Le village de Nu’man presque enclavé par la barrière de Cisjordanie

Irin, mardi 11 mars 2008

« Avec le tracé du Mur, on ne peut aller nulle part », s’est indigné Youssef el Darawi, en des­sinant le tracé de la bar­rière dressée par Israël, qui isole le village de Nu’man à la fois de Jéru­salem Est et de la Cis­jor­danie, et en fait presque une enclave.

« Tous les gens qui veulent nous rendre visite doivent figurer sur la liste qui se trouve au poste de contrôle situé à l’entrée du village », a-​​t-​​il expliqué, y compris les pres­ta­taires des ser­vices les plus élémen­taires. La plupart des 170 habi­tants du village doivent y entrer et en sortir à pied.

Seuls quelques habi­tants sont auto­risés à pénétrer dans le village à bord de leur véhicule, ce qui limite les impor­ta­tions de mar­chan­dises, tandis que les soldats israé­liens restreignent encore davantage les quan­tités de farine, de viande et de légumes sus­cep­tibles d’être apportées au village, selon les villageois.

« Si l’on veut entrer dans le village avec un sac de 50 kilos de farine, les soldats l’ouvrent et véri­fient ce qu’il y a dedans. Parfois, la farine devient inuti­li­sable, ou bien on en perd une partie », a expliqué Youssef el Darawi. « Quand on amène du fourrage, ils l’étalent pour l’examiner. Cela prend trois heures et ça nous fait perdre du fourrage ».

Selon B’tselem, une asso­ciation israé­lienne de défense des droits humains, ces res­tric­tions « ont paralysé la vie écono­mique du village ».

Le porte-​​parole de la police israé­lienne des fron­tières n’a pas sou­haité répondre aux ques­tions d’IRIN, mais le gou­ver­nement israélien a expliqué, à de nom­breuses reprises, l’importance de la bar­rière, essen­tielle, selon lui, à la sécurité du pays.

Cartes d’identité

Après l’occupation de 1967, les Israé­liens ont annexé Jéru­salem Est et accordé aux habi­tants un permis de séjour israélien, tout en déli­vrant des cartes d’identité dis­tinctes aux Cis­jor­da­niens. Les habi­tants de Nu’man ont reçu le statut de Cis­jor­da­niens, bien que le village se situe dans Jéru­salem, ce qui ne repré­sentait pas un pro­blème majeur, jusqu’au début du régime d’enfermement mis en place par Israël, dans les années 1990.

A la suite des flambées de vio­lence de 2000, la cir­cu­lation des popu­la­tions a été res­treinte davantage et la construction du Mur a abouti à l’établissement d’un poste de contrôle, en 2006, par lequel toutes les allées et venues doivent s’effectuer.

En 2004, les habi­tants du village ont déposé une requête auprès de la Haute Cour israé­lienne, pour exiger que le tracé de la bar­rière soit modifié ou qu’ils se voient délivrer des cartes d’identité de Jéru­salem et accorder la liberté de circulation.

Un comité devait être formé pour mettre à jour leur statut, pourtant rien n’a changé, à en croire l’association de défense des droits humains israé­lienne B’tselem. En 2007, les vil­la­geois sont retournés devant la cour, pour réitérer leur reven­di­cation ; la requête est en instance.

Selon Sarit Michaeli, porte-​​parole de B’tselem, l’expansion de la colonie israé­lienne de Har Homa, située non loin, et la construction prévue d’autres colonies, sont à l’origine du pro­blème de Nu’man. Les colonies ont déjà mono­polisé une partie des terres qui appar­te­naient au village.

« Quand on regarde ce qui se passe sur place, on est en droit de se pré­oc­cuper », a déclaré Mme Michaeli.

Permis de travail israéliens

Jusqu’en 2003, bon nombre d’habitants tra­vaillaient comme ouvriers en Israël ; aujourd’hui, la plupart d’entre eux ne par­viennent plus à obtenir de permis de travail israéliens.

Tel était le cas de Nidal. Le jeune homme a tra­vaillé en Israël pendant quelques années, et a mis de l’argent de côté pour se construire une maison. En 2006, mal­heu­reu­sement, la muni­ci­palité de Jéru­salem a détruit sa maison, dont la construction n’avait pas été auto­risée, selon les autorités.

« J’étais fiancé à une fille de Beth­lehem à l’époque de la démo­lition », a raconté Nidal, 26 ans, debout au beau milieu de la partie de sa maison qui a échappé à l’effondrement.

« Le mariage a été annulé par la suite, puisque nous n’avions nulle part où habiter », a-​​t-​​il ajouté. Sans permis de travail israélien, le jeune homme n’avait pas les moyens de recons­truire et a depuis lors emménagé chez sa mère.

Les habi­tants ont été scan­da­lisés par les démo­li­tions menées par la muni­ci­palité. « Comment se fait-​​il qu’ils se sou­viennent de nous après avoir omis de nous offrir le moindre service depuis 40 ans ? », s’est interrogé l’un d’entre eux.

« Le pro­blème de ces habi­tants qui ne sont pas rési­dents de Jéru­salem a été soumis à l’examen du ministère de la Justice et la muni­ci­palité attend la décision du ministère à ce sujet », a déclaré à IRIN la muni­ci­palité de Jérusalem.

Plus que gênant ?

Les pro­blèmes matri­mo­niaux de Nidal ne sont pas un cas isolé. En général, les vil­la­geoises pré­fèrent épouser des hommes qui vivent hors du village et partir, tandis que les femmes qui vivent hors du village hésitent à épouser des hommes de Nu’man et s’exposent à de strictes restrictions.

Le jour du dernier mariage qui a eu lieu à Nu’man, à la fin de l’année 2006, le marié, qui habitait un autre village, n’a pas obtenu l’autorisation d’entrer. La mariée a dû se rendre à pied jusqu’au poste de contrôle, le jour de ses noces, pour ren­contrer son futur mari et l’épouser.

Les habi­tants qui veulent être soignés doivent passer par le poste de contrôle, puis trouver un taxi qui les emmène au centre de santé le plus proche. De même, les enfants vont géné­ra­lement à pied à l’école, dans les vil­lages alentour ; cer­tains par­viennent néan­moins à s’y faire déposer à partir de la route prin­cipale, une fois qu’ils ont passé le poste de contrôle.

Sama, 10 ans, par­court trois kilo­mètres à pied chaque jour pour se rendre à l’école, « qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse chaud », a expliqué Jamal, son père, qui s’inquiète pour sa fille.

« Parfois, je dois rester tard à l’école, parce que je par­ticipe à des acti­vités extra­s­co­laires », a expliqué la fillette. « Ces jours-​​là, je suis obligée de rentrer seule ».