Le kangourou

Uri Avnery – 30 janvier 2010, dimanche 7 février 2010

Dans notre conflit, les négo­cia­tions de paix se sont sub­sti­tuées à la paix, elles sont devenues un moyen de faire obs­tacle à la paix. Elles repré­sentent un moyen utilisé par les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs pour gagner du temps – du temps pour déve­lopper les colonies et ren­forcer l’occupation.

George Mit­chell res­semble à un kan­gourou qui saute de tous côtés et dont la poche est vide.

Il fait un saut ici et un saut là. Un saut à Jéru­salem puis un saut à Ramallah, Damas, Bey­routh, Amman (mais, qu’à Dieu ne plaise, pas à Gaza, parce que quelqu’un pourrait ne pas apprécier). Des sauts, des sauts, mais il ne sort jamais rien de sa poche, parce que sa poche est vide.

Alors, pourquoi le fait-​​il ? Après tout, il pourrait rester chez lui, cultiver des roses ou jouer avec ses petits-​​enfants.

Cette façon irré­pres­sible de voyager traduit un certain culot. S’il n’a rien à pro­poser, pourquoi gas­piller le temps des gens des médias et des hommes poli­tiques ? Pourquoi consommer du kérosène et nuire à l’environnement ?

L’OBJECTIF DÉCLARÉ de Mit­chell est de “remettre en route le pro­cessus de paix”. Comment ? “En amenant les deux parties à revenir à la table des négociations”.

C’est une naïveté amé­ri­caine que de penser que tous les pro­blèmes du monde peuvent se résoudre à la seule condition que les parties acceptent de s’asseoir à la même table pour parler. Quand des gens rai­son­nables se parlent, ils finissent par trouver une solution.

L’ennui avec cela c’est que les gens res­pon­sables du destin des nations ne sont en général pas des gens rai­son­nables. Ce sont des poli­ti­ciens, avec leurs pas­sions, leurs pré­jugés et leurs élec­teurs, guidés par l’humeur des masses. Lorsque l’on est aux prises avec un conflit vieux de 130 ans, la croyance naïve en la valeur de la parole confine à la folie.

Des décennies d’expérience montrent que les négo­cia­tions sont inutiles si l’une des parties ne sou­haite pas un accord. Pire : les négo­cia­tions peuvent être nui­sibles si l’une des parties les utilise pour faire perdre du temps en donnant une fausse impression d’avancée vers la paix.

Dans notre conflit, les négo­cia­tions de paix se sont sub­sti­tuées à la paix, elles sont devenues un moyen de faire obs­tacle à la paix. Elles repré­sentent un moyen utilisé par les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs pour gagner du temps – du temps pour déve­lopper les colonies et ren­forcer l’occupation.

(Dans une interview à Haaretz publiée hier, Ehoud Barak accusait la gauche en général, et Gush Shalom et La Paix Main­tenant en par­ti­culier, de ne pas sou­tenir l’appel de Neta­nyahou en faveur de négo­cia­tions. Il s’en fallait de peu qu’il ne nous accuse de trahison.)

Toute per­sonne qui propose aujourd’hui des négo­cia­tions “sans condi­tions préa­lables” est com­plice du gou­ver­nement de Netanyahou-​​Barak-​​Lieberman dans un complot de sabotage des chances de paix. Même Mit­chell est devenu – peut-​​être contre son gré – un tel com­plice. Lorsqu’il exerce des pres­sions sur Mahmoud Abbas “pour qu’il revienne à la table des négo­cia­tions”, il joue le jeu de Neta­nyahou qui se pré­sente lui-​​même comme le grand paci­fiste. Abbas est dépeint comme l’homme qui a “grimpé dans un grand arbre et qui ne sait pas comment redes­cendre”. Il n’y a ni occu­pation, ni activité de colo­ni­sation, ni judaï­sation de Jérusalem-​​Est. Le seul pro­blème, c’est de trouver une échelle. Une échelle pour Abbas !

Tout cela pour quoi ? Dans quel but le kan­gourou saute-​​t-​​il ? Tout cela, c’est pour venir en aide à Obama qui a soif d’un succès poli­tique comme un homme qui a soif d’eau dans le désert. L’engagement de négo­cia­tions, même sans objectifs, serait pré­senté comme un grand succès diplomatique.

L’AUTRE jour, Obama lui-​​même a fait un geste rare : le pré­sident des États-​​Unis d’Amérique a déclaré publi­quement qu’il avait commis une erreur et s’en est excusé. Il a reconnu qu’il n’avait pas évalué cor­rec­tement les dif­fi­cultés qu’impliquait la remise en route du pro­cessus de paix.

Tout le monde a loué le Président. Quel dirigeant courageux ! Quelle noblesse !

À quoi je voudrais ajouter : quel culot !

Voici le diri­geant le plus puissant du monde qui vient dire : je m’étais trompé. Je n’avais pas compris. J’ai échoué. Pendant une année entière, je n’ai fait abso­lument aucun progrès vers une solution du conflit israélo-​​palestinien. Voyez mon hon­nêteté ! Voyez comme je suis prêt à recon­naître mes erreurs !

C’est du culot. C’est du culot parce qu’une année entière a été perdue à cause de cette “erreur”, une année entière au cours de laquelle 1,5 million d’êtres humains à Gaza, des hommes, des femmes et des enfants ont souffert le dénuement le plus complet, beaucoup d’entre eux sans nour­riture suf­fi­sante, beaucoup d’entre eux sans abri dans le froid et la pluie. Une année entière au cours de laquelle des cen­taines de foyers pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est ont été démolis tandis que de nou­veaux projets de loge­ments juifs voyaient le jour à un rythme démentiel. Une année entière pendant laquelle des colonies de Cis­jor­danie ont été agrandies, des routes d’apartheid construites et des pogroms conduits au nom du « prix à payer » [c’est-à-dire le prix pour le déman­tè­lement d’une maison dans un poste avancé – NDT.– Source : la tra­duction allemande]

Donc, avec tout le respect qui vous est dû, Mon­sieur le Pré­sident, le mot “erreur” ne saurait suffire.

La Bible dit : « Celui qui cache ses trans­gres­sions ne prospère point, Mais celui qui les avoue et les délaisse obtient misé­ri­corde » [Tra­duction « offi­cielle » fran­çaise] (Pro­verbes 28, 13). Obama ne cache pas son “erreur” et c’est bien. Mais c’est la seconde partie du verset qui importe : « qui les avoue et les délaisse ». Aucune misé­ri­corde pour celui qui “avoue” mais qui ne “délaisse” pas. Vous n’avez pas men­tionné un seul mot pour sug­gérer que vous êtes sur le point de délaisser vos anciennes pratiques.

C’est du culot pour une autre raison encore : vous dites que vous avez échoué parce que vous n’avez pas évalué cor­rec­tement les pro­blèmes inté­rieurs des deux diri­geants, Neta­nyahou et Abbas. Neta­nyahou, dites-​​vous, a une coa­lition d’extrême droite et Abbas a le Hamas.

Désolé, désolé, mais qu’en est-​​il de votre propre “coa­lition”, qui ne vous autorise pas à bouger d’un pouce dans la bonne direction ? Qu’en est-​​il des deux chambres du Congrès qui sont com­plè­tement sou­mises aux lobbys pro-​​israéliens, tant le juif que le chrétien-​​évangélique ? Qu’en est-​​il de votre crainte de votre extrême droite qui apporte son soutien à notre propre extrême droite ? Qu’en est-​​il de votre inca­pacité – ou de votre refus – à exercer votre pouvoir d’influence, à investir du capital poli­tique dans une confron­tation avec les lobbys pour aller de l’avant en fonction des intérêts véri­tables des États-​​Unis (et d’Israël) – comme le fit en son temps le pré­sident Dwight D. Eisen­hower, et même, pendant une courte période, le Secré­taire d’État James Baker ?

LE TER­RIBLE coup porté à Obama dans l’élection par­tielle du Mas­sa­chu­setts a aba­sourdi beaucoup de gens. Il a modifié le contexte de la poli­tique amé­ri­caine et est en train de mettre en danger la réforme du système de santé, le joyau de la cou­ronne dont il s’est ceint la tête. Cela menace de le trans­former en un canard boiteux qui pourrait non seulement perdre cette année les élec­tions de mi-​​mandat, mais aussi échouer à se faire réélire dans main­tenant moins de trois ans.

Beaucoup demandent : qu’est-il arrivé au brillant can­didat qui a charmé l’ensemble des États-​​Unis et mobilisé des mil­lions de nou­veaux élec­teurs enthou­siastes ? Où est l’homme animé d’une vision qui a soulevé les masses avec ce cri de guerre “Yes we can” ?

Comment le can­didat qui sou­levait l’enthousiasme s’est-il trans­formé en un pré­sident quel­conque, quelqu’un qui ne pas­sionne per­sonne ? Comment le can­didat qui trouvait tou­jours le mot qui faisait mouche s’est-il trans­formé en pré­sident inca­pable de toucher le cœur des gens ? Comment a fait le can­didat qui prenait toutes les bonnes déci­sions s’est-il trans­formé en un pré­sident qui se montre inca­pable de prendre des déci­sions ? Comment l’anti-Bush est-​​il devenu un autre Bush ?

Il me semble que les réponses se trouvent dans l’un des para­doxes fon­da­mentaux du système démo­cra­tique. J’y ai pensé souvent lorsque je sié­geais à la Knesset à entendre des dis­cours ennuyeux.

Un leader démo­cra­tique qui a une vision et désire la réa­liser doit franchir deux épreuves : gagner une élection et gou­verner un pays. S’il n’est pas élu, il n’aura aucune chance de réa­liser son rêve. S’il échoue au gou­ver­nement, sa vic­toire élec­torale perd son sens.

L’ennui, c’est que ces deux acti­vités sont très dif­fé­rentes. Et même elles ont ten­dance à se contredire l’une l’autre, parce qu’elles exigent des qua­lités très différentes.

Le can­didat doit faire des dis­cours, exciter l’imagination, faire des pro­messes et convaincre les élec­teurs qu’il est capable de les réa­liser. Ces talents peuvent natu­rel­lement repré­senter une aide pour le diri­geant – mais elles ne suf­fisent pas à lui donner la capacité de diriger. Le diri­geant doit prendre des déci­sions dif­fi­ciles, résister à des pres­sions extrêmes, gérer un énorme appareil dont beaucoup de com­po­santes se contre­disent, convaincre l’opinion publique de son pays et les diri­geants de pays étrangers. Il ne peut pas satis­faire tous les sec­teurs de l’opinion publique et tous les groupes d’intérêt de la même façon qu’il s’y efforçait en tant que candidat.

Les can­didats les plus convain­cants se trans­forment souvent en chefs de gou­ver­nement catas­tro­phiques. Ils ont été porté au pouvoir par l’enthousiasme qu’ils sus­citent chez leurs élec­teurs et découvrent tout d’un coup que leurs brillants dis­cours n’ont plus aucun effet – ni sur les membres de leur par­lement, ni sur l’opinion publique, ni sur les diri­geants étrangers. Leur talent le plus brillant est devenu inutile.

J’ai l’impression que les nom­breux dis­cours d’Obama com­mencent à fatiguer les gens et qu’ils perdent de leur pouvoir de séduction. Lorsqu’il tourne la tête de gauche à droite puis de droite à gauche, d’un télé­prompteur à l’autre, il com­mence à res­sembler à une poupée méca­nique. Les mil­lions de gens qui regardent ses dis­cours à la télé­vision le voient se tourner vers la gauche et se tourner vers la droite, mais sans jamais les regarder réel­lement dans les yeux.

Le can­didat est un acteur sur scène jouant le rôle d’un diri­geant. Après les élec­tions, lorsqu’il devient réel­lement un diri­geant, il peut se retrouver impuissant. L’homme qui joue Jules César dans la pièce de Sha­kes­peare peut être un grand acteur, mais s’il était César dans la vie réelle, il n’aurait pas la moindre idée de ce qu’il devrait faire. (Lorsque j’ai dit cela à un acteur, sa réplique fut : “mais César lui-​​même ne serait pas capable de jouer César sur scène !”)

Barak Obama n’a rien d’un César : c’est plutôt Hamlet, Prince d’Amérique. Envoutant, séduisant, plein de bonnes inten­tions – mais faible et hésitant. Diriger ou ne pas diriger, là est la question.

IL EST tout à fait pré­maturé d’annoncer la mort poli­tique d’Obama. Au contraire de Marc Antoine, qui déclare dans la pièce : “Je viens pour enterrer César, non pour faire son éloge”, je ne suis pas encore prêt à enterrer le grand espoir qu’il a soulevé.

Une année s’est écoulée depuis son entrée à la Maison Blanche. Il reste encore trois ans avant les pro­chaines élec­tions. Il est vrai que, dans la pre­mière année, après une vic­toire aussi écla­tante, il aurait été beaucoup plus facile pour lui de réa­liser des choses que pendant les trois années sui­vantes, mais Obama peut encore se reprendre, tirer les conclu­sions qui s’imposent de l’expérience et réussir un retour.

Un des chemins pour y par­venir passe par Jéru­salem. Obama doit retenir son kan­gourou à la maison et prendre lui-​​même l’initiative en mains. Il doit annoncer un plan de paix clair, celui pour lequel il y a main­tenant un consensus du monde entier (deux états pour deux peuples, un état pales­tinien dans l’ensemble des ter­ri­toires occupés avec Jérusalem-​​Est pour capitale et le déman­tè­lement des colonies en ter­ri­toire pales­tinien) et appeler les deux parties à y adhérer en théorie et en pra­tique – peut-​​être par un réfé­rendum des deux côtés. Lorsque le moment sera venu, il pourra venir à Jéru­salem et adresser au peuple d’Israël depuis la tribune de la Knesset un message clair et sans équivoque.

En bref : exit Hamlet, voici Jules César.