Le grand pari

Uri Avnery – 10 avril 2010, mardi 13 avril 2010

J’ai ren­contré Salam Fayyad, le Premier ministre pales­tinien, il y a deux semaines, et j’ai été une fois de plus impres­sionné par le calme et la modestie qui se dégagent de lui.

En général, je le ren­contre lors de mani­fes­ta­tions, comme celles qui ont lieu à la bar­rière de Bil’in. Cette fois aussi, il n’y eut pas d’autre occasion que celle d’une banale poignée de mains et de quelques mots de politesse.

Nous nous sommes trouvés ensemble pour célébrer le Jour de la Terre dans un petit village près de Qal­qilia, dont le nom n’est connu que de peu de gens : Izbat-​​al-​​Tabib. Le village a été créé en 1920 et l’autorité d’occupation n’en reconnait pas l’existence. Elle veut le démolir et trans­férer ses vastes terres à la colonie voisine d’Alfei Menashe.

Nous étions entourés par un important groupe de per­son­na­lités res­pec­tables – les diri­geants des vil­lages voisins et des per­son­na­lités offi­cielles des orga­nismes qui font partie de l’OLP – ainsi que par les habi­tants du village. Je ne pouvais lui parler que depuis la tribune. Je le sup­pliai de ren­forcer la coopé­ration entre les diri­geants pales­ti­niens et le camp de la paix israélien, une coopé­ration qui s’est affaiblie depuis les assas­sinats de Yasser Arafat et de Fayçal Husseini.

Il est impos­sible de ne pas aimer Fayyad. Il rayonne d’honnêteté, de sérieux et de sens des res­pon­sa­bi­lités. Il inspire confiance. Rien de la souillure de cor­ruption qui lui a été imputée. Il n’est le fonc­tion­naire d’aucun parti. Ce n’est qu’après avoir beaucoup hésité qu’il a rejoint un petit parti (“La Troi­sième Voie”). Dans la confron­tation entre le Fatah et le Hamas, il ne fait partie d’aucun des deux blocs rivaux. Il res­semble à un directeur de banque – et c’est en réalité ce qu’il était : un cadre supé­rieur de la Banque Mon­diale et du Fonds Moné­taire International.

Le Fayyad de 58 ans est l’exact contraire de Yasser Arafat qui le nomma d’abord ministre des Finances. Le Raïs déga­geait l’autorité, le Premier Ministre laisse trans­pa­raître un manque d’assurance. Arafat était un extra­verti, Fayyad est un intro­verti. Arafat était un homme de pos­tures théâ­trales, Fayyad ne sait pas ce qu’est une posture.

Mais la plus grande dif­fé­rence entre les deux tient à leurs méthodes. Arafat ne mettait pas tous ses œufs dans le même panier, il uti­lisait de nom­breux paniers. Il était prêt à faire appel – simul­ta­nément ou alter­na­ti­vement – à la diplo­matie et à la lutte armée, à l’action popu­laire et à des voies secrètes, à des groupes modérés et radicaux. Il avait la conviction que le peuple pales­tinien était trop faible pour se passer de quelque moyen que ce soit.

Fayyad, en revanche, met tous ses œufs – et ceux des Pales­ti­niens – dans un seul panier. Il choisit une seule stra­tégie et s’y tient. C’est un pari per­sonnel et national – un pari auda­cieux et dan­gereux en vérité.

FAYYAD EST CONVAINCU, à ce qu’il semble, que la seule chance pour les Pales­ti­niens d’atteindre leurs objectifs nationaux repose sur des moyens non vio­lents, en coopé­ration étroite avec les États-​​Unis.

Son plan consiste à mettre sur pied les ins­ti­tu­tions natio­nales pales­ti­niennes et à créeer un base écono­mique solide, et, pour la fin de l’année 2011, de déclarer l’État de Palestine.

Cela rap­pelle la stra­tégie sio­niste clas­sique sous David Ben-​​Gourion. En langage sio­niste, on appelait cela “créer des faits sur le terrain”.

Le plan de Fayyad se fonde sur l’hypothèse que les États-​​Unis recon­naî­tront l’État pales­tinien et impo­seront à Israël les condi­tions bien connues de la paix : deux États, le retour aux fron­tières de 1967 avec des échanges d’un commun accord de ter­ri­toires limités, Jérusalem-​​Est comme capitale de la Palestine, l’évacuation de toutes les colonies qui ne seront pas inclues dans les échanges de ter­ri­toires, le retour d’un nombre sym­bo­lique de réfugiés dans le ter­ri­toire israélien et l’établissement des autres en Palestine ou ailleurs.

CELA SEMBLE une stra­tégie rai­son­nable, mais elle soulève de nom­breuses questions.

Pre­mière question : les Pales­ti­niens peuvent-​​ils vraiment compter sur les États-​​Unis pour jouer leur rôle ?

Au cours des der­nières semaines, les chances pour que cela se pro­duise se sont amé­liorées. Après ses impres­sion­nantes vic­toires à l’intérieur et à l’étranger, le Pré­sident Obama est en train de faire preuve d’une assu­rance renou­velée en ce qui concerne les ques­tions israélo-​​palestiniennes. Il pourrait main­tenant être prêt à imposer aux deux parties un plan de paix amé­ricain com­portant ces éléments.

Les États-​​Unis ont exprimé clai­rement qu’il ne s’agit pas là de propos en l’air, mais d’une stra­tégie fondée sur une évaluation sérieuse des intérêts nationaux amé­ri­cains, avec le soutien des chefs militaires.

Mais la bataille décisive n’a pas encore eu lieu. On peut s’attendre à une lutte de Titans entre les deux lobbys les plus puis­sants de Washington : le lobby mili­taire et le lobby pro israélien. La Maison Blanche contre le Congrès. Le pari de Fayyad se fonde sur l’espoir que Barack Obama, avec l’aide du général David Petraeus, va sortir vain­queur de cette lutte.

C’est un pari raisonnable, mais un pari risqué.

DEUXIÈME QUESTION : est-​​il pos­sible de construire le “futur État” pales­tinien sous occu­pation israélienne ?

Pour le moment, Fayyad connait le succès. Il y a réel­lement une cer­taine pros­périté en Cis­jor­danie qui, cependant, profite prin­ci­pa­lement à une cer­taine classe. Le gou­ver­nement Néta­nyahou sou­tient cet effort, dans l’illusion qu’une “paix écono­mique” peut tenir lieu de paix réelle.

Mais l’ensemble de cet effort repose sur des pieds d’argile. L’autorité d’occupation peut tout balayer d’un seul coup. Nous avons déjà été témoin de cela avec l’opération “Rempart” de mai 2002, lorsque l’armée israé­lienne a détruit d’un seul coup tout ce que les Pales­ti­niens avaient construit à la suite des accords d’Oslo. J’ai vu de mes propres yeux les bureaux détruits de l’Autorité Pales­ti­nienne à Ramallah, les ordi­na­teurs brisés, les mon­ceaux de docu­ments détruits dis­persés sur le sol dans les minis­tères de l’Éducation et de la Santé, les murs enfoncés de la Mouqata.

Si le gou­ver­nement israélien en décide, toutes les admi­nis­tra­tions gou­ver­ne­men­tales bien orga­nisées de Fayyad, toutes les nou­velles entre­prises et les ini­tia­tives écono­miques, par­tiront en fumée.

Fayyad fait confiance au filet de sécurité amé­ricain. Et il est vrai qu’on peut douter de la pos­si­bilité pour Néta­nyahou de faire, à l’ère Obama, ce que fit Ariel Sharon en 2002 sous George W. Bush.

Un élément important de la nou­velle situation est “l’armée de Dayton”. Le général des États-​​Unis Keith Dayton est en train de former les forces de sécurité pales­ti­niennes. Tous ceux qui les ont vus savent qu’il s’agit, à toutes fins utiles, d’une armée régu­lière. (Lors de la mani­fes­tation de la Journée de la Terre, les soldats pales­ti­niens, avec leurs casques et leurs uni­formes kakis, étaient déployés sur la colline, tandis que les soldats israé­liens, sem­bla­blement équipés, étaient déployés en dessous. C’était en zone C, qui selon les accords d’Oslo est sous contrôle mili­taire israélien. Les deux armées uti­li­saient les mêmes jeeps amé­ri­caines, sim­plement peintes de cou­leurs différentes.)

Il n’y a pas de doute que Fayyad a conscience qu’il y a seulement une faible dif­fé­rence entre sa stra­tégie et la col­la­bo­ration avec l’occupation.

TROI­SIÈME QUESTION : qu’arrivera-t-il si les Pales­ti­niens déclarent leur État à la fin de l’année 2011 ?

Beaucoup de Pales­ti­niens sont scep­tiques. Après tout, le Conseil National Pales­tinien a déjà déclaré un État pales­tinien indé­pendant en 1988. À cette occasion festive, la Décla­ration d’Indépendance Pales­ti­nienne, écrite par le poète Mahmoud Darwish, fut pro­noncée. Elle res­sem­blait étran­gement à la Décla­ration Israé­lienne d’Indépendance. Des dizaines de pays recon­nurent cet État, et les repré­sen­tants de l’OLP y jouissent du statut officiel d’ambassadeur. Mais, est-​​ce que cela a amé­lioré la situation des Palestiniens ?

La prin­cipale question est de savoir si les États-​​Unis recon­naî­tront l’État pales­tinien dès le jour de sa fon­dation et si le Conseil de Sécurité des Nations Unies lui emboîtera le pas.

En mai 1948, les États-​​Unis accor­dèrent au nouvel État d’Israël une recon­nais­sance de facto mais non de jure. Staline les devança en recon­naissant Israël de jure immédiatement.

Si l’espoir de Fayyad se réalise et si les États-​​Unis recon­naissent l’État de Palestine, la situation des Pales­ti­niens changera de façon spec­ta­cu­laire. Presque cer­tai­nement, le gou­ver­nement israélien n’aura pas d’autre choix que signer un accord de paix dicté par les Amé­ri­cains. Israël devra se retirer de presque toute la Cisjordanie.

QUATRIÈME QUESTION : est-​​ce que cela s’appliquera à Gaza ?

Pro­ba­blement oui. Contrai­rement à l’image dia­bo­lique créée par la pro­pa­gande israé­lienne et amé­ri­caine, le Hamas sou­haite un État pales­tinien, non un émirat isla­mique. Comme nos propres ortho­doxes qui aspirent à un État gou­verné par des lois reli­gieuses et par les rabbins, ils savent comment faire des com­promis avec la réalité. Les ambi­tions du Hamas ne se limitent pas à la petite enclave qu’ils contrôlent actuel­lement. Il veut jouer un rôle majeur dans le futur État de Palestine.

La position offi­cielle du Hamas est qu’il acceptera un accord signé par l’Autorité pales­ti­nienne s’il est ratifié par le peuple pales­tinien dans un réfé­rendum ou par un vote du Par­lement. Il fau­drait noter que même actuel­lement, le Hamas traite l’expérience de Fayyad avec une relative indulgence.

Fayyad est un homme de com­promis. Il aurait obtenu un modus vivendi avec le Hamas depuis long­temps si les États-​​Unis n’y avaient pas opposé un véto absolu.

La division pales­ti­nienne est, dans une large mesure, le fait des États-​​Unis et d’Israël. Israël y a contribué en coupant tout lien phy­sique entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza – en vio­lation fla­grante des accords d’Oslo qui défi­nissent la Cis­jor­danie et la bande de Gaza comme un seul ter­ri­toire. Israël s’engageait à ouvrir quatre “pas­sages sécu­risés” entre les deux ter­ri­toires. Ils n’ont pas été ouverts un seul jour.

Les Amé­ri­cains ont une repré­sen­tation pri­mitive du monde, héritée des jours de l’Ouest Sauvage : il y a partout des braves types et des sales types. En Palestine, les braves types sont les gens de l’Autorité Pales­ti­nienne, les sales types sont le Hamas. Fayyad devra fournir de gros efforts pour convaincre Washington d’adopter une attitude un peu plus nuancée.

QUE SE PASSERA-​​T-​​IL si le pari de Fayyad se révèle être une erreur his­to­rique ? Si le lobby pro israélien l’emporte sur les hommes d’État et les généraux ? Ou si quelque crise mon­diale détourne l’attention de la Maison Blanche vers une autre direction ?

Si Fayyad échoue, chaque Pales­tinien en tirera la conclusion évidente : Il n’y a aucune chance de solution paci­fique. Une intifada san­glante suivra, le Hamas prendra le contrôle du peuple pales­tinien – jusqu’à ce qu’il soit à son tour évincé par des forces plus radicales.

Salam Fayyad peut vraiment dire : après moi, le déluge.