Le rapport secret palestinien

Gilles Paris, dimanche 14 mars 2010

(La notion de secret est toute relative, ne serait-​​ce que parce que les Pales­ti­niens sont parmi les mieux écoutés, mais pas au sens où on l’entend…)

Le site elec­tronic intifada a rendu public cette semaine un rapport [1] rédigé en décembre 2009 par le res­pon­sable pales­tinien des négo­cia­tions avec Israël, Saëb Erekat (la presse en avait fait état, mais seulement par­tiel­lement à notre connais­sance). Il est précédé d’un com­men­taire par­ti­cu­liè­rement acerbe. L’Autorité pales­ti­nienne n’est mani­fes­tement pas la tasse de thé des ani­ma­teurs du site, qui ne se privent pas de rap­peler que l’unité de négo­ciation dirigée par M. Erekat est coor­donnée par un think-​​tank bri­tan­nique, Adam Smith Inter­na­tional Ltd, et financée entiè­rement par des fonds occi­dentaux (ce dont il ne se cache pas).

Chargé de ce dossier depuis bientôt deux décennies, long­temps sous la hou­lette de Ahmed Qoreï, Saëb Erekat, par ailleurs député de Jéricho, dresse un tableau par­ti­cu­liè­rement sombre de la situation, auquel s’ajoute la cassure interne pales­tinien dont le Hamas, et lui seul, est pré­senté comme res­pon­sable. A cet instant, les Pales­ti­niens enre­gistrent échec sur échec. La ten­tative de lier la reprise des négo­cia­tions à un gel de la colo­ni­sation israé­lienne a échoué. De même, la partie israé­lienne semble avoir convaincu les Etats-​​Unis qu’il ne faut pas reprendre les négo­cia­tions là où elles s’étaient arrêtées en décembre 2008.

Autant sur le premier point la position pales­ti­nienne est consis­tante, autant elle laisse à désirer sur le second compte tenu des prises de posi­tions du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, qui minore au prin­temps 2009 leur intérêt. Il est vrai que les décla­ra­tions, à ce moment là, de M. Abbas sont suivies d’un dis­cours du nouveau premier ministre, Benyamin Néta­nyahou, qui montre que son pré­dé­cesseur, Ehoud Olmert, était autrement plus ouvert à l’automne 2008 même si son mandat poli­tique se limitait depuis sep­tembre à expédier les affaires cou­rantes (il avait démis­sionné à la suite de scan­dales politico-​​financiers).

Saëb Erekat rap­pelle (version pales­ti­nienne) ces posi­tions sur les prin­cipaux sujets : annexion de 6,5% de la Cis­jor­danie (les Pales­ti­niens acceptent 1,9%) com­pensée par des échanges de terre, partage de Jéru­salem selon un principe “clin­tonien” (ce qui est peuplé de Pales­ti­niens est pales­tinien, ce qui est peuplé d’Israéliens est israélien), accep­tation de 5000 réfugiés de 1948 en cinq ans (les Pales­ti­niens en demandent 150 000 sur dix ans).

Face à ce tableau, “quoi faire” se semande le Lénine de Jéricho, avant de pro­poser des pistes qui en disent long sur le manque d’alternatives palestiniennes :

1) recourir aux Nations unies (comme si elles pou­vaient jouer un rôle en sur­plomb des Etats-​​Unis dans cette affaire) pour tenter de pré­server la Ligne verte comme base de négo­ciation, surtout pour la question de Jéru­salem, en un mot sauver la for­mu­lation de la “feuille de route” acceptée en 2003 par toutes les parties et selon laquelle il convient de “mettre fin à l’occupation qui a com­mencé en 1967″. Faire de même pour que le règlement de la question des réfugiés se fasse en réfé­rence à la réso­lution 194 qui, selon les Pales­ti­niens, contient le principe d’un “droit au retour” contesté par les Israé­liens. Même sans faire réfé­rence à ce “droit”, ce que déplore avec viru­lence elec­tronic intifada, le cadre de cette réso­lution semble pré­senter des avan­tages indé­niables pour les Pales­ti­niens. Comme si les Nations unies pou­vaient jouer un rôle en sur­plomb des Etats-​​Unis dans cette affaire.

2) saisir la Cour inter­na­tionale de justice pour prendre acte des vio­la­tions imputées aux Israé­liens. Au vu de la condam­nation de la “clôture de sécurité”, on se demande bien en quoi ce recours peut modifier le rapport de force.

3) obtenir des termes de réfé­rences amé­ri­cains, sur le modèle des “para­mètres Clinton”, pour tenir le choc dans les négo­cia­tions face au rouleau-​​compresseur israélien.

4) enfin, et c’est sans doute le plus inté­ressant, ima­giner des plans B pales­ti­niens. Parmi ceux-​​ci, Saëb Erekat évoque une remo­bi­li­sation de l’OLP sur un mode incan­ta­toire, la création de l’Autorité pales­ti­nienne s’est accom­pagné en effet d’un rétré­cis­sement sans pré­cédent du mou­vement national pales­tinien aux ter­ri­toires de Gaza et de Cis­jor­danie, puis de la Cis­jor­danie s’agissant du Fatah, sa colonne ver­té­brale. Il parle aussi d’une réflexion appro­fondie sur la via­bilité de la solution des deux Etats (c’est la menace à peine voilée d’une conversion à la solution de l’Etat unique que la presse a prin­ci­pa­lement relatée).

Il évoque aussi, et c’est nouveau, une cam­pagne de résis­tance non-​​violente (une “intifada blanche” selon le chro­ni­queur mili­taire du Yédioth Aha­ronoth, Alex Fishman) : boy­cottage des pro­duits israé­liens, inter­diction du travail pales­tinien (prin­ci­pa­lement de construction) dans les colonies israé­liennes (est-​​ce réa­li­sable ?) Saëb Erekat évoque enfin la ”bombe ato­mique pales­ti­nienne” : la dis­so­lution de l’Autorité pales­ti­nienne et la dénon­ciation des accords d’Oslo. Leur caractère dis­suasif est effec­ti­vement indis­cu­table. Mais la direction pales­ti­nienne en a-​​t-​​elle jamais eu la capacité ?

Documents joints

[1] voir en anglais et en PDF sous l’article