Les Palestiniens s’attaquent à l’économie des colonies juives

entretien avec Hasan Abou-​​Libdeh, vendredi 11 juin 2010

Le ministre pales­tinien de l’Economie Hasan Abou-​​Libdeh s’exprime au Soir, à Bau­douin Loos. L’Autorité pales­ti­nienne s’en prend aux colonies juives dans les ter­ri­toires occupés et promeut un boycott par la popu­lation palestinienne.

Et si l’on parlait un peu d’économie dans le dossier pales­tinien ? L’Autorité pales­ti­nienne (AP), actuel­lement basée à Ramallah, en Cis­jor­danie occupée, tente depuis des années de faire décoller l’économie locale en butte à une série impor­tante de dif­fi­cultés. Le ministre pales­tinien de l’Economie Hasan Abou-​​Libdeh était à Bruxelles ce jeudi pour ren­contrer plu­sieurs com­mis­saires européens.

La ren­contre avec le Belge Karel De Gucht aura été pro­fi­table, puisque ce dernier a annoncé que la Com­mission euro­péenne devrait pro­poser dans les pro­chains mois aux pays de l’UE d’accorder l’accès en fran­chise de droit et sans contingent aux expor­ta­tions pales­ti­niennes à des­ti­nation de l’UE.

Nous avons rencontré le ministre palestinien avant ce rendez-​​vous.

Entretien.

Pouvez-​​vous expliquer pourquoi vous avez récemment lancé une cam­pagne pour dis­socier les Pales­ti­niens de l’économie des colonies juives ?

Je rap­pelle pour com­mencer que ces colonies israé­liennes sont illé­gales au regard du droit inter­na­tional, ce qu’admet sans réti­cences la com­mu­nauté inter­na­tionale. Quand la Feuille de route (plan inter­na­tional de 2003 intégré ensuite dans une réso­lution du Conseil de sécurité de l’ONU, NDLR) exige une ces­sation des acti­vités des colonies, cela ne vise pas seulement la construction de logement, mais aussi l’activité écono­mique. L’Autorité pales­ti­nienne voit ces colonies comme des entités illé­gales mais aussi hos­tiles car elles menacent nos futures rela­tions avec Israël comme Etat indé­pendant. Nous voulons sup­primer les divi­dendes écono­miques que pro­duisent ces colonies en coupant nos rela­tions écono­miques avec elles, nous en espérons que les colons en tireront une raison pour s’en aller.

La campagne s’adresse à qui ?

Aux consom­ma­teurs et tra­vailleurs pales­ti­niens. Nous visons à réussir à couper entiè­rement ces liens pour la fin de l’année. La cam­pagne est bien dirigée contre les colonies, il n’y a aucune intention anti-​​israélienne même si le pro­tocole écono­mique dit de Paris (signé en 1995 entre Israël et l’AP) ne nous est pas très favo­rable. Le résultat de ce pro­tocole et de l’attitude israé­lienne qui nous ferme la plupart de ses marchés fait que nous importons pour 3 mil­liards de dollars de biens israé­liens tandis que nous ne leur exportons que pour 400 mil­lions de dollars.

Vous rendez illégal pour les ouvriers pales­ti­niens le fait d’aller tra­vailler dans les colonies ; or 25.000 d’entre eux y gagnent leur vie et disent que c’est cela ou le chômage non rémunéré. Comment allez-​​vous gérer ce problème ?

Cela concerne 22.000 per­sonnes, en majorité des ouvriers du bâtiment ou des tra­vailleurs agri­coles. Nous avons la ferme intention de les intégrer dans l’économie pales­ti­nienne dans les pro­chains mois. Nous avons par exemple prévu une enve­loppe de 50 mil­lions de dollars pour un pro­gramme d’absorption. N’oublions pas que, avant la seconde intifada (2000), il y avait 149.000 ouvriers pales­ti­niens qui allaient tra­vailler en Israël chaque jour, ce qui n’est plus le cas. Heu­reu­sement, notre économie, du moins en Cis­jor­danie (Gaza échappe au contrôle de l’AP, NDLR), connaît une bonne crois­sance – 7 % l’année der­nière – et nous avons l’ambition d’augmenter ce chiffre, notamment en lançant une autre cam­pagne, pour convaincre notre popu­lation d’acheter pales­tinien : pour le moment, seuls 18 % des pro­duits que nous consommons sont pales­ti­niens, nous pouvons arriver à 40 % en trois ans car nos pro­duits sont de bonne qualité.

Comment Israël réagit-​​il à votre campagne contre les colonies ?

Un débat franc s’est ouvert dans les médias, mais les auto­rités, elles, ont réagi avec fureur parlant notamment d’incitation à la haine, ce qui est injus­tifié puisque nous ne trans­gressons aucun accord signé et que la cam­pagne est réso­lument non vio­lente. On entend aussi des menaces de rétor­sions écono­miques. En revanche, nous n’avons pas reçu la moindre cri­tique émanant de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Ce n’est pas un complot : il suffit de com­prendre que nous estimons qu’il est temps de faire cesser la contri­bution pales­ti­nienne à la pros­périté des colonies juives, cela en accord avec le droit inter­na­tional qui considère ces colonies comme illicites.

Quel pour­centage de la pro­duction des colonies est acheté par la popu­lation palestinienne ?

Quelque 20 %. Mais cela ne tient pas compte de la main-d’œuvre pales­ti­nienne bon marché qui y tra­vaille. Notre cam­pagne est clai­rement des­tinée à rendre cette économie spé­ci­fique moins com­pé­titive. Or nous partons avec désa­van­tages : les colonies contrôlent 40 % des res­sources natu­relles comme les sources aqui­fères ou les terres agri­coles de la Cis­jor­danie occupée.

Mais vous parliez d’une crois­sance de 7 %, cela ne va-​​t-​​il pas dans le sens de « la paix écono­mique d’abord » pré­co­nisée par le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou ?

Il y a trois jours, j’ai eu l’occasion d’évoquer cette question lors d’un débat public à l’Université de Tel-​​Aviv. J’ai pu y déve­lopper l’idée que cette soi-​​disant « paix écono­mique » était un gros men­songe. La crois­sance n’est pas due à Israël. Elle est accomplie par notre dyna­misme et avec l’aide inter­na­tionale malgré toutes les mesures israé­liennes qui freinent et han­di­capent notre économie, même si quelques mesures ont un tan­tinet assoupli la situation (comme la sup­pression de quelques check-​​points). Je dis­cutais récemment à Tokyo avec un homme d’affaires japonais ; il m’a raconté avoir importé dans le même avion deux car­gaisons sem­blables de bières, l’une venant d’Israël, l’autre des ter­ri­toires pales­ti­niens. Cette der­nière lui a coûté 40 % plus cher, m’a-t-il dit, en raison des mesures de res­triction (par exemple, le fait de devoir changer de camions en entrant en Israël, les routes fermées ou le manque d’accès externe). Nous dis­posons d’un grand potentiel de déve­lop­pement : par exemple, notre 1,5 million actuel de tou­ristes peut faci­lement tripler – et même, à plus long terme, passer à 40 mil­lions avec les Lieux saints à Jéru­salem et à Bethléem – mais Israël contrôle et res­treint ce développement.