Les déchirures de Jérusalem

Chaïmaa Abdel-​​Hamid, jeudi 10 décembre 2009

Parler aujourd’hui des 62 ans du plan de partage de la Palestine ne peut se faire sans évoquer le cas fla­grant d’Al-Qods. Un des exemples les plus frap­pants de division territoriale.

D’une ville qui passe de partage en partage, il ne reste plus grand-​​chose. Même les traces pales­ti­niennes s’effacent. Depuis que cette Jéru­salem a été annexée lors de la guerre des Six jours en 1967 par Israël, qui la considère comme sa capitale éter­nelle, son statut ne cesse de se dégrader. Toute l’histoire d’Al-Qods n’est qu’une his­toire de découpage.

Suite au partage de la Palestine en 1947, les Israé­liens ne font qu’appliquer leur plan de chasse de toute trace du peuple pales­tinien. Pour les spé­cia­listes, il suffit de se pencher sur l’histoire de cette ville pour s’apercevoir qu’elle a vécu trois phases de déchirure. La pre­mière étant celle du partage de la Palestine en deux camps — Est et Ouest — l’un pour les Pales­ti­niens et l’autre pour les Israé­liens, avec Jéru­salem sous sur­veillance inter­na­tionale. Ensuite, une deuxième division en 1967, lorsqu’Israël a mis la main sur le « Jérusalem-​​Est » ainsi que sur les ban­lieues qui l’entourent, les annexant au camp ouest. Israël a démoli les habi­ta­tions bâties sans permis de construire israé­liens, a évincé les Pales­ti­niens des loge­ments dont ils ne peuvent pas prouver qu’ils sont pro­prié­taires et a déve­loppé les loge­ments pour les juifs à Jérusalem-​​Est. La troi­sième phase : l’Esplanade des mos­quées, par­tagée actuel­lement en une partie supé­rieure pour les Pales­ti­niens et une autre infé­rieure pour les Israé­liens. Le poli­to­logue Mohamad Abdel-​​Salam, affirme : « Depuis le partage de la Palestine, le statut de Jéru­salem se rétrécit de plus en plus. Il s’agit en fait d’un ancien plan israélien visant à effacer toute trace pales­ti­nienne de cette ville et c’est ce qui est en train de se pro­duire actuellement ».

Ceci semble vrai et les chiffres le prouvent. Selon une ONG israé­lienne, sur la foi de sta­tis­tiques obtenues du ministère de l’Intérieur grâce à la légis­lation sur la liberté d’information, le nombre de Pales­ti­niens privés de leur statut de rési­dents à Jéru­salem a atteint l’an dernier le chiffre record de 4 577. Selon les sta­tis­tiques obtenues du ministère israélien de l’Intérieur par HaMoked (centre pour la défense de l’individu), et qui portent sur la période courant de 1967 à 2008 — à l’exception de l’année 2002 —, un total de 8 269 Pales­ti­niens se sont vu retirer leur statut de rési­dents à Jéru­salem. A l’heure actuelle, 250 000 Arabes vivent encore à Jérusalem-​​Est et dans sa ban­lieue, contre 200 000 juifs.

Le plan israélien consistant à expulser le plus grand nombre d’Arabes est en réelle appli­cation depuis 1967. Les colonies en aug­men­tation conti­nuelle. A Jérusalem-​​Est, quelque 190 000 juifs vivent dans 12 implan­ta­tions. Ils ont essayé d’appliquer leur pro­cessus de judaï­sation de la ville de Jéru­salem afin de réa­liser leur rêve sio­niste qui a, depuis tou­jours, existé : construire, sur les ruines de la mosquée d’Al-Aqsa et sur celles de Qobbat Al-​​Sakhra (le Dôme du rocher), le « Troi­sième temple ». Depuis 1970, Israël a com­mencé d’intensifs travaux de fouilles en dessous de la mosquée d’Al-Aqsa sur les côtés sud et ouest. En 2007, les travaux ont repris et n’ont jamais cessé. « Ils tra­vaillent surtout sur l’élimination radicale de tout signe arabe ou musulman. Des experts ont assuré der­niè­rement que l’Esplanade des mos­quées est actuel­lement menacée », révèle Abdel-​​Salam. Les choses ne s’arrêtent d’ailleurs pas là. Les Israé­liens ont même décidé de gommer les noms arabes sur les pan­neaux indi­ca­teurs des loca­lités situées en Israël. Une mesure pré­sentée comme réponse au refus des Pales­ti­niens de désigner des loca­lités israé­liennes par leurs noms en hébreu. Seul le terme hébreu sera gardé. Ainsi apparaît Jéru­salem seulement en hébreu, « Yeru­sha­layim », sans qu’il n’y ait plus mention du terme arabe usuel d’Al-Qods, accolé entre parenthèses.

Réalité douloureuse

En ce qui concerne les réac­tions inter­na­tio­nales, le partage de Jéru­salem ne manque pas de réso­lu­tions. L’UE, via la Suède qui en occupe la pré­si­dence, a pris l’initiative il y a quelques semaines d’une réso­lution appelant au partage de Jéru­salem et la défi­nissant comme capitale d’Israël et de la Palestine. Un document qui a suscité des cri­tiques par Israël. Mais ne s’agit-il au fond d’une nou­velle réso­lution qui vien­drait s’ajouter à la liste des réso­lu­tions de l’Onu concernant le partage de Jéru­salem et qui n’ont jamais été res­pectées par Israël ?

Comme l’explique Ossama Mégahed, spé­cia­liste des affaires pales­ti­niennes, ce projet suédois n’est pas le premier de son genre. De nom­breuses réso­lu­tions l’ont précédé sans rien changer dans la réalité dou­lou­reuse de cette ville. « Les réso­lu­tions de l’Onu ne sont dans le fond qu’encre sur papier. Elles servent peut-​​être d’outil de pression sur les Israé­liens, mais ne les obligent à aucune appli­cation concrète », dit-​​il. Même en ce qui concerne les accords et les négo­cia­tions, ils n’ont jusque-​​là pas mené à grand-​​chose. Lors des négo­cia­tions de Camp David II avec Bill Clinton en tête, le premier ministre israélien, Ehud Barak, et le leader pales­tinien, Yasser Arafat, ils devaient conclure le pro­cessus de paix entamé sept ans plus tôt à Oslo et mettre un point final au conflit qui les opposait depuis près de cin­quante ans. Mal conclue, cette ren­contre a réduit à néant des années d’efforts communs pour ins­taller la paix dans la région. Pire, l’échec de Camp David II a fait le lit de la deuxième Intifada.

Le statut de Jéru­salem est dan­gereux. Jéru­salem, qui souffre depuis de longues années de ce découpage sauvage de ses ter­ri­toires, est aujourd’hui en train de perdre son identité arabe. Reste à espérer que les choses ne demeu­reront pas ainsi.