Les artistes ne gazouillent pas en Palestine

Émile Borne, mardi 11 novembre 2008

Quand on est Pales­tinien, se rendre à l’étranger relève du par­cours du com­battant. Même quand on est un artiste et qu’on a décroché une bourse de l’Etat français.

Chaque année des artistes de la Bande de Gaza se voient décerner des bourses par la France pour passer six mois à la Cité des Arts, à Paris. Hélas pour ces heureux élus, depuis la vic­toire élec­torale des isla­mistes du Hamas aux légis­la­tives de janvier 2006, la Bande s’est peu à peu trans­formée en une prison à ciel ouvert d’où il est presque impos­sible de s’échapper. A cause des nom­breux contrôles imposés par le voisin israélien.

Gaza n’étant pas des­servie par des com­pa­gnies aériennes com­mer­ciales, tout l’enjeu pour les Gazaouis sou­haitant se rendre à l’étranger est de rallier un aéroport inter­na­tional. Dif­ficile quand on sait que les Pales­ti­niens sont interdits d’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv alors que c’est le plus proche ! Bour­siers de la France ou non, ils sont contraints de se replier sur la capitale jor­da­nienne, Amman, pour attraper un avion. Las ! Le trajet entre Gaza et Amman relève davantage du par­cours du com­battant que d’un avant-​​goût de vacances.

Erez, passage obligé

La sortie de la Bande de Gaza se fait obli­ga­toi­rement par le point de passage d’Erez, situé du côté israélien. Et les contrôles effectués par les soldats de Tsahal s’avèrent si redou­tables qu’en trois ans aucun des artistes gazaouis sélec­tionnés par le Consulat général de France à Jéru­salem pour se rendre à la Cité des Arts, n’a réussi à passer.

Il y a quelques semaines, les auto­rités israé­liennes ont fini par mettre en place de nou­velles pro­cé­dures. Objectif officiel : faci­liter le passage de ces jeunes dûment cor­naqués par la France, sans pour autant les auto­riser à embarquer à Tel-​​Aviv. Mais les diplo­mates tri­co­lores ont vite fait de déchanter.

Début octobre, ils ont essayé de faire sortir un jeune artiste plas­ticien de Gaza invité à plu­sieurs reprises à la Cité des Arts, et ont appliqué à la lettre la nou­velle pro­cédure mise en place par le ministère israélien des Affaires étran­gères. En l’occurrence, que l’artiste demande un entretien avec le lieu­tenant Fran­kein­stein (sic !) de l’armée israé­lienne, affecté au ter­minal d’Erez pour obtenir, le moment venu, le droit de quitter Gaza en empruntant ce ter­minal. Lequel officier a fixé rendez-​​vous au jeune artiste à 6h30 du matin. C’était le début de la galère.

Bienvenue en Israël !

A 9h00, le plas­ticien faisait tou­jours le pied de grue côté pales­tinien et télé­phone à un diplomate français pour lui demander la marche à suivre. Ce dernier entre alors en contact avec le lieu­tenant Fran­kein­stein et se voit répondre qu’il « s’en occupe » et que le jeune homme doit « attendre ». Quatre heures plus tard, l’artiste finit par décrocher un feu vert israélien, tra­verse le tunnel du ter­minal d’Erez et décroche son ticket pour une fouille en règle : à poil et ins­pection de chaque vêtement. Il est ensuite enfermé à double tour dans une cellule située au sous-​​sol du ter­minal où il somnole pendant une heure.

Lorsqu’il est enfin admis à ren­contrer le lieu­tenant Fran­kein­stein, il aura attendu plus de sept heures…. Sans sur­prise, l’entretien avec le mili­taire israélien n’a rien à envier à un inter­ro­ga­toire policier : « penchez-​​vous pour le Hamas ou le Fatah ? », « comment et de quoi vivez-​​vous ? », « quid de vos col­lègues et amis ? »… Cerise sur le gâteau, cette remarque du lieu­tenant qui lui demande pourquoi les Français ont tenu à ce qu’il ren­contre un officier de l’armée israé­lienne alors qu’Israël n’a rien à reprocher au jeune homme… Israé­liens et Pales­ti­niens inégaux devant les feux rouges

A Jéru­salem, dans la zone limi­trophe de Chufat, où habitent de nom­breux Pales­ti­niens, et French Hill, zone rési­den­tielle israé­lienne, se trouve un important car­refour où se croisent une route de colons venant de leurs colonies dans le nord des ter­ri­toires occupés et se rendant à Tel-​​Aviv ainsi qu’une route réservée aux Pales­ti­niens se rendant à Jéru­salem pour y conduire leurs enfants à l’école le matin ou pour y tra­vailler. Les feux de cir­cu­lation restent allumés au vert trois minutes pour les colons juifs et huit secondes pour les Pales­ti­niens. Cherchez l’erreur…

Tout est bien qui finit bien puisque l’artiste décroche fina­lement l’autorisation de tran­siter par Erez lorsque le Consulat de France lui aura délivrer son visa pour venir en France. Ce qui n’a évidemment pas tardé, faisant de cet artiste le premier depuis 2005 à pouvoir se rendre à la Cité des Arts.

Lorsque le jeune homme quitte le lieu­tenant Fran­ke­stein, il est 17 heures (il est arrivé au ter­minal à 6h30 du matin). Il sera quitte pour une der­nière frayeur sur le chemin du retour vers Gaza. Par crainte d’un contrôle musclé au check-​​point du Hamas dont les barbus ne man­que­raient pas de trouver suspect qu’il ait passé un entretien avec l’armée israé­lienne, il a préféré se glisser dans un petit groupe de Pales­ti­niens ren­trant, eux aussi, à la maison.

Quand l’Afrique du Sud pratique la réciprocité

Les artistes gazaouis ne sont pas les seuls à ren­contrer les pires dif­fi­cultés avec les auto­rités israé­liennes. Les diplo­mates étrangers sont à peine mieux lotis lorsqu’il s’agit d’entrer dans Gaza. S’asseyant sur les bons usages, les forces de sécurité israé­liennes exigent de fouiller les voi­tures diplo­ma­tiques. Le Consul Général de France, mais aussi celui des Etats-​​Unis ont déjà été retenus plu­sieurs heures aux check-​​points érigés par les forces mili­taires dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. La France, comme de nom­breux autres pays n’ose pas pro­tester. D’autres, telle l’Afrique du Sud, n’affichent pas ce type de pudeur. Il y a quelques mois, un diplomate sud-​​africain a été empêché de pour­suivre sa route et retenu pendant plus d’une heure à un barrage israélien. La police sud-​​africaine en a fait de même le len­demain en blo­quant un diplomate israélien pendant plus d’une heure près de Johannesburg.