investissement privé doit désormais com­pléter l’aide des pays dona­teurs », assure 1,7 mil­liard de dollars sup­plé­men­taires pour mettre en œuvre une cen­taine de projets.

Dans le dis­cours de clôture pro­noncé par Bernard Kouchner, celui-​​ci précise sa conception du déve­lop­pement de la Palestine actuelle : « le moteur d’une crois­sance durable réside dans le secteur privé, qui possède toutes les poten­tia­lités d’un déve­lop­pement rapide…La Palestine dispose d’atouts impor­tants qui per­mettent de fonder des espoirs sérieux (…) et j’ajouterai une proximité, une com­plé­men­tarité natu­relle avec l’économie israé­lienne, dont témoigne la pré­sence à Bethléem, ces der­niers jours, d’un grand nombre d’investisseurs. » Tel est le contexte qui préside au lan­cement en avril 2010 du projet franco-​​palestinien de Parc indus­triel de Bethléem. Dis­cours qui apparaît sur le moment plutôt sur­réa­liste si on prend en compte ce qui se passe alors en Palestine et en par­ti­culier à Gaza où 96% des entre­prises indus­trielles viennent de fermer du fait de l’embargo…

En Mai 2008 c’est une nou­velle confé­rence des dona­teurs à Londres qui accroît le nombre des acteurs publics et privés.

En novembre 2008, Ben­jamin Néta­nyahou réaf­firme son idée de « paix écono­mique » : « la pros­périté écono­mique permet de pré­parer un règlement poli­tique et non l’inverse ».

Toutes ces pro­messes devront être confrontées avec les réa­li­sa­tions sur le terrain et là le constat est clair : quand l’étau se des­serre, quand les check-​​points sont « allégés » et les incur­sions mili­taires israé­liennes plus rares, la situation des Pales­ti­niens peut vite s’améliorer et le potentiel écono­mique s’affirmer. Ce qui signifie que l’évolution de l’économie est direc­tement et étroi­tement liée à la poli­tique c’est à dire à l’occupation du ter­ri­toire par l’armée israé­lienne. Notons immé­dia­tement que les des­ser­re­ments observés sont tou­jours très relatifs et révo­cables à tout moment car un nouveau déploiement mili­taire est tou­jours pos­sible en quelques heures sur toute la Cisjordanie.

Ainsi c’est la situation de blocage et de frag­men­tation du ter­ri­toire créée par l’occupation mili­taire israé­lienne qui constitue l’entrave fon­da­mentale à la libre cir­cu­lation des hommes et des mar­chan­dises, condition pre­mière de tout déve­lop­pement. Lors d’une audition récente devant la com­mission des Affaires étran­gères de l’Assemblée nationale, Dov Zerah, nouveau directeur général de l’Agence Fran­çaise de déve­lop­pement, évoquant le lien entre le déve­lop­pement écono­mique et la situation poli­tique au Proche-​​Orient, affirma que « chacun sait que la paix a aussi besoin du déve­lop­pement écono­mique pour pros­pérer. » Hervé de Char­rette lui a répondu : « Mon­sieur Zerah, je suis en désaccord avec vous sur la question du lien de cause à effet entre déve­lop­pement écono­mique et paix : c’est la paix qui permet le déve­lop­pement ; dire l’inverse, c’est faire siennes des ana­lyses surtout entendues à Tel Aviv » 

De ce point de vue, la crois­sance écono­mique pales­ti­nienne annoncée en 2009 méri­terait une analyse dif­fé­renciée des sec­teurs concernés (essor de la construction - mais rien à Gaza – et baisse de la pro­duction agricole). Y a t-​​il alors déve­lop­pement de la Palestine ?

Quelle place des ONG dans le « développement » ?

Dans ce contexte écono­mique et poli­tique quelle est la place, quel est le rôle de la ving­taine d’ONG de la Pla­te­forme qui mènent des projets en Palestine ?

Ce sont d’abord des projets d’urgence : ambu­lances, éducation à la santé, petits projets d’aide à l’autofinancement, projets pour les enfants, aide à pro­duc­teurs agri­coles de Gaza.…

Ce sont aussi des projets de déve­lop­pement tels que celui portant sur l’huile d’olive dont on entend à la fois assurer la pro­duction (y compris par l’aide à la cueillette des olives contre les menaces des colons), la moder­ni­sation (mise aux normes euro­péennes) et la com­mer­cia­li­sation. Des projets portant sur les dattes sont en train d’être mis en place dans la vallée du Jourdain. Et il fau­drait parler des projets sur l’eau mais aussi de ceux sur l’éducation, le sport…

Un point à sou­ligner : dans le pro­gramme inter-​​associatif (PIA) de la Pla­te­forme et portant sur les acti­vités péri­sco­laires des enfants, l’accent a été mis sur le lien avec la Cis­jor­danie (5 ONG) et avec Gaza (4 ONG) quitte à orga­niser des vidéo­con­fé­rences entre elles.…

L’aggravation récente de la situation

Deux évène­ments majeurs sur­venus depuis le lan­cement du « plan Fayyad » bou­le­versent toute pers­pective dite de « déve­lop­pement », d’un côté c’est l’opération « Plomb durci » sur Gaza, de l’autre c’est le dernier projet israélien sur Jéru­salem annoncé en juin 2010.

Cette situation nou­velle vient d’être ainsi décrite par la séna­trice Monique Cerisier Ben-​​Guiga qui revient de Palestine. Pour Gaza, écrit-​​elle dans son rapport, c’est « l’asphyxie de l’économie : appareil pro­ductif indus­triel anéanti, aucune impor­tation de matières pre­mières, de machines et de pièces déta­chées, et aucune garantie de pouvoir exporter la pro­duction. Le même phé­nomène peut être constaté pour l’agriculture et pour toutes les infra­struc­tures et tous les loge­ments puisqu’il en manque 40 000 ». Gaza est trans­formé en « cas huma­ni­taire », sans plus de lien avec la Cis­jor­danie et le monde arabe…

Quant à Jéru­salem, on assiste, avec le nouveau « plan directeur » qui vient d’être annoncé, à la mise en place d’un encer­clement complet qui se réalise ainsi, selon Madame Ben-​​Guiga « au total, une fois tous les points reliés les uns aux autres, comme à Hébron, tous ces quar­tiers adja­cents à la vieille ville seront interdits aux Pales­ti­niens et for­meront une ligne continue de loge­ments et de bâti­ments admi­nis­tratifs infran­chis­sable pour eux. ».

En der­nière analyse, cet iso­lement de Jérusalem-​​Est « cœur écono­mique » de la Palestine vise à empêcher « éter­nel­lement » tout déve­lop­pement autonome de la Palestine.

Mais il fau­drait aussi évoquer le cas de la vallée du Jourdain où les ONG fran­çaises sou­haitent for­tement mener des projets.

Pour être complet, il faut ajouter les menaces de plus en plus concrètes que font peser les auto­rités israé­liennes sur toutes les ONG de déve­lop­pement et de défense des droits humains. Qu’elles soient pales­ti­niennes (dif­fi­culté ou impos­si­bilité de dépla­ce­ments internes et de sortie à l’extérieur…), euro­péennes (trans­for­mation de leurs visas de travail en visas de tou­riste.…) et même israé­liennes (menacées de fer­meture). Sans parler du sort fait à la « flottille »…

Pour syn­thé­tiser la situation, je vous cite le tout récent rapport du PNUD qui, constatant la pau­pé­ri­sation crois­sante de la popu­lation, établit le diag­nostic suivant « il ne s’agit pas d’une pau­vreté liée à une insuf­fi­sance mais d’une pau­vreté liée à un manque d’indépendance. Les Pales­ti­niens n’ont aucune autorité sur leur espace aérien, leurs fron­tières, leurs res­sources natu­relles, leurs mou­ve­ments et les ins­tru­ments macro-​​économiques qui per­mettent une auto­nomie économique. »

Pour les ONG de la Pla­te­forme, une conclusion s’impose d’elle même : aucun déve­lop­pement durable n’est pos­sible sans fin de l’occupation et de la colo­ni­sation c’est à dire sans solution poli­tique. En même temps, pour ces mêmes ONG, la pour­suite des projets d’urgence et de déve­lop­pement est impor­tante . Malgré toutes les entraves et même les risques de des­truction par l’armée israé­lienne, la per­ma­nence des ONG est très impor­tante, ne serait-​​ce que parce qu’elle engendre une pré­sence phy­sique inter­na­tionale et une infor­mation constante sur ce qui se passe en matière de droits humains indi­vi­duels et col­lectifs, de reven­di­ca­tions légi­times des ONG palestiniennes…

Au début de l’histoire de la Pla­te­forme, dans la foulée des accords d’Oslo, en 1994-​​1995, la dizaine d’ONG fran­çaises qui l’avaient lancée pour aider à la construction poli­tique et écono­mique de l’État pales­tinien en devenir s’insérait dans une dyna­mique pales­ti­nienne remar­quable avec les ONG pales­ti­niennes. Des projets ambi­tieux aidés par le ministre des Affaires étran­gères étaient montés avec les ONG, sur la santé, sur l’agriculture, sur l’éducation. Le Conseil légis­latif pales­tinien votait une loi très libérale sur les ONG…D’où un certain enthou­siasme, un certain optimisme…Maintenant tout est bou­le­versé : quelles pers­pec­tives pour les ONG blo­quées ? Pour un État sans Conseil légis­latif, sans lien avec son envi­ron­nement ? Pour une économie où 42% de la Cis­jor­danie est sous contrôle colonial israélien ?

Aujourd’hui les colonies, toutes illé­gales, pro­duisent des mar­chan­dises qui ne peuvent se pré­valoir des exo­né­ra­tions doua­nières per­mises par l’accord d’association UE-​​Israël comme vient de le confirmer la Cour euro­péenne de justice (Arrêt Brita). Les mar­chan­dises sont de fait exportées illi­ci­tement sur le marché européen. L’Autorité Pales­ti­nienne et des asso­cia­tions de la Pla­te­forme ont décidé de boy­cotter ces pro­duits issus d’une colo­ni­sation qui s’oppose à tout déve­lop­pement écono­mique autonome.

Le déve­lop­pement de la Palestine aujourd’hui a besoin d’un État sou­verain destiné à inter­venir direc­tement pour défendre l’intérêt national en matière d’accumulation locale du capital, d’échanges exté­rieurs, en matière d’emploi et de ser­vices publiques essen­tiels. C’est cet État que nous voulons aider à construire…

Dans cette pers­pective de la nécessité de l’État pales­tinien tel que défini et exigé par le droit inter­na­tional, lutter pour le déve­lop­pement de la Palestine c’est à la fois imposer la fin du blocus de Gaza et la fin de l’occupation par les moyens poli­tiques nécessaires.

Ce qui signifie aujourd’hui arti­culer les ques­tions de déve­lop­pement , avec la question poli­tique pri­mor­diale qu’est la consti­tution de l’État souverain.

Dans l’immédiat notre pré­oc­cu­pation pre­mière est la liberté de mou­vement et de cir­cu­lation des ONG pales­ti­niennes, israé­liennes et inter­na­tio­nales. Comment fait-​​on dans la vallée du Jourdain ? Comment tra­vailler dans la zone C, près du Mur, etc. ? Sur quel soutien pouvons nous escompter pour mettre fin aux entraves au travail des ONG ?

Travailler avec le RCDP

La Pla­te­forme sou­haite accom­pagner la coopé­ration décen­tra­lisée en déve­loppant parmi ses membres et avec le RCDP une réflexion commune autour des enjeux de déve­lop­pement en Palestine. Cette réflexion suppose des échanges d’informations et d’expertise, des délé­ga­tions com­munes et/​ou thé­ma­tiques en Palestine, un lob­bying commun sur des ques­tions urgentes.

Comment, en résumé, dans le contexte actuel, com­biner posi­ti­vement urgence sociale et médicale et développement ?

Un travail commun sur les ques­tions de déve­lop­pement en Palestine, sur ses liens avec le plan Fayyad, sur la position actuelle de la France, sur les enjeux finan­ciers nous paraît indispensable.

Ce travail commun devrait être précédé d’une réflexion sur le thème « Quel déve­lop­pement est pos­sible sous occu­pation ? » en partant de la pra­tique actuelle des ONG de la Pla­te­forme impli­quées dans des projets de développement.

Cette réflexion sur le déve­lop­pement plutôt nou­velle pour la Pla­te­forme, imposée par l’évolution de la situation en Palestine et par la poli­tique menée par les acteurs étatiques et privés, en par­ti­culier en France, ouvre une nou­velle fron­tière au mou­vement de soli­darité. Nous ne pouvons nous y soustraire.

Nous devons montrer notre capacité à la mener à bien pour ren­forcer l’efficacité de notre action.

Dans un article paru en 2007 dans Confluences Médi­ter­ranée de Ber­trand Gallet sur la coopé­ration décen­tra­lisée, l’auteur parle de trois niveaux de coopé­ration décen­tra­lisée, allant de l’aide huma­ni­taire à la pla­ni­fi­cation commune en passant par le finan­cement de projets. Il nous faut nous pré­parer à la 3ème phase mais celle-​​ci suppose l’État pales­tinien sou­verain. Celui-​​ci reste notre objectif central y compris pour per­mettre à la Palestine de passer d’un déve­lop­pement potentiel à un déve­lop­pement réel.