Le secret de Kadima

Uri Avnery, mardi 14 février 2006

Seul un trem­blement de terre peut encore empêcher une vic­toire écra­sante de Kadima aux pro­chaines élections.

Mais ne l’excluons pas. Dans cette cam­pagne élec­torale, quatre séismes se sont déjà pro­duits. Pre­miè­rement, le parti tra­vailliste a élu un diri­geant de gauche né au Maroc. Deuxiè­mement, Ariel Sharon a fait une scission dans le Likoud et créé le parti Kadima. Troi­siè­mement, Sharon a été frappé par une très grave attaque céré­brale et a quitté la scène poli­tique. Qua­triè­mement, le Hamas a rem­porté une vic­toire décisive aux élec­tions palestiniennes.

Après quatre tels bou­le­ver­se­ments, pourquoi pas un cin­quième ? Mais, en réalité, pour le moment, il est dif­ficile ne serait-​​ce qu’imaginer un événement qui pourrait éven­tuel­lement porter atteinte à la position domi­nante de Kadima dans la cam­pagne électorale.

C’EST PRESQUE magique. Qu’y a-​​t-​​il dans Kadima qui lui donne une telle supériorité ?

D’abord, on a cru qu’après le premier enthou­siasme, cette supé­riorité revien­drait à des pro­por­tions nor­males. Les pré­vi­sions (y compris les miennes) disaient qu’à la fin, une image de trois parties plus ou moins égales émer­gerait, le Likoud, Kadima et le parti tra­vailliste obtenant environ 25 sièges chacun.

Selon les sondages, ce n’est pas ainsi que les choses se passent.

Ensuite, on a dit que la per­son­nalité domi­nante d’Ariel Sharon main­tenait Kadima au sommet. Après le désen­ga­gement de Gaza, et en par­ti­culier après les émis­sions mélo­dra­ma­tiques de la télé­vision mon­trant l’évacuation des colonies, sa popu­larité a atteint des sommets. Donc, quand il a sombré dans le coma, on pouvait s’attendre à ce que les chances de son parti sombrent aussi, peut-​​être après quelques jours de choc émotionnel. Après tout, qui diable est donc cet Ehoud Olmert ? Rien qu’un poli­ticien impo­pu­laire et de second rang ! Un parti sous sa direction était destiné à décliner.

Mais cela ne s’est pas produit non plus.

Au contraire, il semble que le parti de Sharon n’ait pas besoin de Sharon. Et l’impopulaire Olmert a, du jour au len­demain, atteint une popu­larité étonnante.

(Cela, d’ailleurs, est déjà arrivé. Après la mort sou­daine du Premier ministre Levy Eshkol en 1969, il a été rem­placé par Golda Meir, femme poli­tique alors très impo­pu­laire. En devenant Premier ministre, sa cote de popu­larité est bru­ta­lement montée de 3 (trois) à 80 (quatre-​​vingts !) pour cent.)

Il y a quelques jours, une chose étrange est arrivée : Olmert a perdu quelques points de popu­larité, alors que Kadima a continué à monter dans les son­dages. Il semble qu’il conti­nuerait à monter même avec le cheval de Caligula à sa tête.

Pour le moment, 48 jours avant les élec­tions, les son­dages pré­voient la dis­tri­bution sui­vante des sièges à la pro­chaine Knesset : 40-​​45 pour Kadima, environ 20 pour le parti tra­vailliste, environ 17 pour le Likoud. Le reste, quelque 40 sièges, sera réparti entre 9 ou 10 petits partis.

Si cette image est confirmée par les urnes, Olmert pourra former la coa­lition de son choix. De nom­breuses pos­si­bi­lités existent : avec le Likoud et les partis de droite, avec le parti tra­vailliste et les partis de gauche, avec à la fois le parti tra­vailliste et le Likoud, avec la droite et les partis reli­gieux, avec la gauche et les partis reli­gieux. Il y a au moins une dou­zaine de pos­si­bi­lités différentes.

ALORS par quel miracle Kadima est-​​il à l’abri de tous les maux et presque invincible ?

Ce n’est pas la pre­mière fois en Israël qu’un nouveau parti surgit à la veille d’une élection, se posi­tionne au centre et recueille des suf­frages à la fois de la gauche et de la droite. Ce n’est pas non plus la pre­mière fois qu’un nouveau parti gagne la sym­pathie popu­laire du moment et réussit au-​​delà de toute attente. C’était le cas du nouveau parti Rafi de David Ben Gourion, Moshe Dayan et Shimon Pérès, avec ses 10 sièges en 1965. En 1977, le nouveau parti Dash de Yigael Yadin et de sa bande de généraux a obtenu un résultat sur­prenant de 15 sièges. Aux der­nières élec­tions, l’opportuniste parti Shinoui a obtenu également 15 sièges. Mais aucun d’eux n’a approché le succès attendu de Kadima.

Alors qu’est-ce qui fait que Kadima passe de rien à 40, et garde sa position domi­nante malgré tous les coups du sort - la dis­pa­rition de Sharon, la percée du Hamas, la dif­fusion en direct à la télé­vision de l’attaque par la police montée des colons d’Amona, les agres­sions de gauche et de droite ?

Eh bien, Kadima a réussi à attirer un mélange d’hommes poli­tiques de droite et de gauche qui semblent se com­pléter les uns les autres. Tsakhi Hanegbi, voyou de droite devenu « homme d’Etat » avec le célèbre éternel battu Shimon Pérès. Tsipi Livni, à droite de nais­sance sous un air res­pec­table et rationnel avec Haim Ramon, à gauche de nais­sance avec une his­toire poli­tique aventuriste.

Mais Kadima est une entité qui est au-​​dessus des per­son­na­lités qui le consti­tuent : il repré­sente exac­tement ce que la plupart des Israé­liens res­sentent à l’heure qu’il est. Il fournit un point d’ancrage au consensus israélien du début de 2006 - et là est le prin­cipal. Ce consensus dit :

- L’énorme fossé entre les riches et les pauvres est vraiment très regret­table, mais pas si important. Amir Peretz n’a pas réussi à en faire le pro­blème central.

- La majorité veut la fin du conflit et déteste les colonies. La percée du Hamas en Palestine n’a pas pro­voqué de panique. C’est pourquoi la cam­pagne de Benyamin Neta­nyahou n’a pas décollé.

- Les gens n’ont pas confiance dans les Arabes et ne veulent rien avoir affaire avec eux. C’est pourquoi ils sont séduits par l’idée cen­trale de Kadima : que l’on peut par­venir à la paix « unilatéralement ».

Il est clair que « paix uni­la­térale » sont deux mots contra­dic­toires. La pro­messe la plus popu­laire d’Olmert - la formule gagnante, semble-​​t-​​il - est « fixons les fron­tières défi­ni­tives d’Israël uni­la­té­ra­lement ». Cela est, bien sûr, une absurdité totale. Ni les Pales­ti­niens et le monde arabe, ni les Etats-​​Unis et la com­mu­nauté des nations ne recon­naî­tront une fron­tière fixée sans accord. Cela n’apportera pas la paix mais une conti­nuation du conflit pour des géné­ra­tions à venir.

C’est ce que dit la logique. Mais dans les élec­tions, les émotions priment sur la logique. La pro­messe d’Olmert de « se séparer des Pales­ti­niens » n’est qu’une tra­duction élégante de « mettons les Pales­ti­niens hors de notre vue » - et c’est cela qui est popu­laire en ce moment.

Olmert déclare fran­chement où la fron­tière per­ma­nente qui doit être fixée uni­la­té­ra­lement se trouvera. Le principe est : un Etat juif aussi grand que pos­sible avec le moins d’Arabes pos­sible. Il a l’intention d’annexer les « blocs de colonies », le grand Jéru­salem, des « zones de sécurité » non spé­ci­fiées et la vallée du Jourdain.

Parmi les blocs de colonies, il men­tionne Ariel, Modiin Ilit, Maale Adumim et Etzion. Comme par miracle, ils cor­res­pondent au Mur-​​dit-​​barrière qu’on est en train de construire (confirmant ce que nous avons tou­jours affirmé : que le tracé de la bar­rière ne répond pas à des consi­dé­ra­tions de sécurité mais suit la carte d’annexion).

La carte d’Olmert est évidemment la même que celle de Sharon. Seulement, il le déclare ouver­tement et en la détaillant. Elle annexe 58% de la Cis­jor­danie. Ce qui reste aux Pales­ti­niens (en tout 11% de la Palestine d’avant 1948) est réparti dans des enclaves isolées coupées du monde.

Yossi Beilin, à l’origine de l’idée des « blocs de colonies », a déjà annoncé que son parti de gauche, le Meretz, sou­haite rejoindre la future coa­lition Olmert. Le parti tra­vailliste ne le dit pas ouver­tement, mais il est clair que c’est ce qu’il sou­haite. Ils vont sûrement dis­cuter avec Olmert de la loca­li­sation finale de la fron­tière, mais ils sont d’accord avec sa démarche générale.

Il fut un temps où une blague faisait le tour de l’Amérique : « Ce que je déteste le plus ce sont les racistes et les nègres. » Main­tenant l’Israélien moyen veut « la paix sans les Arabes ». La démarche « uni­la­térale » de Kadima reflète pré­ci­sément cette position - et là est le secret de son succès.