« Les Etats-​​Unis sèment les germes d’une tragédie de longue durée… »

entretien avec Gilbert Ashcar, par Pierre Beaudet, dimanche 15 juin 2008

L’Irak est un pays pétrolier d’une très grande impor­tance qui se situe au milieu de ce qui est de loin la région pétro­lière la plus impor­tante du monde. C’est pourquoi l’enjeu est consi­dé­ra­blement plus important qu’il ne l’était au Vietnam. C’est pour cette raison que l’impérialisme états-​​unien ne peut envi­sager un retrait comme celui effectué au Vietnam.

Si nous abordons main­tenant l’Irak, quelle est la signi­fi­cation du récent conflit entre les forces loyales au gou­ver­nement Maliki et l’armée du Mehdi de Moqtada al-​​Sadr ?

Le conflit résulte de la convergence de deux intérêts.

La raison la plus immé­diate der­rière ces affron­te­ments est que l’influence de l’armée du Mehdi et du mou­vement sadriste en Irak a beaucoup aug­menté parmi les chiites durant la der­nière période, et en par­ti­culier depuis 2006. Ils sont devenus le courant le plus popu­laire parmi les chiites ira­kiens. Les deux autres prin­cipaux partis chiites – le parti de Maliki (le parti Dawa) et le Conseil Suprême Isla­mique Irakien (SIIC) qui col­la­borent avec l’occupation états-​​unienne – étaient donc très inquiets pour le résultat des pro­chaines élec­tions pro­vin­ciales prévues pour cet automne. Comme vous le savez, les sadristes avaient ini­tia­lement formé une coa­lition avec ces partis, avec les­quels ils avaient mené les pré­cé­dentes cam­pagnes élec­to­rales. Ils ont ensuite rompu avec la coa­lition, accusant les autres forces de col­la­borer avec l’occupation. Le parti Dawa et le SIIC ont compris que si rien ne chan­geait, les sadristes allaient leur faire subir une défaite élec­torale, et c’est d’abord et surtout pour tenter de mar­gi­na­liser ou d’affaiblir ces der­niers qu’ils ont lancé l’offensive contre Bas­sorah, puis contre Sadr City à Bagdad.

D’autre part, bien sûr, l’occupant états-​​unien considère fon­da­men­ta­lement les sadristes comme des ennemis, et serait très heureux de les voir affaiblis. Les forces d’occupation états-​​uniennes se sont heurtées plus d’une fois aux sadristes. Dans les accro­chages les plus récents, les offi­ciers états-​​uniens ont tenté de faire les hypo­crites, com­mençant par pré­tendre qu’ils n’étaient pas impliqués et que les sadristes ne posaient pas de pro­blème aux forces états-​​uniennes depuis qu’ils avaient gelé leurs acti­vités mili­taires. Or il est évident que les Etats-​​Unis étaient très impliqués dans les combats contre les sadristes. Comme je l’ai dit, il y a eu conver­gence entre deux intérêts : celui de l’occupation états-​​unienne et celui de l’alliance Dawa-​​SIIC, sou­cieuse d’affaiblir les sadristes, son prin­cipal concurrent parmi les chiites irakiens.

Quels sont les résultats du "surge" (accrois­sement du nombre de troupes) états-​​unien ? Il y a en tout cas eu un déclin relatif de la vio­lence confes­sion­nelle en Irak. Est-​​ce que cela signifie que l’occupation états-​​unienne s’améliore ?

Le "surge" a effec­ti­vement obtenu quelques résultats, et, du point de vue de Washington, c’est un succès, puisque dans l’ensemble le niveau de vio­lence confes­sion­nelle a clai­rement diminué – ce qui est une bonne chose. Mais il vaut la peine de s’interroger sur les raisons de cela. La dimi­nution de la vio­lence fait suite à l’augmentation des troupes états-​​uniennes déployées à Bagdad et au fait que les sadristes ont décidé d’opérer une retraite et de ne pas se battre lorsque le "surge" a com­mencé. Mais l’élément clé de ce "surge" consiste en un chan­gement de stra­tégie de la part de l’occupation.

Les Etats-​​Unis ont com­mencé à faire ce que toutes les puis­sances colo­niales ont fait par le passé dans cette partie du monde et notamment ce que les Bri­tan­niques ont fait en Irak après la Pre­mière Guerre mon­diale lorsqu’ils ont pris le contrôle du pays : ils ont joué la carte tribale. Les Etats-​​Unis ont ainsi cherché à acheter – lit­té­ra­lement à acheter ou à sou­doyer – des tribus sun­nites, dans les régions à pré­do­mi­nance sunnite. Ils ont soudoyé des tribus et leur ont fourni des armes en les aidant à former ce qu’on a appelé les « assem­blées du réveil », qui sont des forces tri­bales sub­ven­tionnées par Washington. Les membres de ces milices tri­bales reçoivent des salaires qui débutent à 300 dollars états-​​uniens, ce qui repré­sente une somme élevée com­parée aux salaires moyens en Irak, mais pas grand-​​chose lorsqu’on la met en rapport avec le coût de l’occupation. Vous pouvez faire le calcul. Si vous donnez, disons 400 dollars en moyenne à un maximum de 250000 per­sonnes, cela donne 100 mil­lions de dollars, ce qui est négli­geable comparé aux 12 mil­liards par mois que les Etats-​​Unis dépensent pour l’occupation de l’Irak. Et je n’ai pas encore vérifié, mais il se peut très bien que ce soit avec des fonds gou­ver­ne­mentaux ira­kiens que les tribus sont soudoyées.

Quoi qu’il en soit, Washington a amplement les moyens de verser pareilles sommes. Mais est-​​ce que cela peut constituer une solution à long terme pour les Etats-​​Unis ? En réalité, sur le long terme, cette stra­tégie sera un autre facteur important empê­chant l’Irak d’atteindre une quel­conque sta­bilité, puisqu’elle ren­force la division du pays en tribus et sectes. Para­doxa­lement, les forces chiites du gou­ver­nement sont en train d’attaquer les forces chiites de Moqtada al-​​Sadr sous pré­texte de déman­teler toutes les milices. Et les sadristes répliquent : "Vous voulez qu’on dépose les armes alors que main­tenant les sun­nites ont leurs propres milices." C’est donc une situation ter­ri­blement chao­tique. En essayant de se dégager du bourbier et du désastre qu’ils ont créés en Irak, les Etats-​​Unis sont tout sim­plement en train de pré­parer le terrain pour un désastre encore plus ter­rible. L’Irak est un pro­blème tra­gique et il est dif­ficile d’y concevoir une issue stable dans l’avenir pré­vi­sible, aussi long­temps que les Etats-​​Unis pré­si­deront à sa destinée.

Pensez-​​vous qu’une pos­sible vic­toire d’Obama ou de Clinton entraînera un chan­gement de la poli­tique des Etats-​​Unis à l’égard du Moyen-​​Orient et en par­ti­culier de l’Irak ? Un retrait de l’Irak est-​​il possible ?

Je pense que le retrait des troupes états-​​uniennes d’Irak n’aura lieu que si Washington y est contraint. Les Etats-​​Unis ne se reti­reront pas volon­tai­rement de l’Irak, car la situation n’a rien à voir avec ce qu’elle était au Vietnam. Les Etats-​​Unis ont décidé de se retirer du Vietnam en 1973, lorsqu’ils se sont aperçus qu’en tenant compte de tous les para­mètres, le coût de la guerre – poli­ti­quement, écono­mi­quement et à tous points de vue – était devenu beaucoup plus élevé que les béné­fices apportés par le contrôle du Sud Vietnam. En Irak, par contre, les avan­tages de conserver le contrôle du pays sont énormes. L’Irak est un pays pétrolier d’une très grande impor­tance qui se situe au milieu de ce qui est de loin la région pétro­lière la plus impor­tante du monde. C’est pourquoi l’enjeu est consi­dé­ra­blement plus important qu’il ne l’était au Vietnam. C’est pour cette raison que l’impérialisme états-​​unien ne peut envi­sager un retrait comme celui effectué au Vietnam.

Les Etats-​​Unis recherchent des solu­tions qui leur per­mettent de conserver le contrôle du pays tout en cher­chant à le sta­bi­liser. Car, en fin de compte, à quoi bon contrôler un pays très riche en pétrole si on ne peut pas exploiter ce pétrole ? Il leur faut donc sta­bi­liser le pays. Je pense que la pro­chaine admi­nis­tration, quelle qu’elle soit, pour­suivra d’une part la stra­tégie actuelle d’"irakisation" menée par l’administration Bush en uti­lisant les tribus sun­nites – tout comme la "viet­na­mi­sation" de la guerre du Vietnam autrefois. Et deuxiè­mement les Etats-​​Unis ten­teront de conclure un accord avec l’Iran aussi bien qu’avec la Syrie. Ils ten­teront cer­tai­nement de conclure un accord avec la Syrie et essayeront de la séparer de l’Iran. Mais il leur faudra également conclure un accord avec l’Iran pour sta­bi­liser la région, à défaut de mieux, c’est-à-dire d’un "chan­gement de régime" à Téhéran. Les négo­cia­tions avec Téhéran et Damas comp­taient d’ailleurs parmi les recom­man­da­tions majeures de la com­mission bipar­tisane Iraq Study Group pré­sidée par Baker et Hamilton et mise sur pied avant le "surge" pour évaluer la situation en Irak.

Une autre question impor­tante, qui est aussi en rapport avec la poli­tique turque, est celle de la région autonome kurde en Irak Quelle est la stra­tégie états-​​unienne concernant les Kurdes ?

Cette question repré­sente un dilemme majeur pour les Etats-​​Unis. Tout le monde devrait se sou­venir de la tra­hison des Kurdes par Washington après la pre­mière guerre contre l’Irak en 1991, lorsqu’ils se sont rebellés contre Saddam Hussein et que les Etats-​​Unis ont sim­plement laissé ce dernier écraser leur rébellion. De la même manière, les Etats-​​Unis ont permis à Saddam Hussein d’écraser la rébellion au sud de l’Irak. Dans les deux cas, des dizaines de mil­liers de per­sonnes ont été tuées. Par la suite, les Etats-​​Unis ont établi dans le Nord kurde une sorte de pro­tec­torat, un pro­tec­torat états-​​unien et bri­tan­nique pour le Kur­distan irakien, et cela pour plu­sieurs raisons. D’une part parce que la Turquie s’était inquiétée devant le flot de réfugiés kurdes qui fran­chis­saient la fron­tière ira­kienne vers le ter­ri­toire turc, et voulait les refouler vers le Kur­distan irakien. D’autre part les Euro­péens crai­gnaient également qu’en der­nière ins­tance, les Kurdes ira­kiens arri­ve­raient en Europe en deman­deurs d’asile. Enfin, les puis­sances occi­den­tales vou­laient montrer qu’elles étaient hau­tement huma­ni­taires, en pro­té­geant cette popu­lation qui avait même subi des attaques chi­miques de la part de Saddam Hussein.

C’est ainsi que les diri­geants du Kur­distan irakien sont devenus les plus proches alliés de Washington en Irak. Au début de l’occupation de tout l’Irak en 2003, cette alliance s’est avérée très utile pour Washington. L’alliance kurde de Talabani et Barzani est non seulement l’allié le plus important et le plus fiable des Etats-​​Unis en Irak, mais fina­lement aussi le seul. Quelqu’un comme Iyad Allawi est peut-​​être un allié fiable, mais il n’est pas à la tête d’une force impor­tante comme le sont les Kurdes.

Les prin­ci­pales forces chiites ne sont pas des alliés fiables pour Washington, car tout le monde sait qu’elles sont étroi­tement liées à Téhéran, en par­ti­culier le SIIC. Il s’agit au mieux de forces ambi­va­lentes qui col­la­borent avec l’occupation, mais ne sont pas com­plè­tement fiables. C’est ainsi que les diri­geants kurdes sont les seuls alliés fiables des Etats-​​Unis.

Le pro­blème de Washington est cependant que les Kurdes ont leurs propres ambi­tions. Ils veulent établir un Etat indé­pendant de fait. Ils ne visent pas à créer un Etat offi­ciel­lement indé­pendant car ils savent que cela entraî­nerait une guerre avec la Turquie, et qu’ils n’en ont pas les moyens. En fait ils veulent tous les attributs d’un Etat indé­pendant, mais sans le pro­clamer. Ils veulent aussi élargir la région sous leur contrôle pour inclure des endroits comme Kirkouk. Ils aspirent à un grand Kur­distan irakien. Mais ces aspi­ra­tions se heurtent évidemment aux aspi­ra­tions des autres Ira­kiens. D’où le réel dilemme qui se pose aux Etats-​​Unis : Washington a besoin de ces alliés kurdes, mais en même temps il ne peut se per­mettre de perdre les Arabes d’Irak pour garder les Kurdes d’Irak. Le pro­blème a été reporté d’année en année. Selon les projets ini­tiaux, la question de Kirkouk aurait dû être réglée depuis long­temps, mais le réfé­rendum qui devait être organisé a été retardé à maintes reprises. Cette question constitue une véri­table bombe à retar­dement pour l’Irak.

Pensez-​​vous qu’une par­tition de l’Irak en régions ou états kurde, sunnite et chiite, soit possible ?

Cette pré­tendue solution entraî­nerait la guerre. Dans les condi­tions actuelles toute ten­tative de diviser le pays conduirait à une guerre, entraînant la région dans une situation qui serait encore pire pour les Etats-​​Unis. C’est la raison pour laquelle Washington n’est pas du tout inté­ressé à pro­mouvoir une par­tition, même si cer­taines per­sonnes aux Etats-​​Unis et au Congrès états-​​unien sont favo­rables à une par­tition ou à la for­mation d’une sorte de fédé­ration assez lâche. Mais même une fédé­ration serait très dif­ficile à mettre en œuvre. Elle ne serait pos­sible que s’il y avait des réserves de pétrole ou de gaz d’égale richesse dans les trois régions majeures d’Irak. Les Kurdes sont actuel­lement en train de chercher à garantir leurs propres réserves. Dans la région arabe sunnite il y a un important champ gazier dont l’exploration intensive constitue actuel­lement une priorité poli­tique, car il est néces­saire de satis­faire les Sunnites.

Si chaque région pouvait dis­poser d’importantes res­sources d’hydrocarbures, une sorte de fédé­ration pourrait éven­tuel­lement voir le jour, avec les Etats-​​Unis qui res­te­raient comme arbitre entre les trois régions, kurde, arabe sunnite et arabe chiite. Pour Washington ce serait-​​là la meilleure solution, mais elle serait très dif­ficile à mettre en œuvre dans la mesure où il fau­drait obtenir un véri­table accord, un consensus entre toutes les fac­tions impor­tantes. Un tel accord ne pourra en tout cas pas être atteint en armant tout le monde comme le font les Etats-​​Unis main­tenant et en aggravant les divi­sions tri­bales et confes­sion­nelles. Les Etats-​​Unis sont en train de semer les germes d’une tra­gédie de longue durée en Irak, un pays qui vit déjà en pleine tra­gédie. L’Irak vit une tra­gédie per­ma­nente depuis que Saddam Hussein et ses com­parses sont arrivés au pouvoir en 1968, et jusqu’à l’embargo géno­ci­daire imposé par les Etats-​​Unis. La tra­gédie que vivent les Ira­kiens depuis le début de l’occupation est consi­dérée par cer­tains comme pire encore, et je n’en vois pas d’issue dans l’avenir prévisible.

Pensez-​​vous que le mou­vement anti-​​guerre est une force sociale en déclin ? Si oui, quelles sont les raisons de ce déclin ?

Il est clair que par rapport aux mobi­li­sa­tions qui ont eu lieu juste avant l’invasion de l’Irak, le mou­vement a connu un déclin. Il y a des raisons de fond et des raisons conjonc­tu­relles qui expliquent cela. Une des raisons conjonc­tu­relles, qui concerne en premier lieu les Etats-​​Unis mais qui affecte également le reste du monde, est l’élection pré­si­den­tielle états-​​unienne et la croyance de beaucoup de gens que celle-​​ci pourrait conduire à un chan­gement radical dans la poli­tique de Washington à l’égard de l’Irak. Comme d’habitude, l’effet des élec­tions est de démo­bi­liser le mou­vement anti-​​guerre. Une autre raison conjonc­tu­relle est celle qui a déjà été men­tionnée, à savoir le succès relatif du "surge". Ceci a également un effet démo­bi­li­sateur sur le mou­vement contre la guerre, car il réduit le sen­timent d’urgence pour la lutte contre l’occupation. A ces consi­dé­ra­tions, il faut ajouter une raison de fond : c’est que la nature des forces qui affrontent l’impérialisme états-​​unien ins­pirent beaucoup moins de sym­pathie que par le passé. Au Vietnam les Etats-​​Unis affron­taient les com­mu­nistes viet­na­miens qui se com­por­taient de manière très intel­li­gente en s’adressant à la popu­lation états-​​unienne et au monde entier, et qui avaient ainsi réussi à gagner la sym­pathie de l’opinion publique mondiale.

Actuel­lement, les forces qui affrontent les Etats-​​Unis sont surtout des inté­gristes isla­miques, que repré­sente Al-​​Qaeda au premier chef. Ils ne peuvent cer­tai­nement pas rallier la sym­pathie de l’opinion publique, surtout en Occident où se trouve l’essentiel du mou­vement anti-​​guerre – pour une bonne raison, car celui-​​ci a un sens surtout dans les pays bel­li­gé­rants. Ainsi, donc, la nature des forces qui affrontent l’impérialisme états-​​unien ne contribue pas à la construction d’un puissant mou­vement contre la guerre. Je crois que c’est le prin­cipal pro­blème auquel le mou­vement anti-​​guerre est confronté. La prin­cipale tâche du mou­vement contre la guerre, du mou­vement anti-​​impérialiste devrait être d’expliquer à l’opinion publique que plus il y a des guerres comme celles-​​ci, plus il y aura du fana­tisme et de l’intégrisme. Et d’expliquer que ces guerres ne feront que ren­forcer la dia­lec­tique de la bar­barie, ce que j’appelle "le choc des bar­baries", dans laquelle la bar­barie majeure est celle de Washington et la mineure celle des bandes fana­tiques d’intégristes isla­miques. Cela constitue un désastre pour toutes les popu­la­tions du monde. Il est donc abso­lument urgent de stopper les guerres et l’agression impé­ria­liste en cours. Voilà le genre de message que le mou­vement contre la guerre devrait trans­mettre, et non pas celui qui consiste à dire « Nous sou­tenons qui­conque combat l’impérialisme états-​​unien quel qu’il soit et quoi qu’il fasse par ailleurs ». Ce n’est pas la manière de gagner un soutien popu­laire pour la cause anti-​​guerre.

La gauche anti-​​guerre anti-​​impérialiste se trouve devant un dilemme parce que dans beaucoup de pays de la région la résis­tance à l’agression impé­ria­liste est dirigée par l’Islam poli­tique. Comment la gauche peut-​​elle mani­fester de la soli­darité avec cette résis­tance sans aban­donner pour autant son combat pour la laïcité, pour la libé­ration des femmes et pour les droits des travailleurs ?

Je ne pense pas qu’il soit pos­sible d’appliquer une règle générale dans ce domaine. Cela dépend de la situation dont on parle. Par exemple en Irak il y a des groupes qui com­battent l’occupation états-​​unienne, mais ces mêmes groupes sont simul­ta­nément engagés dans de la vio­lence confes­sion­nelle. Et ils ont tué beaucoup plus de civils pour des raisons confes­sion­nelles que des soldats de la coa­lition. Dans ces cir­cons­tances, il serait tout à fait erroné et déso­rientant de dire « Nous sou­tenons la résis­tance ira­kienne ». On ne peut pas dire qu’on sou­tient de telles forces. On devrait plutôt dire « Nous sou­tenons la lutte contre l’occupation », ou, mieux encore, pour des objectifs didac­tiques : « La lutte contre l’occupation est légitime, par tous les moyens (réel­lement) néces­saires ». Une telle for­mu­lation est cor­recte : on sou­tient les actes de manière sélective, pas les acteurs quand on ne peut pas prendre la res­pon­sa­bilité pour tous leurs actes. En Irak, on ne peut pas sou­tenir une quel­conque force spé­ci­fique parce que toutes les forces qui com­battent l’occupation sont en même temps des forces confes­sion­nelles. Il y a donc deux guerres menées en même temps : une guerre juste et une guerre très réac­tion­naire. Si nous prenons main­tenant le cas du Liban ou de la Palestine, où il y a le Hez­bollah et le Hamas, des forces inté­gristes isla­miques, qui s’opposent à l’agression israé­lienne. On peut alors dire : « Nous sou­tenons la lutte du peuple contre l’agression impé­ria­liste indé­pen­damment de la nature des direc­tions ; nous sou­tenons la lutte malgré nos réserves sur les direc­tions. » En outre, je suis très opposé à un soutien acri­tique à quelque direction que ce soit, même les plus pro­gres­sistes – et à plus forte raison lorsqu’elles ne sont pas pro­gres­sistes et adhèrent à des idéo­logies réac­tion­naires. Lorsque la légi­timité du combat ne souffre d’aucune ambi­guïté, mais qu’il est dirigé par des forces non pro­gres­sistes, on devrait déclarer très clai­rement : « Nous sou­tenons la lutte, mais nous ne par­ta­geons pas les orien­ta­tions de sa direction. »