Le quitte ou double d’Abbas

Renée-​​Anne Gutter, mercredi 28 octobre 2009

Le raïs confirme la tenue des élections en janvier. “Avec ou sans le Hamas”.

Rien n’y a fait : ni les cri­tiques du Hamas qui crie à "l’usurpation du pouvoir", ni les inter­ces­sions de la part d’indépendants pales­ti­niens qui craignent pour l’avenir de leur nation tout entière. Mahmoud Abbas (Abou Mazen) l’a confirmé ce week-​​end : sa décision de convoquer des élec­tions géné­rales le 24 janvier pro­chain est "irré­vo­cable". "Avec ou sans le Hamas". Selon le décret que le raïs a publié ven­dredi soir, le scrutin se déroulera dans l’ensemble des ter­ri­toires - Cis­jor­danie, Gaza, Jérusalem-​​Est - et portera à la fois sur la pré­si­dence et le par­lement de l’Autorité palestinienne.

Le décret de M. Abbas a été approuvé dimanche par son parti, le Fatah, et plus lar­gement par l’OLP (Orga­ni­sation de libé­ration de la Palestine) qui a spé­cia­lement réuni ses ins­tances à cet effet. Par contre, le mou­vement isla­miste Hamas - qui ne fait pas partie de l’OLP - per­siste à voir dans cette décision uni­la­térale une "décla­ration de guerre" et à en récuser la légalité. Car théo­ri­quement, selon le calen­drier consti­tu­tionnel de l’Autorité pales­ti­nienne, le mandat pré­si­dentiel d’Abou Mazen a expiré en janvier dernier. Son exercice actuel est donc illé­gitime aux yeux des islamistes.

C’est en effet en janvier 2005, après le décès de Yasser Arafat, que M. Abbas a été élu pour quatre ans à la pré­si­dence de l’Autorité pales­ti­nienne. Les ter­ri­toires devaient donc retourner aux urnes pré­si­den­tielles en janvier dernier. Mais vu les ten­sions avec le Hamas qui avait entre-​​temps saisi le pouvoir à Gaza, M. Abbas a uni­la­té­ra­lement prorogé son mandat d’un an, faisant valoir une dis­po­sition de la loi qui appelle à tenir les scrutins pré­si­dentiel et légis­latif de façon simul­tanée. Le 24 janvier 2010 est la date à laquelle expire l’exercice qua­driennal du par­lement actuel de l’Autorité pales­ti­nienne. Rap­pelons que c’est aux der­nières légis­la­tives de 2006 que le Hamas a pour la pre­mière fois rem­porté une majorité. Ce qui a ouvert la voie, par la suite, au schisme entre le "Fatahland" en Cis­jor­danie et le "Hamastan" à Gaza.

Or, le Hamas n’a jamais reconnu cette pro­ro­gation de la pré­si­dence. Et aujourd’hui, fort du pouvoir qu’il s’est arrogé par les armes à Gaza en juin 2007, il ne désespère pas d’étendre sa mainmise sur la Cis­jor­danie. Accusant M. Abbas de pré­parer "une vaste fraude élec­torale pour se refaire une légi­timité", le mou­vement isla­miste menace de convoquer ses propres élections.

Les ana­lystes pales­ti­niens sont donc una­nimes : le raïs s’est lancé dans un dan­gereux quitte ou double.

Soit il regagne le pouvoir sur l’ensemble des ter­ri­toires. Mais la Com­mission cen­trale des élec­tions de l’Autorité pales­ti­nienne n’a pas encore précisé comment elle s’y prendra pour orga­niser un scrutin méti­culeux et fiable dans une Gaza hostile, ainsi que dans une Jérusalem-​​Est gou­vernée par un Israël de plus en plus natio­na­liste. Les son­dages ne garan­tissent pas la vic­toire non plus. Selon les der­niers chiffres, M. Abbas est au coude à coude avec son chal­lenger, Ismaïl Haniyé, le Premier ministre du Hamas à Gaza : chacun est crédité de 16 % des inten­tions de vote. Tou­tefois, en tant que parti, le Fatah devance le Hamas, avec 34 pc contre 18 pc.

Soit la manœuvre consommera le divorce ins­ti­tu­tionnel qui s’est déjà ins­tauré de fait entre la Cis­jor­danie et Gaza, sans que per­sonne n’y gagne vraiment de légi­timité, tant domes­tique qu’internationale. Ainsi, les Pales­ti­niens des ter­ri­toires risquent de se retrouver défi­ni­ti­vement séparés en deux entités rivales, avec deux pré­si­dents, deux gou­ver­ne­ments, deux par­le­ments. Et avec, enclavée entre les deux, n’appartenant à aucune d’elles, une Jérusalem-​​Est pales­ti­nienne annexée par Israël.

M. Abbas explique cependant qu’il n’avait pas le choix. Pour orga­niser les élec­tions géné­rales à la date prévue du 24 janvier 2010, il était tenu consti­tu­tion­nel­lement d’en annoncer la convo­cation trois mois à l’avance. Si le Hamas et le Fatah se récon­ci­lient d’ici là, le raïs se dit prêt à reporter le scrutin au 24 juin 2010, en accord avec le Hamas, comme prévu dans l’accord de récon­ci­liation que pro­posent les média­teurs égyptiens.

Mais comme l’a confirmé le Hamas, dimanche, le dia­logue inter-​​palestinien demeure dans l’impasse. Et les deux camps s’en rejettent la faute. Le Fatah accuse le Hamas de suivre les "diktats irré­duc­tibles" de Damas et Téhéran, le Hamas accuse le Fatah d’obéir aux "desi­derata sio­nistes" de Barack Obama et Ben­jamin Neta­nyahou. [[Voir aussi le Monde

L’annonce d’élections en janvier accroît les ten­sions entre le Fatah et le Hamas

Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, a choisi la fuite en avant en convo­quant pour le 24 janvier 2010 des élec­tions par­le­men­taires et pré­si­den­tielle en Cis­jor­danie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem-​​Est. Le Hamas a immé­dia­tement rejeté cette décision, qua­li­fiant le décret pré­si­dentiel d’"inconstitutionnel et illégal", et a prévenu que ces scrutins ne se tien­dront pas à Gaza, ter­ri­toire qu’il contrôle depuis juin 2007.

Un large scep­ti­cisme pré­valait, dimanche 25 octobre, quant à la pos­si­bilité d’organiser cette double consul­tation à la date fixée par M. Abbas. Le chef de l’Autorité pales­ti­nienne a pris acte de la per­sis­tance des divi­sions entre le Fatah, mou­vement qui domine lar­gement l’Autorité pales­ti­nienne, et le Hamas, que les efforts de médiation égyp­tiens, engagés il y a plu­sieurs mois, n’ont pas réussi à surmonter.

Le Fatah a signé le 15 octobre l’accord inter­pa­les­tinien négocié par Le Caire, alors que le Hamas a demandé un nouveau délai "pour plus de consul­ta­tions internes". Cet accord propose l’organisation d’élections pales­ti­niennes le 28 juin, la restruc­tu­ration des forces de sécurité pales­ti­niennes sous la super­vision de l’Egypte, et la libé­ration des détenus poli­tiques en Cis­jor­danie et à Gaza.

Mahmoud Abbas s’est défendu d’avoir pris sa décision sur la base de consi­dé­ra­tions "tac­tiques" pour inciter le mou­vement de la résis­tance isla­mique à signer cet accord, ou pour le prendre de vitesse et réaf­firmer sa légi­timité. Son mandat de quatre ans à la tête de l’Autorité pales­ti­nienne est arrivé à échéance en janvier 2009, mais il a été pro­longé d’un an, ce qu’a contesté le Hamas.

M. Abbas n’a pas exclu de retarder la date des scrutins si le Hamas signe l’accord inter­pa­les­tinien, mais il vient de prendre un enga­gement qui sera dif­ficile à tenir, tant à Gaza qu’à Jérusalem-​​Est.

Dans la bande de Gaza, où vivent environ 1,5 million de Pales­ti­niens (2,5 mil­lions en Cis­jor­danie), les mili­tants du Fatah ne sont pas en mesure d’organiser des élec­tions contre la volonté du Hamas.

POPULARITÉ EFFRITÉE

A Jérusalem-​​Est, aucun scrutin n’est envi­sa­geable sans l’accord des auto­rités israé­liennes. Celui-​​ci semble impro­bable, sauf à envi­sager que le premier ministre israélien, Ben­jamin Néta­nyahou, monnaye son acquies­cement en échange de conces­sions pales­ti­niennes, dans le cadre des ten­ta­tives en cours pour relancer le pro­cessus de paix.

A ce stade, la décision de Mahmoud Abbas risque donc d’accroître la tension entre les deux branches du mou­vement pales­tinien, voire à enté­riner sa division : le Hamas envi­sa­gerait d’organiser ses propres élec­tions à Gaza si la date du 24 janvier était maintenue.

La popu­larité du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne s’est beaucoup effritée à la suite de ses ater­moie­ments à propos du rapport Gold­stone sur la guerre de Gaza de l’hiver 2008.

Selon un sondage réalisé par l’Institut d’enquêtes pales­tinien JMCC, Mahmoud Abbas recueillerait 16,8 % d’intentions de vote lors d’un scrutin pré­si­dentiel, soit à peine plus qu’Ismaïl Haniyeh (16 %), premier ministre du Hamas, et autant que Marouan Bar­ghouti, l’ancien res­pon­sable de la branche armée du Fatah, empri­sonné en Israël. Le Fatah demeure cependant net­tement plus popu­laire que son rival (40 % d’intentions de vote, contre 18,7 %) au sein de la popu­lation palestinienne.

M. Abbas a mani­fes­tement voulu donner des gages – tant aux Amé­ri­cains qu’à la popu­lation pales­ti­nienne – de sa volonté de res­pecter les échéances démo­cra­tiques. Se faisant, il a pris un risque poli­tique, puisqu’il est géné­ra­lement admis que la récon­ci­liation inter­pa­les­ti­nienne est une condition indis­pen­sable pour faire pro­gresser le pro­cessus de paix.

Laurent Zecchini

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