Le poignard dans le dos

Uri Avnery, samedi 5 août 2006

Au-​​delà de l’arrogance et du mépris pour l’adversaire, il y a un pro­blème mili­taire fon­da­mental : il est tout sim­plement impos­sible de gagner contre une guérilla.

LE LENDEMAIN de la guerre sera le Jour des Longs Couteaux.

Chacun accusera chacun. Les hommes poli­tiques s’accuseront les uns les autres. Les généraux s’accuseront les uns les autres, les hommes poli­tiques accu­seront les généraux. Et, surtout, les généraux accu­seront les hommes politiques.

Tou­jours, dans tous les pays et après toutes les guerres, quand les généraux subissent des échecs, l’histoire du « poi­gnard dans le dos » vient à l’esprit. Si seulement les poli­tiques n’avaient pas arrêté l’armée juste quand elle était sur le point de rem­porter une vic­toire écla­tante, écra­sante, historique…

C’est ce qui est arrivé en Alle­magne après la Pre­mière guerre mon­diale, quand le mou­vement nazi a lancé cette idée. La même chose en Amé­rique après le Vietnam. C’est ce qui est en train d’arriver ici. Les signes avant-​​coureurs en sont déjà perceptibles.

LA SIMPLE VÉRITÉ est que jusqu’à main­tenant, au 22e jour de la guerre, pas une seule cible mili­taire n’a été touchée. La même armée à qui il n’a fallu que six jours pour mettre en déroute trois puis­santes armées arabes en 1967 n’a pas réussi à venir à bout d’une petite « orga­ni­sation ter­ro­riste » dans un laps de temps déjà plus long que celui de la grande guerre du Yom Kippour. A l’époque, l’armée a réussi en vingt jours seulement à trans­former une défaite impor­tante au début en une écla­tante vic­toire à la fin.

Pour donner une image positive, les porte-​​parole mili­taires ont affirmé hier que « nous avons réussi à tuer 200 (ou 300 ou 400, qui en fait le compte ?) des 1.000 com­bat­tants du Hez­bollah ». L’affirmation que l’ensemble du ter­ri­fiant Hez­bollah com­prend mille com­bat­tants parle d’elle-même.

Selon les cor­res­pon­dants, le Pré­sident Bush est frustré. L’armée israé­lienne n’a pas « été à la hauteur ». Bush a envoyé les Israé­liens à la guerre en croyant que la puis­sante armée, équipée des armes amé­ri­caines les plus modernes, « finirait le travail » en quelques jours. Elle était sup­posée éliminer le Hez­bollah, trans­former le Liban en laquais des Etats-​​Unis, affaiblir l’Iran et peut-​​être même ouvrir la route à un « chan­gement de régime » en Syrie. Pas étonnant que Bush soit irrité.

Ehoud Olmert est encore plus furieux. Il s’est lancé dans la guerre plein d’optimisme et le cœur léger, parce que les généraux de l’armée de l’Air avaient promis de détruire le Hez­bollah et ses roquettes en quelques jours. Main­tenant il est enlisé, et aucune vic­toire n’est en vue.

COMME D’HABITUDE avec nous les Israé­liens, à la fin du combat (et même avant) la Guerre des généraux va débuter. Les lignes de front sont déjà visibles.

Les com­man­dants de l’armée de terre accusent le chef d’état-major et l’armée de l’Air, enivrée de pouvoir, qui avait promis d’obtenir à elle seule la vic­toire. Bom­barder, bom­barder, bom­barder, détruire routes, ponts, quar­tiers d’habitation et vil­lages - finito !

Les par­tisans du chef d’état-major et des autres généraux de l’armée de l’Air cri­ti­queront les forces ter­restres, et en par­ti­culier le com­man­dement nord. Leurs porte-​​parole dans les médias déclarent déjà que ce com­man­dement est plein d’officiers incom­pé­tents qui avaient été nommés là parce que le nord paraissait tran­quille, la véri­table action se pour­suivant dans le sud (Gaza) et au centre (Cisjordanie).

Il y a déjà des insi­nua­tions selon les­quelles le chef du com­man­dement nord, le général Udi Adam, ne devait sa nomi­nation qu’à la mémoire de son père, le général Kuti Adam, tué dans pre­mière guerre du Liban.

LES ACCU­SA­TIONS réci­proques sont tout à fait justes. Cette guerre est une suite d’échecs mili­taires - dans les airs, sur terre et sur mer.

Ces échecs ont leurs racines dans la ter­rible arro­gance dans laquelle nous avons été élevés et qui est devenue partie inté­grante de notre caractère national. Cette arro­gance est encore plus typique dans l’armée et elle atteint son summum dans les forces aériennes.

Pendant des années, nous nous sommes dit que nous avions l’armée la meilleure, meilleure, meilleure du monde. Nous en avons convaincu non seulement nous-​​mêmes, mais aussi Bush et le monde entier. Après tout, nous avions rem­porté une extra­or­di­naire vic­toire en six jours en 1967. Résultat, cette fois-​​ci, quand l’armée n’a pas rem­porté une énorme vic­toire en six jours, tout le monde est aba­sourdi. Pourquoi, que s’est-il passé ?

Un des objectifs déclarés de cette guerre était la réha­bi­li­tation du pouvoir dis­suasif de l’armée israé­lienne. Il n’en a vraiment rien été.

C’est parce que l’autre face de notre arro­gance est le profond mépris pour les Arabes, attitude qui nous a déjà conduits à de cui­santes défaites mili­taires dans le passé. Il suffit de se rap­peler la guerre de Yom Kippour. Aujourd’hui nos soldats apprennent à leurs dépens que les « ter­ro­ristes » sont hau­tement motivés, de durs com­bat­tants, et non pas des drogués rêvant de « leurs » vierges au Paradis.

Mais au-​​delà de l’arrogance et du mépris pour l’adversaire, il y a un pro­blème mili­taire fon­da­mental : il est tout sim­plement impos­sible de gagner contre une gué­rilla. Nous l’avons bien vu lors notre pré­sence de 18 ans au Liban. Nous en avons alors tiré l’inévitable conclusion et nous sommes partis. Certes, sans réflexion, sans accord avec l’adversaire. (Nous ne parlons pas avec les ter­ro­ristes, n’est-ce pas ? - même s’ils sont la force domi­nante sur le terrain.) Mais nous sommes partis.

Dieu seul sait ce qui a donné aux généraux d’aujourd’hui la conviction injus­tifiée qu’ils gagne­raient là où leurs pré­dé­ces­seurs avaient si lamen­ta­blement échoué.

Et surtout : même la meilleure armée du monde ne peut pas gagner une guerre qui n’a pas d’objectifs clairs. Karl von Clau­sewitz, le gourou de la science mili­taire, a déclaré que « la guerre n’est rien d’autre que la conti­nuation de la poli­tique par d’autres moyens. » Olmert et Peretz, deux par­faits dilet­tantes, ont trans­formé cette phrase en : « la guerre n’est rien d’autre que la conti­nuation par d’autres moyens de l’absence de politique. »

LES EXPERTS MILI­TAIRES disent que, pour gagner une guerre, il faut (a) un objectif clair, (b) un objectif qui peut être atteint, et © les moyens néces­saires pour atteindre cet objectif.

Ces trois condi­tions font défaut dans cette guerre. Il est clair que la res­pon­sa­bilité en incombe aux diri­geants politiques.

Cependant, la cri­tique prin­cipale visera le tandem Olmert-​​Peretz. Ils ont suc­combé à la ten­tation du moment et ont entraîné l’Etat dans une guerre, de façon hâtive, incon­si­dérée et imprudente.

Comme Nehemia Strassler l’a écrit dans Haaretz : ils auraient pu arrêter au bout de deux ou trois jours, quand le monde était d’accord sur le fait que la pro­vo­cation du Hez­bollah jus­ti­fiait une riposte israé­lienne, quand per­sonne ne doutait encore des capa­cités de l’armée israé­lienne. L’opération serait apparue comme intel­li­gente, pon­dérée et proportionnée.

Mais Olmert et Peretz ne pou­vaient pas arrêter. Néo­phytes en matière de guerre, ils ne savaient pas qu’on ne pouvait pas se fier aux rodo­mon­tades des généraux, que même les meilleurs plans mili­taires ne valent pas le papier sur lequel ils sont écrits, que dans la guerre l’imprévu doit être prévu, que rien n’est plus tem­po­raire que la gloire mili­taire. Ils étaient enivrés par la popu­larité de la guerre, incités par une bande de jour­na­listes ser­viles, égarés par leur propre gloire de chefs de guerre.

Olmert était stimulé par ses propres dis­cours incroya­blement pom­piers, qu’il répétait devant ses cour­tisans. Peretz, paraît-​​il, se mettait devant une glace, et se voyait déjà pro­chain Premier ministre, Mon­sieur Sécurité, un second Ben Gourion.

Et alors, comme deux idiots du village, au son des tam­bours et des trom­pettes, ils ont pris la tête de leur Marche de la Folie, tout droit vers un échec poli­tique et militaire.

Il est probable qu’ils le paieront après la guerre.

QUE VA-​​T-​​IL sortir de toute cette pagaille ?

Per­sonne ne parle plus d’éliminer le Hez­bollah ou de le désarmer et de détruire toutes ses roquettes. C’est oublié depuis longtemps.

Au début de la guerre, le gou­ver­nement a caté­go­ri­quement rejeté l’idée du déploiement d’une force inter­na­tionale, quelle qu’elle soit, le long de la fron­tière. L’armée croyait qu’une telle force ne pro­té­gerait pas Israël mais ne ferait que res­treindre sa liberté d’action. Main­tenant, soudain, le déploiement de cette force est devenu le prin­cipal objectif de la cam­pagne. L’armée continue l’opération seulement afin de « pré­parer le terrain pour la force inter­na­tionale », et Olmert déclare qu’il conti­nuera à com­battre jusqu’à ce qu’elle soit sur le terrain.

C’est, bien sûr, un pitoyable alibi, un pré­texte pour faire marche arrière. La force inter­na­tionale ne peut être déployée qu’en accord avec le Hez­bollah. Aucun pays n’enverra ses soldats dans un lieu où ils auraient à com­battre les autoch­tones. Et partout dans la zone, les habi­tants chiites retour­neront dans leurs vil­lages, y compris les com­bat­tants clan­destins du Hezbollah.

De sur­croît, cette force sera tota­lement dépen­dante du Hez­bollah. Si une bombe explose sous un bus plein de soldats français, on entendra crier à Paris : ramenez nos fils à la maison. C’est ce qui s’est passé quand les Marines amé­ri­cains ont été bom­bardés à Beyrouth.

Les Alle­mands, qui ont choqué le monde cette semaine en s’opposant à l’appel pour un cessez-​​le-​​feu, n’enverront cer­tai­nement pas des soldats à la fron­tière israé­lienne. Il ne leur man­querait plus que d’être obligés de tirer sur des soldats israéliens.

Et, par-​​dessus tout, rien n’empêchera le Hez­bollah de lancer ses roquettes au-​​dessus de la tête de la force inter­na­tionale, quand il le voudra. Que fera alors la force inter­na­tionale ? Conquérir toute la zone jusqu’à Bey­routh ? Et comment Israël répondra-​​t-​​il ?

Olmert veut que la force contrôle aussi la fron­tière libano-​​syrienne. Cela aussi est illu­soire. Cette fron­tière s’étend sur tout l’ouest et le nord du Liban. Ceux qui vou­dront faire passer des armes éviteront les routes prin­ci­pales contrôlées par les soldats inter­na­tionaux. Ils trou­veront des cen­taines d’endroits le long de la fron­tière pour le faire. Avec des pots-​​de-​​vin adé­quats, on peut tout faire au Liban.

Donc, après la guerre, nous en serons plus ou moins au même point qu’au début de cette triste aventure, avant le meurtre de près d’un millier de Libanais et d’Israéliens, avant l’expulsion de leurs maisons de plus d’un million d’êtres humains, Israé­liens et Libanais, avant la des­truction de plus d’un millier de maisons, tant au Liban et en Israël.

APRÈS LA guerre, l’enthousiasme se calmera, les habi­tants du nord pan­seront leurs bles­sures et l’armée com­mencera à réfléchir sur ses échecs. Chacun pré­tendra que lui ou elle était contre la guerre dès le premier jour. Et le jour du jugement viendra.

La conclusion qui s’impose est : chasser Olmert, envoyer Peretz faire ses bagages et virer Halutz.

Pour s’engager dans une nou­velle voie, la seule qui résoudra le pro­blème, il faut des négo­cia­tions et la paix avec les Pales­ti­niens, les Libanais, les Syriens. Et avec Hamas et Hezbollah.

Parce que ce n’est qu’avec ses ennemis que l’on fait la paix.