Les colons font monter les enchères

Uri Avnery, mercredi 1er juin 2005

Les fana­tiques déclarent qu’ils ne veulent pas d’argent, qu’ils se bat­tront jusqu’à la der­nière goutte de sang. Mais, en pra­tique, chaque menace a pour effet de faire monter le prix.

Peut-​​être y a-​​t-​​il des pays où des auto­mo­bi­listes bloqués dans un embou­teillage ne s’énervent pas. Ils savent qu’ils ne peuvent rien y faire, et ils attendent patiemment. Ils se réfu­gient dans leurs pensées, écoutent la radio ou lisent jusqu’à ce que l’embouteillage se termine.

Nous, Israé­liens, nous ne sommes pas comme cela. Nous sommes des gens nerveux. Nous ne sommes pas patients. Quand nous sommes bloqués dans un embou­teillage, nous mau­dissons le monde et le gou­ver­nement, exi­geant une solution, ne serait-​​ce qu’un chemin de terre par où s’échapper.

C’est pourquoi j’ai tant de mal à com­prendre la tac­tique des colons, qui uti­lisent l’embouteillage comme arme prin­cipale. S’ils croient que, en blo­quant les grands axes, en brûlant des pneus et en créant d’énormes embou­teillages dans tout le pays, ils vont gagner la sym­pathie des gens, ils sont encore plus décon­nectés de la réalité qu’il sem­blait jusqu’à présent.

En fait, le blocage de routes est une décla­ration de guerre aux les Israé­liens. Il marque une fron­tière claire : les colons et leurs par­tisans d’un côté et la majorité de la popu­lation de l’autre.

Là est en fait le vrai clivage. Leurs méthodes stu­pides ne font que le confirmer. Les colons sup­posent que la grande majorité est contre eux et ils disent : si vous ne nous aimez pas, au moins craignez-​​nous. Si vous ne vous pliez pas à nos exi­gences, nous vous ren­drons la vie infernale.

Même les étrangers, qui suivent les événe­ments sur leurs écrans de télé­vision, peuvent dis­tinguer les auteurs de ce grabuge des autres Israé­liens. Tous les émeu­tiers sont de jeunes reli­gieux, portant la kippa tri­cotée, qui viennent des foyers éducatifs religieux-​​messianiques-​​nationalistes-​​fanatiques.

C’est une minorité, entre 15 et 25% de la popu­lation. Mais une minorité bien orga­nisée. Leur noyau dur est concentré dans les colonies et dans les yeshivas (sémi­naires reli­gieux) et il est facile à mobi­liser. Ses membres ont des res­pon­sables qui ont une autorité absolue et qui sont en fait au-​​dessus des lois. Leur dis­ci­pline, de type tota­li­taire, trouve son expression au moment des élec­tions, quand 99% des suf­frages dans les quar­tiers reli­gieux vont au can­didat choisi par leurs rabbins.

Tout cela donne à cette minorité un pouvoir bien au-​​delà de ses effectifs. Par­ti­cu­liè­rement quand elle se trouve face à une majorité vacillante, diffuse, apa­thique, non orga­nisée, sans idéo­logie cohé­rente. C’est une situation clas­sique qui a conduit, dans de nom­breux pays, à l’établissement de dic­ta­tures fas­cistes sur les ruines d’une démo­cratie que per­sonne n’était prêt à défendre.

Dans le superbe film allemand « Der Untergang » (La Chute), qui est arrivé aussi en Israël, on voit que, même dans ses der­niers moments, Adolf Hitler n’a exprimé que du mépris pour les « démo­craties dégé­nérées ». Mais la vérité his­to­rique est que les « démo­craties dégé­nérées » se sont dressées contre lui. Il est vrai que la Grande-​​Bretagne et les Etats-​​Unis ne l’auraient pas vaincu, il y a 60 ans, s’ils n’avaient pas eu l’Union sovié­tique tota­li­taire de leur côté, mais ces pays ont prouvé que, au moment de vérité, on peut compter sur le régime démo­cra­tique pour se mobi­liser et com­battre même plus réso­lument que les Etats tota­li­taires. La troi­sième guerre mon­diale (que l’on a appelée « guerre froide ») l’a encore prouvé.

La démocratie israélienne en est-​​elle là ?

Une vieille blague israé­lienne raconte l’histoire d’un Israélien capturé par des can­ni­bales. Ils l’ont mis dans une grande marmite et ont com­mencé à allumer le feu dessous. « Attendez ! Attendez ! » a-​​t-​​il crié, « D’abord battez-​​moi ! Frappez-​​moi ! ». Quand ils l’ont fait, il a sauté de la marmite, a ramassé son fusil et les a tous tués. « Puisque vous aviez une arme, pourquoi ne l’avez-vous pas uti­lisée avant ? » lui a-​​t-​​on demandé. « Je ne peux tirer que quand je suis en colère », a-​​t-​​il répliqué. Peut-​​être en est-​​il ainsi pour le commun des Israé­liens. Pour résister aux colons, ils doivent être en colère. Et les colons, avec l’aveuglement typique des fana­tiques, font tout leur pos­sible pour les mettre en colère. Leur expé­rience des 37 der­nières années les a conduits à croire qu’il n’y a pas de limite à la lâcheté, à l’indifférence et à la patience de la majorité.

Ils ont beaucoup de raisons de penser ainsi puisque tous les médias sont devenus des organes de pro­pa­gande pour cette minorité dic­ta­to­riale, qui a déclaré la guerre au gou­ver­nement, à la Knesset et à l’ensemble du système démocratique.

Nous avons déjà expliqué ce phé­nomène étonnant : sur tous les pro­grammes d’information, sur toutes les chaînes de télé­vision, les colons occupent au moins 50% du temps en uti­lisant sans cesse toutes sortes de moyens et d’astuces. Dans la majorité absolue des cas, on n’entend aucune voix dis­cor­dante, même pas pour res­pecter « l’équilibre ». L’impression créée est que c’est une guerre privée entre les colons et le Premier ministre, le « suc­cesseur d’Hitler » (comme on le voit écrit sur cer­tains grif­fitis) et qu’elle ne concerne pas l’opinion publique.

Le summum de l’absurdité est atteint par la télé­vision publique que chaque citoyen est contraint par la loi de sou­tenir finan­ciè­rement : tous les gens paient pour ce qui est de fait un organe de pro­pa­gande contre l’Etat.

Au cours des der­nières années de la Répu­blique alle­mande de Weimar, une de ses carac­té­ris­tiques était l’attitude tolé­rante des tri­bunaux envers les voyous nazis qui pro­vo­quaient des émeutes, frap­paient les pas­sants qui avaient l’air juif, orga­ni­saient des batailles de rues avec les com­mu­nistes, bles­saient et tuaient. Ceux-​​ci s’en tiraient inva­ria­blement avec des peines légères. Les juges les trai­taient comme de bons garçons égarés, de vrais patriotes qui en fai­saient trop. Les anti­nazis, par contre, quand ils étaient accusés du même com­por­tement, étaient sévè­rement punis.

Est-​​ce quelque chose de semblable qui se passe ici ?

C’est comme les juges. Comme les poli­ciers. Cela aussi nous fait penser à la situation ici. Quand la police est confrontée aux émeu­tiers de droite, elle n’utilise jamais de gaz lacri­mo­gènes, de balles en caou­tchouc, de balles au sel et de canons à eau - qui sont cou­ramment uti­lisés contre les mani­fes­tants paci­fistes juifs, sans parler des Arabes, qui peuvent, eux, être confrontés à des armes réelles.

Tout cela ne choque pas l’Israélien ordi­naire, au moins pour le moment. Mais peut-​​être les ques­tions d’argent le feront-​​elles.

Les colons sont en train de jouer un double jeu très sophis­tiqué. Leurs diri­geants menacent de la guerre civile. Sur les murs appa­raissent des graf­fitis annonçant : « Nous avons tué Rabin, nous tuerons Sharon ! » ( Le meur­trier de Rabin vient effec­ti­vement de cette mou­vance, mais pendant des années, on nous a sommés de ne pas en faire état pour ne pas « diviser la nation ».) Tous les jours, des porte-​​parole uti­lisent les médias pour pré­senter des scé­narios à glacer le sang : des masses de sym­pa­thi­sants mar­cheront sur Gush Katif, la cir­cu­lation sera para­lysée dans tout le pays, la situation ne sera plus « sous contrôle », le sang coulera.

Pendant ce temps, les repré­sen­tants des colons négo­cient les com­pen­sa­tions qui seront versées pour leur « déra­ci­nement ». Elles pourront aller de 400.000 au minimum jusqu’à plu­sieurs mil­lions de dollars pour une famille. Chaque famille recevra également un mobile-​​home luxueux valant un demi-​​million de shekels pour une ins­tal­lation tem­po­raire et elle le gardera même quand elle aura reçu du gou­ver­nement un logement défi­nitif. Il est également prévu de donner aux colons toute une bande de ter­ri­toire au nord d’Ashkelon où ils pourront béné­ficier de ce qui cor­respond de fait à une auto­nomie locale. Il est proposé de leur donner le double de la surface qu’ils quittent, la terre venant des kib­boutz et des moshavs. Une femme colon s’est vantée à la télé­vision de ses 35 serres, chacune valant 200.000 dollars, pour les­quelles elle attend une com­pen­sation totale.

Les fana­tiques déclarent qu’ils ne veulent pas d’argent, qu’ils se bat­tront jusqu’à la der­nière goutte de sang. Mais, en pra­tique, chaque menace a pour effet de faire monter le prix. Plus le dis­cours des colons est radical, plus le gou­ver­nement a peur et aug­mente les sommes offertes. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes vont marcher sur Gush Katif ? 50.000 dollars de plus par famille. Des mil­liers de soldats refu­seront d’obéir aux ordres ? 100.000 dollars sup­plé­men­taires. Le sang va couler ? 200.000 de plus. C’est sans limite.

Mais nous avons déjà vu ce spec­tacle. Nous nous sou­venons de l’évacuation de la région de Yamir dans le nord du Sinaï en 1982. Des colons ont menacé de se sui­cider dans un bunker, Tzahi Hanekbi (ministre aujourd’hui) et ses cama­rades ont grimpé sur une haute tour, des fana­tiques ont juré une résis­tance vio­lente. Cela s’est terminé par la farce des batailles de neige car­bo­nique sur les toits. Et en ce qui concerne l’argent ? A la fin, pas un seul colon - pas un - n’a refusé l’énorme com­pen­sation offerte. Cer­tains d’entre eux se sont ins­tallés à Gush Katif et vont main­tenant recevoir une com­pen­sation pour la deuxième fois. S’ils sont assez astu­cieux pour démé­nager dans une colonie de Cis­jor­danie, ils pour­raient finir vraiment très riches.

Tout cela se passe alors que des mil­liers d’enseignants sont congédiés par manque de fonds, des ins­ti­tu­tions sociales vitales sont fermées, des malades du cancer et d’autres sont condamnés à mourir parce que leurs médi­ca­ments n’entrent plus dans la caté­gorie de ceux rem­boursés par l’Etat.

Et cela peut, au bout du compte, réveiller même la majorité silen­cieuse. Le moment viendra où celle-​​ci se sou­lèvera et dira : Ça suffit ! Si on observe atten­ti­vement, on peut déjà dis­cerner les signes d’une montée de la colère, le syn­drome de « Je ne suis pas une poire ! »

Ce pourrait être le résultat le plus positif de ce qui se passe main­tenant avec le « plan de désen­ga­gement » : l’abîme entre les colons et les autres Israé­liens se creuse de plus en plus. Les colons eux-​​mêmes, dans leur hoo­li­ga­nisme et leur cupidité sans limite, font tout pour cela. Rien ne sym­bolise mieux ce phé­nomène que le blocage des routes.

Ce jeudi, le pro­gramme TV le plus popu­laire d’Israël (sur la deuxième chaîne) lance une série en cinq épisodes avec le pré­sen­tateur le plus popu­laire d’Israël, Haim Yavin, un véri­table « Mon­sieur Consensus », qui montre les colons comme « une secte fana­tique, folle, raciste, dégoû­tante, vio­lente et dan­ge­reuse », pour citer un cri­tique célèbre.

Se pourrait-​​il que le consensus soit en train de changer ?