Le « mur de l’apartheid » construit par Israël inspire plus de violence qu’il n’en évite

Chaque année, des millions de Palestiniens entrent illégalement en Israël, et très peu d’entre eux sont impliqués dans des attentats : à quoi sert donc ce mur, en fait ?

Kamel Hawwash, Middle East Eye, jeudi 13 octobre 2016

Février 2016. Un Palestinien marche le long de la section controversée du mur israélien entre Al-Ram, (derrière le mur) en Cisjordanie et Jérusalem-Est (AFP)

Depuis plus d’une décennie, Israël érige un mur censé assurer la sécurité de ses citoyens.

Ce mur – que le gouvernement israélien a décidé de construire en 2002 afin de « réglementer l’entrée en Israël des Palestiniens en provenance de Cisjordanie », est évoqué sous de nombreuses appellations, bien différentes selon le côté où l’on se trouve : « barrière de sécurité », « barrière de la Cisjordanie », « barrière de séparation », « mur de l’apartheid », et « barrière de la ségrégation raciale ».

À peine 15 % environ du mur se trouve sur la Ligne verte (frontière israélo-palestinienne internationalement reconnue). Les Palestiniens affirment qu’Israël instrumentalise le tracé du mur pour s’approprier toujours plus leurs terres et même accéder à des aquifères stratégiques.

Une fois achevé, le mur fera quelque 709 kilomètres de long (deux fois plus que la Ligne verte) et pourra parfois atteindre 6 à 8 mètres de haut (à titre de comparaison, le mur de Berlin culminait à 3,6 mètres).

La zone qu’elle confisque tout au long du tracé fait en moyenne 60 mètres de large. Puisque 85 % de cette zone se trouve en Cisjordanie, le mur a un impact considérable sur les territoires palestiniens environnants et la circulation des résidents.

Le début de la construction remonte à la deuxième Intifada. Israël fait valoir que le mur a considérablement réduit le nombre d’attentats-suicide, qui survenaient alors régulièrement, leur fréquence étant passée de 73 en 2000-2003 à 12 entre fin 2003 et 2006.

Un mur avec des trous

Seulement voilà, comme le mur n’est pas entièrement terminé, il reste des points de passage, que les Palestiniens empruntent pour entrer en Israël sans autorisation, si du moins ils acceptent d’en prendre le risque.

Justement, beaucoup s’y risquent, à en croire les récentes déclarations du commandant en chef israélien, Gadi Eisenkot. Il a récemment estimé que « certaines parties de la barrière sont constituées d’une clôture, pas d’un mur, et l’on pense qu’entre 50 000 et 60 000 Palestiniens passent chaque jour par là pour entrer illégalement en Israël ».

Eisenkot explique que les forces de sécurité ne parviennent pas à arrêter plus de quelque 4 300 Palestiniens sans permis chaque année, et que 44 % des attentats « terroristes » perpétrés lors de la récente flambée de violence étaient de près ou de loin en lien avec des Palestiniens entrés illégalement en Israël. Bien peu, en fait, par rapport aux quelque 100 000 Palestiniens qui entrent chaque jour légalement en Israël, dont aucun n’a participé à un attentat.

C’est pourtant ce qui a conduit Eisenkot à déclarer devant le comité de contrôle d’État de la Knesset : « Nous faisons tout notre possible pour fermer les zones frontalières encore dépourvues d’un mur. Il reste à ce jour à protéger 100 kilomètres de frontière par un mur de sécurité ».

Si le nombre de Palestiniens clandestins avancé par Eisekot est exact, cela nous fait quelque 18 millions d’entrées illégales par an. Cependant, il faut savoir que le site du ministère israélien des Affaires étrangères a relevé depuis septembre 2015, 157 agressions à l’arme blanche (dont 76 ne furent que des tentatives), 101 fusillades, 46 attentats à la voiture bélier et un seul attentat à la bombe dans un véhicule (un bus en l’occurrence). Cela équivaut donc à un maximum de 304 attaques au moment où j’écris ces lignes.

Une cause ou une conséquence

Je suis évidemment accablé chaque fois qu’un attentat, commis par un Palestinien ou un Israélien frappe des civils. Cependant, si l’on compare les 18 millions de clandestins dont parle Eisenkot avec le nombre d’attentats récents, le pourcentage d’attentats aux mains d’immigrants illégaux est proche de zéro. Et il est encore plus faible si l’on déduit de ce chiffre les attentats commis par des Palestiniens de Jérusalem, qui n’ont donc pas besoin de franchir illégalement la frontière.

Il convient donc de se demander : est-ce le mur qui dissuade les Palestiniens de commettre des attentats ou les agressions israéliennes poussent-elles plutôt les Palestiniens à la violence, les incitant par conséquent à franchir le mur et à attaquer les Israéliens ?

Ceci est confirmé par les témoignages anecdotiques de certains Palestiniens, qui ont posté sur les médias sociaux les raisons pour lesquelles ils étaient partis s’attaquer aux Israéliens : venaient en tête le climat général d’humiliation et les attaques réitérées contre la mosquée d’al-Aqsa.

Le mur fournit-il effectivement à Israël la sécurité tant vantée par ses hauts fonctionnaires ? Question de la plus haute importance car, si ce n’est pas le cas, cette barrière perd quelque peu de sa légitimité, d’autant plus qu’il a un impact négatif sur la vie des Palestiniens.

Les Palestiniens prétendent qu’Israël utilise le tracé du mur pour garder le contrôle des ressources hydriques, privant ainsi les Palestiniens de leur propre approvisionnement en eau, car elle est alors détournée pour alimenter les colonies illégales. Son impact négatif sur l’environnement a également été évalué par des Palestiniens.

Or, au-delà de tout cela, quand on visite la Palestine et que l’on parle à la population locale, il est frappant de constater l’impact du mur sur le tissu même de la société palestinienne.

Restrictions au quotidien

Avant le mur, les Palestiniens se déplaçaient relativement librement entre la Cisjordanie, Jérusalem-Est et les zones israéliennes en deçà de la Ligne verte. Cette liberté a maintenant complètement disparu, pour faire place à un système de points de contrôle et de permis, à cause desquels de nombreux jeunes palestiniens n’ont même pas pu visiter Jérusalem.

Lors d’une récente visite à la Cisjordanie, un médecin palestinien de Ramallah – ville à seulement 15 km de Jérusalem – m’a dit que son fils de 11 ans n’y était jamais allé.

Même quand Israël délivre des permis aux Palestiniens, pour aller, par exemple, prier à la mosquée d’al-Aqsa ou à l’église du Saint-Sépulcre, on relève une grande réticence des autorités à accorder ces permis aux jeunes Palestiniens et parfois même à des Palestiniens d’âge mûr.

Ces permis sont encore plus difficile à obtenir s’ils sont destinés à rendre visite aux familles de l’autre côté du mur – ce qui entrave des interactions sociales considérées comme seulement normales dans tout pays libre. Les jeunes, en particulier, ont de plus en plus rarement l’occasion de se rencontrer, de se fréquenter et de se marier, s’ils résident dans des zones différentes. Et lors des rares occasions ou cela arrive, il faut savoir où se tiendra le mariage – un véritable cauchemar logistique.

Un couple de Ramallah, contraint, pour contourner un couvre-feu local, de se marier dans le quartier de Jérusalem en 2002, est obligé de traverser au point de contrôle de Qalandiya (AFP)

Si un couple de Jérusalem-Est souhaite inviter au mariage la famille élargie habitant en Cisjordanie, la fête ne pourra pas se tenir à Jérusalem-Est. Il leur faudra plutôt l’organiser en Cisjordanie, généralement à Bethléem ou à Ramallah ou dans des zones adjacentes au mur, mais juste à l’intérieur de la Cisjordanie, comme à Ezariyya ou Abu Dis.

Récemment, Israël a interdit à Qassam Barghouti – fils de Marwan Barghouti, le célèbre leader du Fatah emprisonné – d’assister à son propre mariage à Attira, où réside sa femme actuellement. Il en a été réduit à fêter son mariage quelques jours plus tard à Kubar, en Cisjordanie.

Après le mariage se pose alors la question du lieu de résidence de Palestiniens qui ne sont pas titulaires de cartes d’identité du même type. Pour évoquer cette galère, j’aurais besoin de bien plus de mots que je n’en dispose ici.

Certains lecteurs se souviendront de la célèbre photo du pape François faisant une prière improvisée devant le mur près de Bethléem au cours de sa visite de 2014 en Palestine occupée. Or, le fait est que le mur, en l’état actuel des choses, est illégal, aux termes du jugement rendu il y a douze ans par la cour pénale internationale – ignoré par Israël et dont l’application n’a pas été assez vigoureusement défendue par les dirigeants palestiniens.

Israël semble vouloir s’entourer de murs : il vient d’en commencer un sur la frontière avec la bande de Gaza assiégée ; et un autre sur sa frontière sud avec l’Égypte pour empêcher les entrée illégales du côté égyptien. Or, il devrait prendre le temps de méditer sur le fait qu’un mur n’engendre pas de la tolérance ou de la sécurité, mais surtout des divisions et du ressentiment.

Kamel Hawwash est professeur d’ingénierie palestinien-britannique, basé à l’Université de Birmingham. Il milite depuis toujours en faveur de la justice, et pour le peuple palestinien en particulier. Il est vice-président de la Campagne de solidarité Palestine (PSC) et apparaît régulièrement dans les médias pour s’exprimer sur les questions du Moyen-Orient.

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabiès