Les Sages de l’anti-Sion

Uri Avnery – 7 août 2010, jeudi 12 août 2010

Quels sont les agents secrets de la conspi­ration qui menace actuel­lement la légi­timité d’Israël ? Qui sont les gens qui four­nissent tous les groupes anti-​​Israël du monde entier en muni­tions mor­telles contre nous ?

JE tremblais de peur

Un mon­sieur très soigné apparut à l’écran de la télé­vision. Il était pré­senté comme le chef d’une asso­ciation du nom de Re’uth (“Clair­voyance”), dont l’objectif est de suivre l’activité des groupes qui nient la légi­timité de l’État d’Israël.

Ce qu’ils ont découvert est réel­lement ter­ri­fiant. Les ennemis d’Israël, nous a-​​t-​​on dit, ne pensent plus qu’ils peuvent détruire Israël par la force des armes. Au lieu de cela, ils ont adopté une nou­velle stra­tégie : entraîner l’effondrement d’Israël en niant sa légi­timité même.

Les ini­tia­tives de petits groupes locaux dans divers pays ne sont pas ce qu’elles semblent être. Il s’en faut de beaucoup ! Elles relèvent d’une conspi­ration mon­diale, orga­nisée et coor­donnée qui fait appel à tous les moyens pour réa­liser leur abo­mi­nable dessein. À la dif­fé­rence des “Pro­to­coles des Sages de Sion”, le faux document produit il y a cent ans, il s’agit ici d’un vrai complot, quelque chose comme les “Pro­to­coles des Sages de l’Anti-Sion”.

Un seul détail man­quait à cette révé­lation : où se situe le quartier général de cette conspi­ration internationale ?

Par bonheur, je suis en situation de fournir l’information man­quante. Aussi cho­quant que cela puisse paraître, le quartier général des Sages de l’Anti-Sion est situé à Jérusalem.

LE REUTH est constitué d’un groupe d’amateurs qui ne traite que de symp­tômes super­fi­ciels. Contrai­rement à eux, j’ai entrepris de pro­céder à une enquête approfondie.

Quels sont les agents secrets de la conspi­ration qui menace actuel­lement la légi­timité d’Israël ? Qui sont les gens qui four­nissent tous les groupes anti-​​Israël du monde entier en muni­tions mor­telles contre nous ?

Voici une première liste des conspirateurs les plus dangereux :

En tête de liste apparaît, natu­rel­lement, Avigdor Ivett Lie­berman, qui a fait appel à sa four­berie pour arriver jusqu’au poste de ministre des Affaires étran­gères d’Israël.

En moins d’un an et demi, Lie­berman s’est arrangé pour saper irré­mé­dia­blement la légi­timité d’Israël dans de nom­breux pays.

Sa réussite à se faire nommer ministre des Affaires étran­gères est, en elle-​​même, une per­for­mance stu­pé­fiante compte-​​tenu de son passé. Il est perçu dans le monde entier comme un raciste effréné, en com­pa­raison de qui Jean-​​Marie Le Pen en France et Joerg Haider en Autriche font figures de gentils démo­crates. Depuis qu’il a été nommé à cette fonction, beaucoup de ses col­lègues de tous les pays refusent de se faire voir en sa com­pagnie. Ils le fuient comme la peste.

Depuis lors, Lie­berman a réussi à faire haïr Israël dans de nom­breux pays. Il a qua­lifié les Suédois et les Nor­vé­giens d’antisémites. Il a insulté les Turcs, lorsque son obéissant adjoint a humilié publi­quement l’ambassadeur de Turquie en le faisant asseoir sur un siège plus bas que celui qu’il occupait lui-​​même. Il a dit au pré­sident d’Égypte “d’aller au diable”. On dirait que chaque matin il s’installe à son bureau, fait tourner le globe ter­restre et se demande : “Quel nouveau pays pourrais-​​je insulter aujourd’hui ?”

Actuel­lement, on aurait de la peine à trouver un pays disposé à l’accueillir, à moins qu’il y soit contraint. Son activité de ministre des Affaires étran­gères se limite pour l’essentiel aux quatre pays qui ont un lien avec ses ori­gines : Mol­davie, Bie­lo­russie, Ukraine et Kaza­khstan. Aucun ministre des Affaires étran­gères israélien n’aurait pu créer plus de pré­ju­dices à la légi­timité de son pays

MAIS LIE­BERMAN a en face de lui un concurrent très sérieux : le ministre de la Défense, Ehoud Barak.

Au cours de ces quelques der­niers jours, il a réalisé l’impossible : faire de l’armée liba­naise, aussi, une ennemie.

Pour apprécier l’importance de cette réa­li­sation, il faut se sou­venir qu’il y a seulement quatre ans, Israël a pra­ti­quement formulé un ulti­matum exi­geant que l’armée liba­naise se déploie le long de la fron­tière avec Israël. C’était l’une des condi­tions mises par Israël pour mettre fin à la seconde guerre du Liban. Seule l’armée liba­naise, décré­tèrent les grands stra­tèges de Jéru­salem, pouvait garantir la tran­quillité sur la fron­tière. Ils trai­taient la force des Nations unies avec un mépris à peine dissimulé.

Cette semaine, l’armée liba­naise a ouvert le feu sur des troupes israé­liennes, tuant un chef de bataillon. Comment cela a-​​t-​​il pu se pro­duire ? En plu­sieurs endroits, il y a de minus­cules enclaves entre la clôture de la fron­tière israé­lienne et la fron­tière reconnue au plan inter­na­tional. En matière de sou­ve­raineté, ces enclaves appar­tiennent à Israël. La terre elle-​​même, cependant, est exploitée par des vil­la­geois libanais. L’armée israé­lienne avait décidé de “tailler” les arbres de cette zone pour faci­liter l’observation.

Les Libanais avaient prévenu qu’ils y étaient opposés. L’UNIFIL, la Force Inté­ri­maire des Nations unies au Liban, avait demandé à Israël d’attendre le retour de l’étranger de son com­mandant, de façon à lui per­mettre d’assurer une médiation. L’armée israé­lienne refusa d’attendre et envoya un bull­dozer. Lorsque les bras du monstre pas­sèrent au-​​dessus de la clôture, et après des tirs de semonce, les soldats libanais ouvrirent le feu.

Est-​​ce qu’une per­sonne normale aurait mis en danger ses rela­tions avec l’armée liba­naise pour quelques branches d’arbre ? Cer­tai­nement pas. Quelle meilleure preuve que Barak est en train d’agir sous les ordres des Sages de l’anti-Sion ?

Mais ce n’est que le dernier exemple. Il est éclipsé par la guerre de Gaza (“Plomb durci”). Il n’est pas besoin de rap­peler les détails de cette opé­ration : le mas­sacre massif de civils, y compris des cen­taines de femmes et d’enfants, la démo­lition d’immeubles, y compris des écoles et des mos­quées, le recours à des armes cruelles, comme le phos­phore blanc, le refus de l’aide médicale aux blessés, le barrage des voies de sortie et ainsi de suite.

“Plomb durci” a créé un choc mondial. Dans beaucoup de pays, des groupes anti israé­liens ont surgi comme cham­pi­gnons après la pluie. Bien plus, Gaza est devenu le centre de l’attention du monde.

Pour Barak, cela n’était pas suf­fisant. Il per­suada le gou­ver­nement de boy­cotter la com­mission d’enquête nommée par les Nations unies, dirigée par un juge juif sio­niste. La com­mission fit néan­moins son travail, et ses décou­vertes four­nirent des accu­sa­tions de crimes de guerre israé­liens. Au lieu d’enquêter, d’admettre, de pré­senter des excuses et de pro­poser des dédom­ma­ge­ments, Barak lança une cam­pagne de dif­fa­mation contre la per­sonne du juge, ce qui ne fit qu’augmenter le tort fait à Israël. Plus tard, l’armée israé­lienne entreprit sa propre enquête, qui a confirmé récemment les prin­ci­pales révé­la­tions du rapport Gold­stone. Que dit-​​elle sur Barak ?

Mais même cela ne lui suf­fisait pas. Ce fut l’incident de la flot­tille de Gaza qui révéla l’étendue de sa capacité à délé­gi­timer Israël. Si les bateaux avaient été auto­risés à livrer leur petite car­gaison sym­bo­lique à Gaza, l’affaire serait tombée dans l’oubli au bout d’un jour ou deux. L’opération mili­taire de Barak pro­duisit l’effet contraire : depuis des mois main­tenant le monde a été en tumulte, le blocus de Gaza est resté au centre de l’attention du monde, notre impor­tante relation avec la Turquie a été endom­magée de façon irréparable.

Quand les Nations unies deman­dèrent à Israël de col­la­borer à une enquête inter­na­tionale, Barak réagit avec mépris. Et, au lieu de nommer au moins une Com­mission d’Enquête d’État dotée des pleins pou­voirs, le gou­ver­nement israélien annonça une com­mission sans pouvoir, dépourvue de toute cré­di­bilité et sans mandat sérieux. Puis, lorsque tout le dommage eut déjà été causé, le gou­ver­nement israélien a, cette semaine, fina­lement consenti de coopérer avec la com­mission des Nations Unies. C’est l’histoire clas­sique du ser­viteur qui avait ramené du marché des poissons pourris à son maître. Lorsqu’il fut mis devant le choix de manger le poisson, d’être fouetté ou d’être banni de la ville, il choisit de manger les poissons mais ne réussit pas à en venir à bout. Alors qu’on le fouettait vigou­reu­sement, il ne put pas sup­porter cela plus long­temps et choisit donc le ban­nis­sement. Ainsi, il mangea les poissons pourris, se fit fouetter et fut banni.

Sans aucun doute, les Sages de l’anti-Sion devraient conférer à Barak le titre de “héros de la délégitimisation”.

LA TROI­SIÈME place sur la liste revient cer­tai­nement au ministre de l’Intérieur, Eli Yishai.

Tout le monde sait qu’Israël est l’État des sur­vi­vants de l’Holocauste, État qui incarne les valeurs du peuple juif. C’est le cœur de notre Has­barah (lit­té­ra­lement “explication” – en réalité propagande).

La preuve insigne de cette pré­tention aurait dû être notre com­por­tement à l’égard de réfugiés misé­rables, sur­vi­vants de mas­sacres, qui ont gagné notre pays pour y demander asile.

Dans ce cas, pourquoi le ministre de l’Intérieur fait-​​il tout ce qui est en son pouvoir pour prouver tout le contraire ?

Cela fait main­tenant des années que le ministère mal­traite les réfugiés d’Afrique et d’ailleurs. Les sur­vi­vants du Darfour qui risquent leur vie pour gagner Israël à travers le désert du Sinaï sont attrapés dans les rues par des bri­gades de chasse à l’homme du ministère, jetés en prison puis expulsés.

Cette semaine, le gou­ver­nement a décidé d’expulser 400 enfants réfugiés nés en Israël, qui parlent hébreu et n’ont jamais connu d’autre patrie. Cela rap­pelle les sou­venirs tra­giques des années 30, lorsque des réfugiés juifs d’Allemagne ne pou­vaient trouver asile nulle part et étaient ren­voyés dans l’enfer nazi.

Il est vrai qu’Israël n’est pas le seul pays au monde à mal­traiter des “immi­grants illégaux”. De nom­breux pays, des États-​​Unis à la France, font de même. Mais Israël prétend être l’État juif, et les mauvais trai­te­ments infligés à des enfants réfugiés est un coup mortel porté au fon­dement de sa légitimité.

LA LISTE est longue.

L’autre pilier central de la légi­timité d’Israël est la pré­tention que nous sommes “La seule démo­cratie du Moyen-​​Orient”.

Si c’est le cas, que pouvons-​​nous dire du juge qui a condamné un homme dont la nou­velle “amie” israé­lienne avait accepté d’avoir avec lui des rela­tions sexuelles alors qu’elle le connaissait depuis quelques minutes, et l’avait accusé de viol pour la seule raison qu’il lui avait caché qu’il était – Grands Dieu ! – arabe ?

Que pouvons-​​nous dire du ministre de la Police qui défend for­tement un policier qui a appliqué le canon de son revolver sur la tête d’un voleur et lui a tiré dessus à bout portant alors que l’homme était assis dans sa voiture et essayait de s’enfuir, parce que dernier était arabe ?

Tous ces faits – et de nom­breux autres – apportent leur contri­bution à la conspi­ration mon­diale qui tend à délé­gi­timer l’État d’Israël. Mais qui est à la tête des comploteurs ?

Tout indique une seule et même direction : l’homme qui a affecté tous ces agents à des posi­tions dans les­quelles ils peuvent créer des dom­mages irré­pa­rables : Ben­jamin Néta­nyahou. Un maître conspi­rateur qui se cache sous les dehors d’un poli­ticien incompétent.

COMME on le sait, “Les pro­to­coles des Sages de Sion” furent concoctés par la police secrète du Tsar de Russie, sur la base d’un pam­phlet écrit à l’origine contre Napoléon III.

Les “Pro­to­coles des Sages de l’anti-Sion” sont à notre époque élaborés par Ben­jamin Néta­nyahou et ses copains.