Le sionisme rend-​​il légitimes tous les actes de violence et d’injustice ?

Gidéon Lévy, dimanche 15 février 2009

[En Israël il existe] "une autre gauche, la gauche mar­ginale – déter­minée et cou­ra­geuse, mais minuscule et illé­gitime. Le fossé entre celle-​​ci et la gauche [de gou­ver­nement] était soi-​​disant le sio­nisme. Hadash, Gush Shalom et les autres sont hors jeu. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont « pas sionistes »."

La gauche israé­lienne est morte en 2000. Depuis lors, son cadavre a traîné là sans être enterré, jusqu’à ce que son cer­ti­ficat de décès ait fina­lement été émis, signé, scellé et livré ce mardi. Le bourreau de 2000 est aussi le fos­soyeur de 2009 : le ministre de la défense Ehoud Barak. L’homme qui a réussi à répandre le men­songe selon lequel il n’y avait aucun par­te­naire [pour la paix] a récolté le fruit de ses actes dans cette élection. Les funé­railles ont eu lieu il y a deux jours.

La gauche israé­lienne est morte. Pendant les neuf der­nières années, elle a pris en vain le nom de camp de la paix. Le Parti tra­vailliste, Meretz et Kadima pré­ten­daient parler en son nom, mais c’était trompeur et men­songer. Les Tra­vaillistes et Kadima ont mené deux guerres et pour­suivit la construc­tions des colonies juives en Cis­jor­danie ; Meretz a soutenu ces deux guerres. La paix est devenue orpheline. Les élec­teurs israé­liens, aux­quels on a fait croire à tort qu’il n’y avait per­sonne à qui parler et que la seule réponse à cela était la force – guerres, assas­sinats ciblés et implan­ta­tions – ont clai­rement eu leur mot à dire dans cette élection : une fin de non recevoir pour les Tra­vaillistes et pour Meretz. Ce n’est que la force de l’inertie qui a permis à ces deux partis de récolter quelques voix.

Il n’y avait aucune raison pour qu’il en soit autrement. Après de longues années, nom­breuses, où pra­ti­quement aucune pro­tes­tation n’est venue de la gauche et où la rue, cette même rue qui a exprimé sa colère après Sabra et Chatila, est restée silen­cieuse. Cette absence de pro­tes­tation s’est reflétée également dans les urnes. Le Liban, Gaza, les enfants tués, les bombes à frag­men­tation, le phos­phore blanc et toutes les atro­cités de l’occupation – rien de cela n’a fait des­cendre dans la rue cette gauche indif­fé­rente et lâche. Bien que les idées de la gauche aient pénétré le centre et parfois la droite, tout le monde, de l’ancien Premier ministre Ariel Sharon au Premier ministre [actuel] Ehoud Olmert, s’est exprimé dans un langage autrefois considéré comme radical. Mais la voix était celle de la gauche, tandis que les bras étaient ceux de la droite.

En marge de ce bal masqué, il existait une autre gauche, la gauche mar­ginale – déter­minée et cou­ra­geuse, mais minuscule et illé­gitime. Le fossé entre celle-​​ci et la gauche [de gou­ver­nement] était soi-​​disant le sio­nisme. Hadash, Gush Shalom et les autres sont hors jeu. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont « pas sionistes ».

Et qu’est-ce le sio­niste de nos jours ? Un concept archaïque et dépassé né dans une réalité dif­fé­rente, un concept vague et trompeur faisant la dif­fé­rence entre ce qui est permis et ce qui est proscrit. Le sio­nisme signifie-​​t-​​il la colo­ni­sation des ter­ri­toires ? L’occupation ? La légi­ti­mation de tous les actes de vio­lence et d’injustice ? La gauche a bégayé. Toute décla­ration cri­ti­quant le sio­nisme, même le sio­nisme d’occupation, était consi­dérée comme un tabou que la gauche n’osait pas rompre. La droite a pris le monopole du sio­nisme, laissant la gauche avec son autosatisfaction.

Un Etat juif et démo­cra­tique ? La gauche sio­niste a auto­ma­ti­quement dit oui, esquivant la dif­fé­rence entre les deux et n’osant pas donner la priorité à l’un ou l’autre. La légi­ti­mation de toutes les guerres ? La gauche sio­niste a de nouveau bégayé : oui à leur démarrage et non à leur conti­nuation – ou quelque chose de ce genre. Résoudre le pro­blème des réfugiés et le droit au retour ? Recon­naître les mau­vaises actions de 1948 ? Tabou. Cette gauche, à juste titre, est désormais arrivée à la fin de sa route.

Qui­conque veut une gauche qui a du sens doit d’abord remiser le sio­nisme au grenier. Tant qu’un mou­vement n’émergera pas du courant dominant pour redé­finir cou­ra­geu­sement le sio­nisme, il n’y aura pas de gauche forte en Israël. Il n’est pas pos­sible d’être à la fois de gauche et sio­niste selon la défi­nition de la droite. Qui a décidé que les implan­ta­tions étaient sio­nistes et légi­times et que lutter contre elles était anti-​​sioniste et illégitime ?

Ce tabou doit être levé. Il est admis­sible de ne pas être sio­niste, selon la défi­nition cou­rante d’aujourd’hui. Il est admis­sible de croire dans le droit des Juifs à avoir un Etat tout en s’opposant au sio­nisme qui se livre à l’occupation. Il est admis­sible de penser que ce qui s’est passé en 1948 devrait être mis à l’ordre du jour, afin de demander pardon pour cette injustice et agir en vue de réha­bi­liter les vic­times. Il est admis­sible de s’opposer depuis le tout premier jour à une guerre inutile. Il est admis­sible de penser que les Arabes israé­liens méritent les mêmes droits – au plan culturel, social et national – que les Juifs. Il est admis­sible de sou­lever des ques­tions déran­geantes à propos de l’image des Forces de Défense d’Israël en tant qu’armée d’occupation, et il est même admis­sible de vouloir parler au Hamas.

Si vous pré­férez, ceci est le sio­nisme ; et si vous pré­férez, ceci est l’anti-sionisme. En tout cas, c’est légitime et essentiel pour ceux qui ne veulent pas voir Israël être victime pendant encore de nom­breuses années des folies de la droite. Qui­conque veut une gauche israé­lienne doit dire au sio­nisme : « ça suffit ! ». Ce sio­nisme dont la droite à pris le contrôle total.