Les blogueuses de Gaza vous parlent

jeudi 14 février 2008

Elles s’appellent Heba, Yasmine, Mona ou Laila. Jour­na­listes, médecins ou mères au foyer, elles vivent à Gaza et leurs blogs sont l’unique lien qu’elles ont avec le monde.

Nous libérer en nous jetant à l’eau.

Je ne cesse de me demander ce que les autres trouvent de normal ou de beau dans ce monde absurde. Ce qui me récon­forte, dans cet univers sinistre, c’est le sourire sur les lèvres de mes deux petites filles. Il pleut aujourd’hui à Gaza. J’ai l’impression d’assister à une céré­monie de puri­fi­cation. L’année a été dure et l’avenir ne s’annonce pas plus clément. Nous avions grand besoin de cette pluie, car la région est en ébul­lition depuis l’hiver dernier. On dit qu’après la pluie vient le beau temps. Puis-​​je espérer que quelque chose se pro­duise au niveau national, quand ce genre d’espoir a si peu de chances de se concrétiser ?

Les pre­mières gouttes de pluie m’ont rappelé mes années d’université. Vêtue d’une simple veste dans la froide ville d’Amman, je me rendais à l’université de Jor­danie, pleine de ­rêves d’avenir et sans attaches. C’était le bon temps. A l’époque, l’Intifada n’avait pas encore com­mencé et je rêvais d’une bande de Gaza où il ferait bon vivre. Peut-​​être suis-​​je trop pes­si­miste, mais c’est la pluie qui me rend nos­tal­gique du temps où les Pales­ti­niens fai­saient des projets de liberté, de réforme et de déve­lop­pement et où ils croyaient pouvoir bâtir un Etat pales­tinien. Où en sommes-​​nous aujourd’hui ? Nous régressons, nous demandant seulement s’il y aura du Coca-​​Cola au marché, si nous obtien­drons un laissez-​​passer ou non, tant nous sommes pri­son­niers, lit­té­ra­lement enchaînés. J’ai parfois le sen­timent que, face à la mer de Gaza, nous nous disons que le seul moyen de nous libérer serait de nous jeter à l’eau. Sombre ? Peut-​​être. Sui­ci­daire ? J’essaie de ne pas le paraître. Râleuse ? J’ai des raisons de l’être !

J’ai par­ticipé à une vidéo­con­fé­rence où des femmes de Gaza s’entretenaient avec des femmes de Cis­jor­danie. Les deux groupes ont évoqué leurs soucis quo­ti­diens. Il nous est apparu, à nous femmes de Gaza, que nous ne savions abso­lument rien des Cis­jor­da­niennes. Que ce soit pour se rendre à l’école ou à l’hôpital, elles doivent attendre des heures aux postes de contrôle, alors que nous pen­sions être les seules aux­quelles ce sort était réservé. Pour les habi­tants qui tra­vaillent à l’extérieur de leur ville, les pro­blèmes sont décuplés, car ils doivent franchir plu­sieurs postes de contrôle par jour pour faire la navette. N’est-il pas curieux et, dans une ­cer­taine mesure, consternant que nous soyons tel­lement minés par les ­pro­blèmes de Gaza, aussi innom­brables soient-​​ils, que nous ne puis­sions ima­giner que les habi­tants de la ­Cis­jor­danie aient les leurs. A force de ­penser en termes d’isolement et de solitude, de laissez-​​passer, de fac­tions, de fron­tières et de gou­ver­nement dif­fé­rents, on en vient à s’éloigner les uns des autres. Je suis néan­moins convaincue que nous sommes unis dans notre cœur et dans nos pensées et que c’est là l’important. L’union doit-​​elle être associée à la liberté de mou­vement ? (Pardon pour ces propos qui peuvent sembler un peu sar­cas­tiques et confus.) En tant que Pales­ti­niens, nous vivons la même tra­gédie, avons le même par­cours, connaissons les mêmes chansons et faisons sans doute les mêmes rêves. J’espère que cette sépa­ration ne se tra­duira pas par des objectifs dif­fé­rents. Vous savez, ­j’aimerais amener mes filles ici et leur parler de leur pays. L’une d’elles croit que le nom de son pays est Gaza ! Les femmes de Gaza ont parlé de leurs efforts pour s’adapter à un envi­ron­nement qui se dégrade. Dieu nous a dotés de cette capacité à par­tager nos mau­vaises expé­riences pour que nous sachions que nous ne sommes pas seules dans ce monde. La force de ces femmes et leur aptitude à tenter de régler les pro­blèmes pour amé­liorer leur sort sont extra­or­di­naires. L’une d’elles a dit qu’elle voulait suivre des cours d’alphabétisation pour pouvoir lire les lettres envoyées par son fils détenu en prison. C’est fabuleux !

Heba, Gaza

Ce blog vise à décrire la vie à Gaza : espace confiné et en proie au désordre, ­res­sources limitées, condi­tions de vie ­stres­santes, rési­gnation et fluc­tua­tions idéologiques…

L’histoire avortée de Suriya

Suriya, qui fête aujourd’hui ses 27 ans, s’est mariée à l’âge de 19 ans. Mais ven­dredi dernier, son mari, Mohammed, a été tué par un obus israélien à Khan Younès avec neuf autres Pales­ti­niens. Au début, Mohammed tra­vaillait comme ouvrier du bâtiment en Israël, où il construisait des colonies pour son ennemi sur la terre même d’où ses ancêtres avaient été chassés en 1948. Il gagnait bien sa vie mais, en 2000, avec la deuxième Intifada, il a perdu son emploi, comme 300 000 autres Palestiniens.

Après deux ans d’essais infruc­tueux, Suriya est tombée enceinte en 2002. Mais comme son mari ne tra­vaillait pas et que le couple vivait essen­tiel­lement de l’aide sociale, elle n’a pas pu se nourrir comme l’aurait exigé son état, si bien que sa petite fille, qui souf­frait d’anémie et de mal­nu­trition à la nais­sance, est morte à l’âge de 6 mois. Cette année, Suriya est à nouveau tombée enceinte et la nou­velle a comblé le couple de joie. Mais ven­dredi dernier, Mohammed a été tué. Le ­len­demain, Suriya a perdu son fœtus de 3 mois.

Yasmine, Gaza

En attendant que tout s’effondre

“Comme un cadavre” : c’est par ainsi que mes amies décrivent leur vie actuelle à Gaza, qu’elles décrivent Gaza. Mais la question est de savoir si elles ont un autre choix. Elles prennent ce qu’on leur donne et conti­nuent de vivre. Je ne peux m’empêcher de sou­pirer quand on m’interroge sur les attentes et les opi­nions du peuple à l’égard des der­niers accords de paix, du “traité”, des réunions ou des confé­rences comme celle d’Annapolis (à ce sujet, un ami a demandé en plai­santant si on allait à nouveau dépenser 1,75 million de dollars – le coût du tombeau d’Arafat – pour nourrir cette assemblée de rapaces). Il faut s’adapter ou mourir. La viande est rare et très chère. Les bou­chers ne tra­vaillent pas autant que par le passé. Et les gens n’achètent que ce qu’ils ont les moyens de s’offrir. Un kilo de viande à ragoût se vend 52 shekels (13 dollars) alors que le revenu jour­nalier moyen de la majorité des habi­tants est infé­rieur à 2 dollars.

Pendant ce temps, la ville de Rafah reste fermée et Gaza livrée à elle-​​même. Les res­pon­sables de cette situation sou­rient en attendant que tout s’effondre. Je dis “tout” parce que, nos vies, ils les ont déjà. Mais au bout du compte, le succès se mesure non pas en termes de vies humaines, d’espoirs anéantis, de consciences étouffées, de chances perdues ou ­d’avenirs détruits, mais en fonction du degré d’effondrement de Gaza pour que les choses puissent revenir à la “normale”.

Laila Al-​​Haddad, Gaza-​​Durham

Je suis une jour­na­liste pales­ti­nienne qui partage son temps entre la bande de Gaza et les Etats-​​Unis, où vit le père de mon fils Yousuf, qui est un réfugié pales­tinien privé de son droit de rentrer en Palestine. A travers ce blog, je veux évoquer la dif­fi­culté d’élever un enfant entre deux mondes. Une rude épreuve, où le per­sonnel rejoint le politique.

Mourir à 14 et 15 ans

Je ne sais pas exac­tement ce qui s’est passé dans la tête de Bilal et Nihad Nabaheen, ces deux élèves de l’Ecole pré­pa­ra­toire pour garçons. Mais d’après ce que m’ont dit mes col­lègues des urgences de l’hôpital d’Al-Aqsa, leurs corps chétifs ont été retrouvés criblés de balles. La vie des enfants à Gaza est into­lé­rable : pau­vreté, vio­lence, insé­curité, absence totale de dis­trac­tions, autrement dit, vie anormale… La bande de Gaza compte 1,4 million d’habitants, dont 60 % ont moins de 17 ans et les deux tiers sont des réfugiés.

Ce jour-​​là, quand leurs rêves ont irré­mé­dia­blement pris fin, les deux garçons se trou­vaient tout près de la bar­rière qui sépare la bande de Gaza d’Israël, et les soldats qui se trou­vaient dans le mirador ne pou­vaient pas manquer de les voir. Les soldats sont équipés de jumelles et d’autres dis­po­sitifs très sophis­tiqués qui leur per­mettent de repérer faci­lement deux garçons qui jouent dans un pré. Je ne sais pas s’ils jouaient ou s’ils essayaient de franchir la fron­tière pour sortir de leur grande prison et accéder au monde exté­rieur. Je ne sais ce qui se passait dans la tête de ces deux Pales­ti­niens mai­gri­chons et rêveurs. Tou­jours est-​​il que leur triste aventure s’est soldée par une mort tra­gique, infligée par des soldats qui savaient très bien faire la dis­tinction entre des enfants et des mili­ciens. Les soldats comme les enfants sont vic­times de l’occupation, une occu­pation qui prive les mili­taires de leur humanité.

Je suis médecin de for­mation et je défends les droits humains et les droits des femmes.

Mona El-​​Farra