Les Juifs amé­ri­cains ne peuvent pas mener une dis­cussion sur le pouvoir juif à portée de voix des « Goyim

Philipp Weiss, jeudi 24 janvier 2008

Une table ronde avec des jour­na­listes juifs débat de la place des juifs dans les médias amé­ri­cains : « Jour­na­listes juifs, jour­na­lisme américain » .

Au cours de ces deux pro­chains jours, j’écrirai à propos d’un événement qui a eu lieu au Yivo, l’Institut pour la Recherche Juive, il y a 16 mois, en sep­tembre 2006, quand, à l’initiative Marty Peretz, membre du bureau du Yivo, un groupe de jour­na­listes est monté sur scène pour dis­cuter du thème : « Jour­na­listes juifs, jour­na­lisme amé­ricain » ( ). Je suis retourné à cet événement ancien parce que Bill Kristol, le batteur de tam­bours de la guerre en Irak devenu récemment le nouvel édito­ria­liste du New York Times, était du nombre. Il avait des choses inté­res­santes à dire et j’y reviendrai.

Mais je vou­drais tout d’abord parler d’une décla­ration remar­quable, ou deux, ou trois, de J.J. Goldberg, l’estimable éditeur de Forward, à propos du pouvoir juif en Amé­rique. Le modé­rateur était David Mar­golick, de Vanity Fair, ancien reporter au New York Times. Les autres jour­na­listes poli­tiques invités étaient le rou­geaud Kristol et Clyde Haberman du New York Times. Mar­golick a ouvert la table ronde en racontant comment, il y a quelques années, il avait demandé à un éditeur du Times d’être affecté au bureau de Jéru­salem, et l’éditeur, un Juif, lui avait demandé s’il serait capable d’être « impartial ». Mar­golick avait été surpris, et plus tard s’était senti insulté par la question. Il paraissait encore tou­jours sous le coup de l’insulte.

Pour ma part, je trouve la question par­fai­tement légitime et la sur­prise de Mar­golick était carac­té­ris­tique du manque de réflexion lors de cette table ronde. En effet, plus tard, Mar­golick a lui-​​même dit que, pour Vanity Fair, il avait obtenu une interview d’Ariel Sharon essen­tiel­lement parce qu’il était juif, et qu’il avait même dû passer un test : « Je devais rendre visite à son meilleur ami, à New York, et lui faire savoir que j’étais un type hai­misch [à l’aise, comme chez soi, en yiddish] ». Avec pour résultat, disait Mar­golick, qu’il s’était senti « rede­vable » à Sharon de lui avoir accordé cette interview (bien qu’en toute équité, Mar­golick ait aussi dit qu’il avait senti s’être mis à dos des membres du gou­ver­nement israélien en écrivant à propos du Hamas sans for­muler de jugement). Cette his­toire jus­tifie tout à fait la question de l’éditeur. Elle montre que des Juifs cou­vrant Israël ont un statut par­ti­culier – tout comme des Arabes cou­vrant la Palestine ren­con­treront des problèmes…

Le reste de la table ronde se faisait fon­da­men­ta­lement l’écho de cette idée qu’il n’y avait aucun pro­blème à l’importance numé­rique des jour­na­listes juifs dans les médias cou­vrant les événe­ments du Proche-​​Orient. Puis fina­lement, deux heures plus tard, quelqu’un dans le public a demandé ce qu’il en était du nombre dis­pro­por­tionné de Juifs dans les médias, si cela ne conférait pas de l’influence aux Juifs. Bien sûr, il y a des mythes anti­sé­mites, « mais il semble bien que nous ayons une grande influence sur le pouvoir. »

Haberman a tout d’abord répondu d’une manière que je ne peux que qua­lifier de stupide. Il a dit que c’était « une question d’une géné­ration ou deux ; je ne pense pas que cela va se main­tenir à tout jamais ». Stupide, parce que tout change dans le monde en une géné­ration ; et bien sûr cela aussi changera. Mais qu’en est-​​il d’un pro­blème qui est là, main­tenant, sous nos yeux ? Quand le type, dans le public, a insisté en disant que la table ronde n’avait pas abordé cette question de toute la soirée, Haberman a sèchement déclaré : « Nous sommes ici depuis deux heures, nous ne pou­vions pas tout aborder ». Comme si ce n’était rien. Kristol a lui aussi écarté la question en disant qu’au Proche-​​Orient, cer­tains pour­raient adopter ces théories de la « conspi­ration » mais qu’aux Etats-​​Unis, les gens n’étaient pas « obsédés » par la religion des journalistes.

J.J. Goldberg s’est alors exprimé pour recon­naître, au fond, que c’était là l’éléphant au milieu de la pièce. Il a dit que la question de l’influence juive sur la poli­tique proche-​​orientale était un « pro­blème ». Ils sont quelques-​​uns au Proche-​​Orient – des cen­taines de mil­lions – à le croire. « C’est ce qui circule au sein de l’intelligentsia euro­péenne, et c’est en passe de devenir accep­table au sein de l’intelligentsia amé­ri­caine, du monde aca­dé­mique et de la blo­go­sphère. » Goldberg a signalé que, plus tard dans la même semaine, Walt et Mear­sheimer devaient par­ti­ciper à un débat à la Cooper Union – sur ce qui n’était encore qu’un article dans la London Review of Books. « Ce ne sont pas deux schmucks [idiots] », a-​​t-​​il dit. « Ils ont rédigé un papier sec­taire, ignorant et incen­diaire, qui a soulevé une bonne remarque – à savoir que la relation de l’Amérique avec Israël est une des raisons pour les­quelles nous avons le conflit que nous avons avec le monde arabe » et puis un tas de mau­vaises remarques, notamment que « les Juifs nous ont, par une espèce de conspi­ration, entraînés dans une relation avec Israël que le reste de l’Amérique n’aurait pas s’il savait la vérité ».

Nous nous sommes dérobés à la dis­cussion, a reconnu Goldberg, pendant que d’autres Amé­ri­cains par­laient « d’une manière igno­rante et sec­taire » de la question, « parce que nous ne savons pas comment en dis­cuter… L’Amérique se trouve dans cette lutte mon­diale en partie à cause de quelque chose qu’il se trouve que nous aimons [c.-à-d. Israël]. C’est embar­rassant. C’est peut-​​être une bonne chose que le Forward ne soit diffusé qu’à 30 000 exem­plaires et qu’ainsi nous puis­sions avoir une dis­cussion ouverte et intel­li­gente, sans que les Goyim… »

Goldberg n’a pas achevé sa pensée. Il voulait dire : parlons-​​en sans que les Goyim ne prennent part à la discussion.

Ces décla­ra­tions sont remar­quables à plus d’un titre. Ceux qui connaissent Goldberg savent que c’est un mensch. Je suis en désaccord avec lui sur un grand nombre de ques­tions, y compris son com­men­taire sur Walt et Mear­sheimer, mais c’est un type réfléchi, qui ne manque pas de pro­fondeur, et il le montre dans ces com­men­taires. Les autres jour­na­listes poli­tiques de cette table ronde étaient, eux, com­plai­sants et satis­faits d’eux-mêmes. Goldberg était au sup­plice. Celui qui croit que la guerre en Irak et la claque juive – qui a, par ses hourras, contribué à fourrer l’Amérique dans le grand bourbier de Bagdad – n’ont pas déclenché une crise dans la conscience juive amé­ri­caine, est en plein rêve. Je prédis que la guerre d’Irak sera aussi impor­tante pour amorcer un tournant dans les atti­tudes juives que l’a été la guerre de 67.

Mais l’autre point remar­quable à propos des com­men­taires de Goldberg est qu’il pense que c’est une dis­cussion que les Juifs peuvent avoir entre eux (et encore, pas tous : notez que les Juifs pro­gres­sistes dans mon genre ne sont pas même invités à par­ti­ciper), hors de portée de voix des Goyim, mot yiddish de dérision pour désigner les Gentils. Mais ça, c’est non-​​américain. Les USA sont une démo­cratie. Les élites sont sou­mises à un contrôle et les jour­na­listes prêtent leur concours à ce pro­cessus. Les lois Sun­shine et les Prix Pulitzer et 60 Minutes tournent tous autour de cela. Consi­dérer que l’influence juive est en quelque sorte exemptée de ce genre d’attention est… bon, ben je l’ai déjà dit.

Je sais pourquoi Goldberg dit que les Juifs doivent avoir cette conver­sation entre eux. En toute sin­cérité, il a déclaré, au début de la conver­sation au Yivo, que les Juifs ne dorment pas la nuit, inquiets qu’ils sont de savoir si quelqu’un ne serait pas occupé à pré­parer des fours pour eux. Je sais que je ne suis pas suf­fi­samment com­pa­tissant pour cet aspect de la psyché juive, sur ce blog, en grande partie parce qu’il m’a été inculqué durant toute ma jeu­nesse et qu’il s’est révélé une fausse repré­sen­tation de la scène amé­ri­caine pour les Juifs. Néan­moins ces peurs sont là, en par­ti­culier au sein du groupe pri­vi­légié plus âgé ; et Goldberg a dit que, bien qu’elles ne cor­res­pon­daient pas à la réalité et bien qu’elles soient erronées, il lui fallait prendre ces peurs en consi­dé­ration lorsqu’il s’adressait à son public. Et quand il voit son propre compte-​​rendu concernant le pouvoir juif cité sur des sites Internet anti­sé­mites, ou dans le texte de Walt et Mear­sheimer, « je me sens cou­pable et j’ai un mou­vement de recul ». Un honnête homme.

Clyde Haberman a en somme touché au même point lorsqu’il a dit que les Juifs « aiment » le fait d’être sur­re­pré­sentés dans les médias, « mais n’aiment pas l’entendre dans la bouche de non Juifs, parce que cela sonne comme les théories des Pro­to­coles des Sages de Sion… »

Fas­cinant. Je pense que cela explique une large part de la réaction à Walt et Mear­sheimer (qui, contrai­rement à ce que dit Goldberg, ne sont ni sec­taires, ni igno­rants, ni incen­diaires ; ils se sont sim­plement lancés, sérieu­sement, dans l’analyse minu­tieuse du plus grand désastre de poli­tique étrangère en près de 50 ans). Les non Juifs ne sont pas auto­risés à parler de tout cela, parce que ce sont des nazis. Ainsi, aucune dis­cussion n’a lieu et les Juifs tiennent à avoir cette dis­cussion entre eux et à expédier W&M comme anti­sé­mites. Comme je l’ai dit, c’est non-​​américain. Les Juifs de ma géné­ration d’après le génocide doivent avoir le courage de porter ce débat au sein du courant dominant. Il s’agit d’élitisme et d’influence, et les Amé­ri­cains ont eu ce genre de conver­sation depuis 200 ans main­tenant, sans pogroms.