Le risque pour Israël est de reproduire son échec du Liban

Pascal Boniface, mercredi 31 décembre 2008

Comme il est loin d’être certain que l’opération soit une réussite, mili­taire et poli­tique, Israël risque à la fois d’être détesté et de ne plus faire peur. A tout point de vue, le risque pour Israël est d’avoir à Gaza le résultat amplifié de la guerre du Liban.

Qu’espère Israël ? Offi­ciel­lement, la fin des tirs de roquettes sur son ter­ri­toire à partir de Gaza. Cet objectif aurait pu cer­tai­nement être atteint par la levée du blocus sur Gaza, dont le Hamas faisait une condition de la pour­suite du cessez-​​le-​​feu.

Tel Aviv n’a pas voulu accomplir ce geste, qui aurait été inter­prété et aurait constitué une vic­toire pour le Hamas. Car, et ce n’est plus caché désormais, Israël sou­haite la défaite ou le déman­tè­lement du Hamas, mou­vement qu’il avait favorisé il y a une ving­taine d’années pour contrer l’influence des laïcs de l’OLP.

Un troi­sième objectif est invoqué par cer­tains obser­va­teurs y compris les Israé­liens. Israël sou­haite res­taurer sa capacité de dis­suasion mise à mal par le semi-​​échec de la guerre du Liban.

Tomber tête baissée dans le piège de l’adversaire

Ces objectifs sont-​​ils acces­sibles ? N’y a-​​t il pas un risque pour Israël d’apparaître -comme ce fut le cas en 2006-​​ comme vaincu s’il n’a pas tota­lement gagné ? Et une vic­toire totale est-​​elle possible ?

Israël, comme en 2006, ne va-​​t-​​il pas donner le sen­timent de vouloir écraser une noix avec un marteau pilon et de faire un usage excessif de la force, fût-​​ce pour une cause ini­tia­lement com­pré­hen­sible ? Et enfin, ne va-​​t-​​il pas ren­forcer ceux qu’il prétend vouloir affaiblir ?

Il est certain que l’envoi de roquettes sur Israël par le Hamas est mili­tai­rement et poli­ti­quement pathé­tique. Elles font des dégâts maté­riels et des pertes humaines, mais ne sont en aucun cas de nature à faire plier Israël. L’objectif du Hamas ne peut être de ren­verser un rapport de force défa­vo­rable aux Palestiniens.

Ces tirs de roquettes ne servent qu’à radi­ca­liser l’opinion israé­lienne, à affaiblir le camp de la paix. Est-​​ce l’objectif du Hamas ? Si oui, l’offensive israé­lienne peut s’apparenter à tomber tête baissée dans le piège de l’adversaire.

Pour éviter ce piège, il fau­drait que le Hamas soit vaincu. Cela peut se pro­duire par une demande de cessez-​​le-​​feu de sa part. On voit mal le mou­vement isla­miste faire cela sans rien obtenir en échange, sauf à perdre toute cré­di­bilité. Ce serait admettre publi­quement que sa stra­tégie était suicidaire.

Israël peut espérer détruire le Hamas comme mou­vement. Mais cet espoir consiste un peu à prendre sa propre pro­pa­gande pour la réalité. Israël pré­sente le Hamas comme un mou­vement ter­ro­riste. Les Etats-​​Unis et l’Europe ont adhéré à cette vision. Mais le Hamas n’est pas Al-​​Qaeda. Ses racines popu­laires sont pro­fondes, et il est à la fois un mou­vement armé et une orga­ni­sation de masse. Comme le Hez­bollah, que la guerre de 2006 n’a pas affaibli, bien au contraire.

Favoriser les Palestiniens modérés

En 2008 comme en 2006, Israël espère que les popu­la­tions qui souffrent des bom­bar­de­ments se retour­neront contre ceux qui ont été le déclen­cheur (le Hez­bollah pour l’enlèvement des soldats israé­liens, le Hamas pour le tir des roquettes) et non contre ceux qui bom­bardent. Cela n’a pas fonc­tionné en 2006, il est peu pro­bable que cela fonc­tionne en 2008.

En Palestine comme partout ailleurs, un peuple qui se sent attaqué a pour premier réflexe de se regrouper autour de ses diri­geants. Israël dit sou­haiter vouloir éliminer le Hamas pour favo­riser les Pales­ti­niens modérés.

Le pro­blème est que la meilleure aide à apporter à Mahmoud Abbas aurait été de lui donner des argu­ments pour convaincre son peuple que la voie stra­té­gique qu’il a choisie, la négo­ciation, la condam­nation du ter­ro­risme, la paix avec Israël, était payante. Lorsqu’il a succédé à Arafat en janvier 2005, Israël n’en a pas profité pour ouvrir avec lui des négo­cia­tions ou pour pro­céder de manière négociée au retrait de Gaza.

Yossi Beilin avait averti que faute de conforter Abbas par des vraies négo­cia­tions, le Hamas sor­tirait vain­queur des élec­tions en janvier 2006, et ce fut le cas. Après les espoirs (pour ceux qui voient le monde avec les lunettes d’Elton John) de la confé­rence d’Annapolis, aucun progrès tan­gible n’a été obtenu sur aucun point sen­sible. Bref, Mahmoud Abas est délé­gitimé par l’action conjointe du Hamas et d’Israël.

De même, Israël a placé dans un grand embarras un des rares pays arabes à avoir fait la paix avec lui, car l’Egypte apparaît comme indi­rec­tement com­plice du blocus de Gaza. Les adver­saires isla­mistes de Mou­barak devraient capi­ta­liser là-​​dessus.

Les dégâts pour Israël sont déjà énormes

Quels sont les risques pour Israël ? A court terme, ils sont inexis­tants. La capacité de réplique mili­taire des Pales­ti­niens est quasi-​​nulle, les pays arabes res­teront pru­demment à l’écart, les pays occi­dentaux au pire ou au mieux émet­tront des condam­na­tions qui res­teront purement platoniques.

Mais Israël aurait tort de penser que la colonne "risques" est quasi nulle par rapport à celle des avan­tages. Ceci n’est vrai qu’à court terme. Avant même une éven­tuelle opé­ration ter­restre qui, du fait de la réalité démo­gra­phique de Gaza, aurait des effets humai­nement ter­ribles, les dégâts pour Israël sont déjà énormes.

Les arabes modérés, ceux qui veulent négocier sin­cè­rement avec Israël sont affaiblis. Les opi­nions arabes qui comptent, même dans les pays non démo­cra­tiques, sont révulsées par les images qu’elles ont vues. Des images qui sont beaucoup plus hor­ribles que celles qu’ont montré les medias occidentaux.

Mais même ces der­niers, d’habitude très pru­dents lorsqu’il s’agit d’évoquer le conflit israélo-​​palestinien, sont cette fois-​​ci, et avant que le bilan humain ne s’alourdisse, plus enclins à condamner Israël.

Les gou­ver­ne­ments euro­péens qui ren­voient dos à dos le Hamas et Israël, et les Etats-​​Unis qui réservent eux leurs cri­tiques au Hamas, sont isolés non seulement par rapport aux opi­nions publiques mais aussi par rapport aux médias.

L’image d’Israël va subir un nouveau contrecoup ter­rible alors que les dégâts nés de la guerre du Liban sont encore vivaces. Et ceci une fois encore, alors qu’on n’en est qu’au début du conflit.

Comme il est loin d’être certain que l’opération soit une réussite, mili­taire et poli­tique, Israël risque à la fois d’être détesté et de ne plus faire peur. A tout point de vue, le risque pour Israël est d’avoir à Gaza le résultat amplifié de la guerre du Liban.

Enfin un dernier mot. On a souvent mis en pers­pective la conco­mi­tance de cette guerre avec la trêve de Noël. Il en est une autre plus per­ti­nente et qui devrait faire plus réfléchir : cette guerre a été lancée au moment où Samuel Hun­tington, le théo­ricien du choc des civi­li­sa­tions, s’éteignait. Elle risque de contribuer à son triomphe posthume.