Législatives sur fond de campagne militaire en Israël

Charlotte Bozonnet, mardi 10 février 2009

Un peu plus de cinq mil­lions d’électeurs sont appelés aux urnes aujourd’hui pour renou­veler la Knesset, dans un climat de sur­en­chères mili­taires et d’attaques anti-Arabes [1].

Leurs prières seront-​​elles exaucées ? Vêtues de tee-​​shirts rose et blanc à l’effigie de Tzipi Livni, plu­sieurs dizaines de mili­tantes du parti Kadima (centre droit) sont venues prier au Mur des lamen­ta­tions pour que ce jour voit la vic­toire de leur can­didate. Un peu plus de cinq mil­lions d’électeurs israé­liens sont en effet appelés aux urnes aujourd’hui pour choisir leurs députés et, in fine, leur nouveau gou­ver­nement. La diri­geante de Kadima garde toutes ses chances face au favori, le can­didat du Likoud (droite) Ben­jamin Neta­nyahou : les son­dages ne pré­disent que 3 ou 4 sièges d’écart entre les deux sur les 120 que compte la Knesset, le Par­lement israélien.

Ces élec­tions légis­la­tives anti­cipées ont été convo­quées en novembre dernier, lorsque Tzipi Livni a échoué à constituer une nou­velle majorité après l’annonce de la démission du premier ministre Ehoud Olmert, inculpé dans plu­sieurs affaires de cor­ruption. Elles se tiennent aujourd’hui dans un contexte de crise pro­fonde en Israël. La guerre de Gaza et la pour­suite des tirs de roquettes par le Hamas dans le sud du pays ont donné lieu à une cam­pagne élec­torale basée sur la sur­en­chère mili­taire et empreinte de racisme anti-​​Arabe.

Ben­jamin Neta­nyahou n’a cessé de rap­peler que lui seul avait prédit, dès 2005 au moment du retrait uni­la­téral de la bande de Gaza, que des tirs de roquettes attein­draient bientôt Israël, repro­chant au gou­ver­nement d’avoir arrêté trop tôt l’offensive « Plomb durci ». De leurs côtés, les deux can­didats issus du gou­ver­nement, Ehoud Barak, le chef du Parti tra­vailliste, et Tzipi Livni, ont au contraire essayé de gagner des voix en pré­sentant leur san­glante opé­ration contre Gaza comme un succès anti-​​terroriste. Quant au chef d’Israël Beteinou (« Israël, notre maison », extrême-​​droite), Avigdor Lie­berman, il s’est retrouvé en quelques semaines pro­pulsé troi­sième dans les son­dages en menant cam­pagne contre les citoyens arabes vivant en Israël.

« J’ai le sen­timent que nous devenons de plus en plus vio­lents, de moins en moins tolé­rants », se désole Odelia, étudiante à l’université de Beer­sheva. « Les gens ne croient plus dans la classe poli­tique, car même si les dis­cours changent, la réalité reste la même. Alors ils se tournent vers des solu­tions radi­cales », explique-​​t-​​elle. La plus grande ville du Neguev a été la cible de tirs de roquettes pendant la guerre de Gaza. Com­prenant une impor­tante popu­lation de bédouins et d’immigrés, elle est aussi une illus­tration des inéga­lités ter­ri­to­riales et sociales dans le pays où le centre concentre les richesses et les infra­struc­tures. Également étudiante, Naama fait partie d’un groupe d’études et d’appui sur la question de l’insécurité ali­men­taire. Une étude parue en 2003 a montré que 1,5 million de per­sonnes en souffrent dans le pays. « Mais le gou­ver­nement n’en parle pas. Après tout, on est un pays déve­loppé !… » Elle aussi se désole de la cam­pagne actuelle : « Tout le pays ne parle que de la sécurité, la situation sociale est com­plè­tement évacuée. »

La crise économique évacuée

À l’exception du Meretz (gauche sociale-​​démocrate) et de Hadash (parti com­mu­niste), les for­ma­tions poli­tiques ont évacué les ques­tions écono­miques et sociales de leur cam­pagne. Le pays connaît pourtant une pro­fonde crise. Un quart des Israé­liens vivent en dessous du seuil de pau­vreté, soit 1,6 million de per­sonnes, et les inéga­lités ont connu une crois­sance sans pré­cédent ces dix der­nières années, vient de révéler l’Adva Center, un centre d’études écono­miques et sociales (voir encadré). Quant à la crise mon­diale, elle com­mence à se faire sentir avec 17 500 per­sonnes qui ont perdu leur emploi en décembre 2008.

« Quand est-​​ce que les gens com­pren­dront ? », s’interroge Adi, mili­tante Hadash qui vit à Beer­sheba depuis 8 ans : « On n’a rien gagné avec cette guerre. Il y a tou­jours des tirs de roquettes, le déficit a aug­menté et on investit tout dans les dépenses mili­taires alors qu’ici on manque de tout, d’infrastructures, d’éducation, de santé… »

Et les son­dages élec­toraux ne prêtent pas à l’optimisme. Chacun des quatre can­didats donnés en tête a déjà gou­verné, sans apporter ni amé­lio­ration sociale, ni paix avec les Pales­ti­niens. Premier ministre entre 1996 et 1999, puis ministre des Affaires étran­gères et des Finances d’Ariel Sharon, Ben­jamin Neta­nyahou reste celui qui a pri­vatisé le pays [2] . Il a annoncé son intention de ne pas construire de nou­velles colonies mais de laisser les exis­tantes se déve­lopper selon leur crois­sance natu­relle… Quant à Tzipi Livni et Ehoud Barak, pré­sentés comme moins durs que Neta­nyahou, ils n’ont fait aucune concession dans le cadre des dis­cus­sions avec l’Autorité pales­ti­nienne et sont à l’origine de l’attaque contre Gaza.

Le poids des indécis

Quant à Lie­berman, s’il propose quelques échanges de ter­ri­toires, c’est uni­quement pour rendre la popu­lation d’Israël moins arabe… « Vu les simi­li­tudes entre ces partis, je crois que plus encore que de savoir qui va gagner, la question cen­trale va être combien de per­sonnes vont aller voter », estime Shir Hever, militant de l’Alternative Infor­mation Center, une des prin­ci­pales orga­ni­sa­tions paci­fistes israélo-​​palestiniennes. Il rap­pelle que le taux d’abstention a explosé depuis les années 90, révélant la crise du système poli­tique. « Il y a eu à cette époque l’augmentation de la pau­vreté et des dif­fi­cultés sociales, l’échec du pro­cessus d’Oslo dont on a accusé les Pales­ti­niens, et le brouillage total des dif­fé­rences entre les partis », explique-​​t-​​il, ajoutant : « Aujourd’hui quelles sont les dif­fé­rences entre ces partis ? Aucun ne veut mettre fin à l’occupation, il n’y a pas de direction et les scan­dales de cor­ruption les ont tous touchés ces der­nières années. » Dans ces condi­tions, son espoir réside avant tout dans une pression inter­na­tionale sur Israël.

Les indécis (presque 20 %) ne sont pas la seule incer­titude autour de ce scrutin. Le résultat de l’extrême droite est également attendu. « S’il y a quelque chose qui carac­térise l’actuelle trouble et vaine cam­pagne élec­torale en Israël (…), c’est la trans­for­mation du racisme et du natio­na­lisme en valeurs acceptées », a écrit le jour­na­liste Gideon Levy dans Haaretz. Une « Lie­ber­ma­ni­sation » de la société que Hadash s’est attelé à dénoncer tout au long de la cam­pagne autour du slogan « Juifs et Arabes refusent d’être des ennemis ».

[1] voir aussi http://​tempsreel​.nou​velobs​.com/​s​p​e​c​i​a​l​e​s​/​l​e​_​c​o​n​f​l​i​t​_​a​_​g​a​z​a​/​20090210​.​O​B​S​4008​/​l​e​s​_​b​u​r​e​a​u​x​_​d​e​_​v​o​t​e​_​o​n​t​_​o​u​v​e​r​t​_​e​n​_​i​s​r​a​e​l​.html

[2] voir aussi sur Courrier inter­na­tional l’opinion dévas­ta­trice d’un jour­na­liste israélien influent sur Netanyahou :

Les riches heures du chef du Likoud

Néta­nyahou n’est pas un poli­ticien cor­rompu. Mais de là à dire qu’il n’aime pas l’argent… Pour autant que je sache, Néta­nyahou n’est pas cor­rompu  –  du moins, cer­tai­nement pas en termes poli­tiques. Les poli­ti­ciens cor­rompus détournent des fonds publics ou acceptent des pots-​​​​de-​​​​vin en échange de finan­ce­ments, d’avantages ou d’une immunité judi­ciaire. Néta­nyahou n’est pas comme ça. C’est un hédo­niste. Un poli­ticien hédo­niste, c’est quelqu’un qui adopte un niveau de vie bien plus élevé que celui de ses élec­teurs et qui se moque éper­dument de ce que ça coûte et de celui qui va payer. La dif­fé­rence entre les deux est énorme : un poli­ticien cor­rompu prend et donne quelque chose en échange ; un poli­ticien hédo­niste prend et ne donne rien en échange.

On découvre qu’un poli­ticien est cor­rompu à cause de ses revenus ; on découvre qu’un poli­ticien est hédo­niste à cause de ses dépenses. La place d’un poli­ticien cor­rompu est en prison ; un poli­ticien hédo­niste devrait être jugé par le tri­bunal de l’opinion publique.

Ce week-​​​​end, Channel 10 a publié un compte rendu des dépenses effec­tuées par Néta­nyahou lors de deux voyages à Londres, l’un en tant que ministre des Finances et l’autre en tant que chef de l’opposition. La somme, payée par les fonds publics, ne cou­vrait qu’une partie des fac­tures. Le reste a été payé par des dona­teurs inconnus. Néta­nyahou a déclaré que ces chiffres étaient sans fon­dement ou dis­tordus, mais s’est refusé jusqu’à présent à donner des expli­ca­tions détaillées. Le député Yuval Steinitz, qui a été chargé de réagir à sa place, n’a mal­heu­reu­sement pas contribué à éclaircir les faits. Néta­nyahou n’est pas le seul de nos res­pon­sables poli­tiques à s’adonner à ce qui est perçu ici comme la belle vie. Ce club exclusif de fumeurs de cigares compte au moins deux membres dis­tingués issus de la poli­tique : Ehoud Olmert et Ehoud Barak. Je ne suis pas jaloux d’eux ni des cigares qu’ils fument en secret. Leur milieu social m’inquiète en revanche bien davantage. Dix-​​​​neuf familles contrôlent le tiers des revenus de l’économie israé­lienne, soit 250 mil­liards de shekels [près de 48 mil­liards d’euros]. Ces familles et les bataillons de juristes, de chefs d’entreprise et de patrons de pub qui les entourent consti­tuent le milieu social où évoluent nos trois hédo­nistes. Ils habitent les mêmes quar­tiers, fré­quentent les mêmes mil­liar­daires à l’étranger et les mêmes fêtes dis­pen­dieuses et pré­ten­tieuses. Résultat, ils sont étrangers, sinon indif­fé­rents, à la véri­table détresse des gens qu’ils sont censés repré­senter. Ce qu’ils voient de leur sommet n’est pas ce que nous voyons de Sderot, de Kiryat Gat ou de Jérusalem.

Comme les pro­ta­go­nistes de La Ferme des animaux de George Orwell, ils ont appris que tous les hommes étaient égaux mais que cer­tains l’étaient plus que d’autres. De temps en temps, on leur reproche de faire partie des 10 % les plus riches. C’est une erreur : cette caté­gorie repré­sente 700 000 per­sonnes en Israël et la plupart d’entre elles ne peuvent même pas rêver du mode de vie adopté par Olmert, Barak et Néta­nyahou. Ces trois-​​​​là ne font pas partie des 10 % les plus riches ; ils font partie du 0,1 % des gens les plus riches.

Nahum Barnea Yediot Aharonot

http://​www​.cour​rie​rin​ter​na​tional​.com/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​o​b​j​_​i​d​=​94209