Le piège du diktat américain

Entretien avec Elias Sanbar, vendredi 19 décembre 2008

Ren­contre avec Elias Sanbar, écrivain et repré­sentant de la Palestine à l’UNESCO [1], où il a reçu l’Humanité.

Comment négocier avec l’occupant et résister quand même ? De ce paradoxe central découlent une série d’autres qui rendent inex­tri­cable la situation des Pales­ti­niens. Comment sortir du piège tendu par Washington ? Comment réunifier le mou­vement national tout en com­battant l’influence du Hamas ? Comment forcer l’UE à sortir du silence com­plice, elle qui paie tout ? Elias Sanbar répond.

Un an après la confé­rence d’Anapolis, le Conseil de sécurité de l’ONU vient de réitérer l’engagement pris par le pré­sident des États-​​Unis de la création d’un État pales­tinien, en repoussant l’échéance. Quel crédit apporter à cette nou­velle pro­messe, quand on voit le résultat catas­tro­phique d’Anapolis : depuis un an, tout sur le terrain va à contresens du chemin de la paix ?

Elias Sanbar : C’est vrai, la situation s’est aggravée car Ana­polis n’a pas empêché le déve­lop­pement de la colo­ni­sation et de mesures spé­ci­fiques à Jéru­salem. Ana­polis était d’avance un projet mort-​​né. Peu aupa­ravant, Bush, dans la confé­rence de presse la plus brève de l’histoire, avait fixé les règles en deux choses dites et une omission. La pre­mière chose dite, c’est le refus net d’une solution à la question des réfugiés. La seconde, c’est que « nou­velles réa­lités de terrain empêchent le retour aux lignes de cessez-​​le-​​feu de 1949 ». C’est là qu’il y a eu brouillage : il a dit 1949 alors que tout le monde parle de 1967. En fait, c’est la même chose, c’est la ligne verte. Cela voulait dire clai­rement qu’il n’y aurait pas d’application des réso­lu­tions 242 et 338 de l’ONU, pas de retrait sur la ligne de 1967. Que les « nou­velles réa­lités », c’est-à-dire les colonies, sont là pour tou­jours. La troi­sième chose, l’omission, c’est qu’il n’y a pas eu un seul mot sur Jéru­salem, comme si la question était déjà réglée. Après cela, il ne restait pas grand-​​chose à négocier.

Que restait-​​il ?

Elias Sanbar : Deux choses impor­tantes aux yeux des Amé­ri­cains : ne laisser per­sonne entrer dans le jeu (ni l’Union euro­péenne, ni la Russie, ni l’ONU) et per­mettre le déve­lop­pement de faits accomplis sur le terrain en mul­ti­pliant les effets d’annonce. Toute la négo­ciation menée sous l’égide des Amé­ri­cains ces trois der­nières années avait ce seul objectif : garder la mainmise totale sur le pro­cessus pour per­mettre à Israël de continuer la colo­ni­sation. Tout était bloqué, sauf cela : l’extension des colonies et la construction du mur.

Pourquoi les Palestiniens ont-​​ils accepté de jouer ce jeu ?

Elias Sanbar : C’est une question légitime. Je dirais : par fai­blesse pro­fonde. Il n’y avait aucun moyen de contrer le diktat amé­ricain. Il ne fallait pas appa­raître comme celui qui ne voulait pas la paix. C’est un jeu pervers : on peut venir et tout saboter, mais ne pas venir, c’est être celui qui refuse la paix qu’on lui propose. Il faut ajouter à cette fai­blesse une dose d’illusion : on espérait que les Amé­ri­cains pou­vaient obtenir quelque chose des Israé­liens. Il y a un autre élément, interne celui-​​là : quand vous avez négocié pendant trois ans en n’osant pas dire à votre opinion publique que ça ne donne rien, c’est dif­ficile de venir dire au bout du compte : « On s’est fait avoir pendant trois ans. » Car alors, c’est le Hamas qui marque des points, lui qui a tou­jours dénoncé le pro­cessus de paix. L’Autorité pales­ti­nienne a été prise dans cet étau en permanence.

Cela, me semble-​​t-​​il, dure depuis plus de trois ans. C’est la raison pour laquelle le Fatah a perdu les élec­tions de 2006 : le pro­cessus de paix n’avait pas donné de résultats.

Elias Sanbar : Ce n’est pas la prin­cipale raison. Les gens ont voté par rapport à trois choses : la pre­mière, c’est l’insécurité. Dans une société occupée, on peut à la rigueur admettre la vio­lence contre l’occupant, pas la vio­lence inté­rieure. Ce qui relève du pénal apparaît comme inqua­li­fiable : les vols, les enlè­ve­ments, les bandes armées, le clien­té­lisme. Deuxième raison : ce qui appa­raissait comme l’accaparement du pouvoir par le Fatah et son manque d’unité.

Et la corruption ?

Elias Sanbar : Aussi, mais cela a été consi­dé­ra­blement monté par les médias. Il y en a eu, je ne le nie pas, mais pas autant qu’on l’a dit. L’Union euro­péenne a fait une grande enquête dont elle n’a pas eu le courage de publier les résultats. Il en res­sortait que de tous les pays aidés la Palestine était celui où le pour­centage de détour­nement était le plus faible. Une enquête de la Banque mon­diale a abouti aux mêmes conclusions.

Il y avait aussi l’impression, alors très forte, que l’Autorité ne pro­té­geait pas les citoyens contre les exac­tions d’Israël, qu’elles viennent de l’armée ou des colons.

Elias Sanbar : En fait, le pro­blème fon­da­mental, c’est qu’il est dif­ficile d’être occupé et de négocier en même temps avec l’occupant. C’est un cas com­plè­tement fou. Si tu es occupé, tu dois t’opposer à l’occupant, et en même temps, tu négocies avec lui. Mais ce qu’il faut dire aussi, à propos de la perte des élec­tions, à 3% seulement d’écart avec le Hamas, c’est la faute inqua­li­fiable du Fatah qui s’est fait hara-​​kiri en pré­sentant 288 can-​​ « Le pro­blème fon­da­mental, c’est qu’il est dif­ficile d’être occupé et de négocier en même temps avec l’occupant. » est une donnée fon­da­mentale : le Fatah est en train de se détruire. C’est une des raisons de la fai­blesse du pré­sident Abbas.

Ne devait-​​il pas y avoir un congrès pour le remettre en ordre de marche ?

Elias Sanbar : Cela fait vingt ans qu’il n’y a pas eu de congrès du Fatah. On a annoncé la tenue du pro­chain il y a trois ans et il n’est tou­jours pas en vue. La vieille garde ne veut pas bouger et les jeunes qui ont mené le combat patrio­tique de l’Intifada estiment qu’ils n’ont pas ce à quoi ils avaient droit en termes de pouvoir. Il y a des cri­tiques acerbes contre le gou­ver­nement actuel qui est pourtant très bon. Pour la pre­mière fois, nous avons de finances ration­nelles. 57 % du budget va à Gaza. Pas un salaire ne reste impayé. Per­sonne ne le dit. Les assu­rances médi­cales sont payées. On n’avait jamais eu ça avant. Le ministère de l’Éducation marche très bien, avec une excel­lente ministre qui était, aupa­ravant, res­pon­sable à l’UNRWA. La sécurité s’améliore en Cis­jor­danie, aussi para­doxal que cela paraisse. À Naplouse et Jenine, la police pales­ti­nienne, désormais unifiée, a repris les choses en main. Tout cela n’apparaît pas, car il y a trop de para­doxes. Celui d’être occupé en même temps que négo­ciateur. Celui d’un Fatah qui se saborde alors que les isla­mistes montent. Celui d’une Amé­rique qui négocie pour tout bloquer. Et enfin celui d’une Europe qui n’ose pas forcer la porte alors qu’elle en a les moyens. C’est elle qui paie le plus, mais accepte de n’avoir rien à dire !

C’est pire que cela, avec la décision annoncée la semaine der­nière, sous pré­si­dence fran­çaise, de hausser le statut des rela­tions de l’UE avec Israël.

Elias Sanbar : La décision de Bernard Kouchner est abso­lument incom­pré­hen­sible. Il a suffi qu’il voie Tzipi Livni cinq minutes en tête-​​à-​​tête, il est sorti et a annoncé cela. Alors que les députés euro­péens avaient voté dans le sens contraire quelques jours plus tôt. C’est très inquiétant.

Est-​​ce que cela vaut la peine de continuer ce jeu de dupes ? Cer­tains, comme Sarih Nus­seibeh, disent qu’il faut tout reprendre à zéro. Dis­soudre l’Autorité, remettre la res­pon­sa­bilité des ter­ri­toires occupés et des Pales­ti­niens qui y habitent à Israël. D’autres disent qu’avec l’extension des colonies la solution des deux États n’est plus pos­sible, qu’il faut revenir à l’idée d’un État démo­cra­tique binational.

Elias Sanbar : La vraie question, c’est : qui a les moyens de sortir du jeu ? Pas nous en tout cas. Je connais la thèse de Sarih et de ceux qui demandent la dis­so­lution de l’Autorité. C’est impos­sible. On ne peut pas lâcher comme cela la popu­lation, laisser tomber le système de santé, les écoles, les 190 000 familles qui vivent du salaire que leur verse l’Autorité. La taille moyenne d’une famille est de 10,3 per­sonnes, cela fait deux mil­lions de gens qui n’auraient plus un centime pour vivre. Israël n’aurait plus qu’à les pousser vers les fron­tières pour une autre Nakba. Voyez ce qui se passe à Gaza où de plus en plus de gens, pris dans la nasse du blocus, songent à partir. Le seul résultat c’est qu’on dira : « Regardez ces irres­pon­sables, inca­pables de gérer un État. » Quant à l’idée d’Azmi Bichara, un État bina­tional, c’est très bien, c’est magni­fique. Le seul pro­blème, c’est que les Israé­liens ne veulent pas. Dans bina­tional, il y a « bi ». Cela veut dire qu’il faut être deux pour le faire. Sinon, bien sûr que c’est la solution idéale, un État bina­tional laïque et démo­cra­tique, un État de tous ses citoyens. Mais on en est très, très loin. Les gens simples le savent. C’est l’intelligentsia qui confond le sou­hai­table, tout à fait légitime d’ailleurs, et le réel. Ce qu’il faut, c’est se battre sur les prin­cipes et trouver le meilleur chemin du court terme au long terme. N’êtes-vous pas inquiet des décla­ra­tions de Tzipi Livni qui veut un État pales­tinien pour y déverser tous les Arabes israé­liens ? Elias Sanbar. Si bien sûr, et encore plus de Neta­nyahou qui, avec les pires extré­mistes au sein du Likoud, risque de gagner les élec­tions. Ce qu’il faut dire, c’est qu’une illusion fan­tas­tique a été entre­tenue pendant quinze ans à coups de sondage. On demandait aux Israé­liens : « Êtesvous pour un État pales­tinien ? » et selon les moments, 60 à 80 % répon­daient oui. « For­mi­dable ! » s’écriait-on, les Israé­liens sont pour la paix ! Mais jamais on n’est rentré dans le détail de ce que signi­fiait pour eux un État pales­tinien. Quand on demande aux gens : « Voulez-​​ vous la paix ? », il n’y a que les malades mentaux pour dire non. Si on ne donne pas un contenu à cette paix, ça ne veut rien dire.

Y a-​​t-​​il un risque de voir la main mise du Hamas sur Gaza s’étendre à la Cisjordanie ?

Elias Sanbar : Il existe, mais atténué par le fait que le gou­ver­nement est plus présent, la police plus entraînée, mieux déployée et parce que le terrain est dif­férent. En Cis­jor­danie, les zones israé­liennes et pales­ti­niennes sont tota­lement enche­vê­trées. C’est dif­ficile pour Hamas de faire la jonction. Mais il faut recon­naître leurs points forts. Par exemple, ils ont la meilleure chaîne de télé­vision, qui fonc­tionne sur le modèle de celle du Hez­bollah libanais, Al Manar.

Pensez-​​vous une union nationale encore possible entre le Hamas et le Fatah ?

Elias Sanbar : Oui, mais le pro­blème n’est pas là. La seule reven­di­cation légitime, c’est celle de l’unification du peuple de Palestine. C’est cela qui est fon­da­mental et qu’il faut à tout prix restaurer.

Le mouvement national palestinien n’est-il pas trop émietté ?

Elias Sanbar : Non, abso­lument pas. Ce sont les super­struc­tures qui sont émiettées. Le peuple, lui, est pris en otage. Il est coincé entre la répression et les impé­ratifs de la vie quo­ti­dienne. Les gens, les hommes, les femmes, les vieux, les enfants vivent des situa­tions ahu­ris­santes sur le plan huma­ni­taire et social. C’est mon obsession. Faire quelque chose pour libérer ces gens.

Qu’attendez-vous de l’élection de Barak Obama ?

Elias Sanbar : Son élection m’a beaucoup ému au plan humain et poli­tique. Il est jeune, brillant, il est issu d’une minorité. Mais beaucoup de gens ont oublié l’essentiel : il est amé­ricain et il va continuer à tra­vailler dans le sens de la supré­matie de son pays. Là où j’ai un peu d’espérance, c’est qu’il veut désa­morcer cer­tains conflits, se retirer d’Irak, parler avec l’Iran. Or toute décom­pression dans la région ne peut qu’être favo­rable à la Palestine. Si on veut enlever de la tension au Moyen-​​Orient, on ne peut pas continuer à en accu­muler dans ce qui en est l’épicentre. D’ailleurs, il y a une chose qui ne trompe pas : Israël n’est pas tran­quille. On sent une inquiétude dans la presse.

Jéru­salem sera en 2009 « capitale cultu­relle du monde arabe ». Comment cela se prépare-​​t-​​il et est-​​ce qu’Israël va l’admettre ?

Elias Sanbar : Israël ne l’admet pas mais cela va se faire. Célébrer Jéru­salem à Jéru­salem et dans tout le monde arabe, c’est important. On prépare des célé­bra­tions partout. Par exemple, la grande céré­monie d’ouverture n’aura pas lieu à Jéru­salem, mais à Bethléem, le 22 janvier. Il y aura toute une série de mani­fes­ta­tions cultu­relles, mais elles seront aussi poli­tiques dans la mesure où l’intitulé même : Jéru­salem, capitale cultu­relle du monde arabe, est politique.

[1] Elias Sanbar, écrivain et militant de la cause palestinienne

Cet his­torien de cinquante-​​​​neuf ans, qui a passé l’essentiel de sa vie à Paris, est né en 1947 à Haïfa. Haïfa, en Palestine. Car à l’époque la grande ville por­tuaire n’était pas encore israé­lienne. Elle l’est devenue un an plus tard, en 1948, à la création d’Israël. Ce qui a signifié pour la famille d’Elias Sanbar, comme pour 800 000 Pales­ti­niens, l’expulsion et l’exode. Ce qu’ils appellent la Nakba (la catastrophe).

Elias Sanbar avait un peu plus d’un an quand sa famille a été chassée vers le Liban. Une déchirure qu’il raconte magni­fi­quement dans le Bien des absents. C’est à Bey­routh qu’il a grandi avant de faire ses études d’histoire, à partir de 1969 à Paris-​​​​VII. Ardent militant de la cause pales­ti­nienne, membre du Conseil national de l’OLP, il est aussi écrivain et tra­ducteur du grand poète Mahmoud Darwich, son ami, mort l’été dernier, et à qui il ne cesse de rendre hommage. Il a fondé en 1981 la Revue d’études pales­ti­niennes et par­ticipé aux négo­cia­tions bila­té­rales entre l’OLP et Israël sur la question des réfugiés pales­ti­niens. Une question qui lui tient à coeur, comme en témoignent son action et ses oeuvres.

F. G.-R.