Le plaisant « temps qu’il reste » au Palestinien Elia Suleiman

Pierre Haski, samedi 15 août 2009

Voilà un film qui ne plaira ni aux Israé­liens, ni aux Pales­ti­niens. A moins, au contraire, qu’ils ne se recon­naissent que trop dans le miroir déformant que leur tend Elia Suleiman, célèbre réa­li­sateur ori­gi­naire de Nazareth (mais vivant à Paris), en Galilée, et donc « Arabe Israélien » ou Pales­tinien d’Israël, c’est-à-dire ni réel­lement israélien, ni plus tota­lement palestinien…

Parti d’un récit auto­bio­gra­phique simple, sans his­toire à raconter, sans rebon­dis­se­ments ni coups de théâtre scé­na­risés, Elia Suleiman réussit, dans « Le temps qu’il reste », à tracer un por­trait impres­sion­niste d’une tranche d’histoire du Proche-​​Orient. Et de le faire en maniant à mer­veille l’esthétique, la poésie et le bur­lesque, ses points forts. (Voir la bande annonce)

Il n’y a que des anti­héros dans « Le temps qu’il reste » : pas de com­bat­tants mythifiés comme chaque camp, dans cet inter­mi­nable conflit, passe une bonne partie de sa vie à les inventer pour regonfler le moral de ses troupes fatiguées.

Elia Sou­leiman n’épargne ni les piètres défen­seurs arabes de la pre­mière guerre israélo-​​arabe de 1948, ni les citoyens arabes résignés et déjantés de l’Etat hébreu, ni même les glo­rieux com­bat­tants des inti­fadas qui ne sont là qu’en murmure lointain, de simples éléments de décor.

Il n’est pas plus indulgent avec les vain­queurs arro­gants de 1948, dont il décrit les failles morales, l’impitoyable déter­mi­nation, et la main lourde de l’occupation. Il termine sur l’inhumanité du mur de sépa­ration avec la Cis­jor­danie, et une pirouette finale que je me gar­derai bien de révéler ici.

Le recul d’Elia Suleiman par rapport aux occupants et occupés

Le réa­li­sateur exilé, à qui on devait déjà « Inter­vention divine » en 2002, porte également un regard tendre mais lucide sur son propre père, éphémère résistant, brisé par l’échec, l’usure et l’absurdité du quo­tidien ; et sur lui-​​même. Cet enfant qui se fait engueuler par son pro­viseur pour avoir qua­lifié les Amé­ri­cains de « colo­nia­listes », mais observe aujourd’hui d’une manière dis­tante, désa­busée et sans fard occu­pants et occupés.

On retiendra quelques images dont on ne se lasse pas, comme ces magni­fiques plans sur le balcon de la maison fami­liale à Nazareth, véri­tables tableaux de maître encadrés, ou encore une bande son orientale renversante.

Et puisqu’on en est à la musique, cette scène d’anthologie, vers la fin du film, lorsque des soldats israé­liens dans leur jeep tentent d’imposer un couvre-​​feu devant une boîte de nuit pales­ti­nienne, mais se laissent prendre par le rythme de la techno qui s’en dégage. Par­fai­tement réa­liste quand on connait le profil des appelés de Tsahal, qui pour­raient se trouver dans la boîte de nuit s’ils n’étaient pas sous l’uniforme…

On retiendra surtout le regard désespéré d’un fils de Terre sainte (Nazareth, impos­sible de faire plus sym­bo­lique…), dis­posant du recul et de la sérénité néces­saires pour observer les haines et les peurs, et qui préfère s’en tirer en passant par-​​dessus les murs, littéralement.