Le discours de Netanyahou : Décryptage

Laurent Mely – Dumortier, mardi 30 juin 2009

La lecture attentive du dis­cours montre clai­rement que la nou­velle orien­tation du gou­ver­nement israélien ne constitue en aucun cas un progrès.

Adepte de la méthode Coué, l’Union Euro­péenne veut voir « un pas dans la bonne direction » (cf. article France 24) dans le dis­cours pro­noncé par Ben­jamin Neta­nyahou le 14 juin à l’université de Bar-​​Ilan ; dis­cours où il a exposé sa vision d’une paix au Proche-​​Orient.

Pourtant, la lecture attentive du dis­cours (texte intégral, en anglais) montre clai­rement que la nou­velle orien­tation du gou­ver­nement israélien ne constitue en aucun cas un progrès. Au contraire, il fait preuve dans son dis­cours d’une vision extrê­mement par­tiale de l’histoire et formule de nom­breuses exi­gences inac­cep­tables pour le peuple pales­tinien. [1]

Une vision partiale de l’histoire :

“our connection to the land of Israel, and the Pales­tinian popu­lation living within it” (notre lien his­to­rique avec la terre d’Israel, et la popu­lation pales­ti­nienne qui y vit) En une phrase, le cœur du conflit idéo­lo­gique est dévoilé, sans fard ni artifice. Dans la vision du gou­ver­nement israélien, le peuple juif a un lien « his­to­rique » avec la terre d’Israël, sur laquelle vit une popu­lation pales­ti­nienne qui n’a - elle - aucun lien avec cette terre.

En une seule phrase, l’existence même d’une his­toire et d’une culture pales­ti­nienne est niée, comme est nié le droit du peuple pales­tinien à reven­diquer cette terre comme sienne. Peut-​​on construire la paix sur ces bases ?

Partant de ce constat, l’histoire est revi­sitée dans le sens le plus favo­rable à Israël : “The attacks against us began in the 1920s, esca­lated into a com­pre­hensive attack in 1948 with the decla­ration of Israel’s inde­pen­dence” (les attaques contre nous ont com­mencé dans les années 20, pour culminer en une attaque générale en 1948 avec la décla­ration d’indépendance d’Israel) Le premier ministre israélien passe oppor­tu­nément sous silence les vio­lences des milices juives de l’Irgoun qui per­pé­tuèrent des assas­sinats et des attentats ter­ro­ristes dès 1936, contri­buant ainsi for­tement à ins­crire la Palestine Man­da­taire dans un climat de guerre civile plus de 10 ans avant l’expiration du mandat bri­tan­nique [2]

“All this occurred during the fifty years before a single Israeli soldier ever set foot in Judea and Samaria.” (Tout ceci eut lieu 50 ans avant l’arrivée du premier soldat israelien en Judée et Samarie) L’OLP reconnaît aujourd’hui pour fron­tière la “ligne verte” de 1967. Ce qui ne change pas pour autant la réalité his­to­rique : les soldats israé­liens ont conquis mili­tai­rement entre 1947 et 1949 la moitié du ter­ri­toire dévolu à l’Etat Pales­tinien par la plan de partage de 1947 [3].

Revi­siter et réécrire l’histoire de la fon­dation de l’état israélien permet ensuite à Ben­jamin Neta­nyahou de tordre la réalité his­to­rique plus récente, en sa faveur :

“the simple truth is that the root of the conflict was, and remains, the refusal to reco­gnize the right of the Jewish people to a state of their own, in their his­toric homeland.“ (la vérité est que la racine du conflit était, et demeure encore, dans le refus de recon­naitre le droit au peuple juif d’avoir un état, dans leur patrie his­to­rique.) et plus loin “The Pales­tinian lea­dership must arise and say : “Enough of this conflict. We reco­gnize the right of the Jewish people to a state of their own in this land, and we are pre­pared to live beside you in true peace.” (La direction pales­ti­nienne doit se lever et déclarer : "assez de ce conflit. Nous recon­naissons le droit du peuple juif à un état sur cette terre, et nous sommes prêts à vivre à vos côtés dans une paix véri­table.) Et pourtant, l’OLP reconnaît le plan de partage de la Palestine et donc Israël depuis plus de vingt ans (dis­cours de Yasser Arafat devant les Nations Unis le 15÷12÷88) ! Ben­jamin Neta­nyahou ignore-​​t-​​il que le Hamas est lui aussi prêt à recon­naître Israël dans le cadre d’un accord de paix global, comme il l’a déclaré à l’ancien pré­sident des USA Jimmy Carter en avril 2008 (CNN, 17/​04/​2008) ?

“The signing of peace treaties have brought about an end to their (les états arabes) claims against Israel, an end to the conflict. But to our regret, this is not the case with the Pales­ti­nians” (les signa­tures de traités de paix ont mis fin à leurs (les états arabes) exi­gences envers Israel, et mis fin au conflit. Mais à notre grand regret, c’est n’est pas le cas avec les Pales­ti­niens) Les nom­breux traités de paix n’ont jamais été inté­gra­lement appliqués par Israël. Ainsi, la « Feuille de Route » pré­voyait entre autre le gel de la colo­ni­sation (y compris l’expansion natu­relle des colonies), ce qui n’a bien sûr jamais été le cas. Dès lors, comment s’étonner que les dif­fé­rentes signa­tures de traités non appliqués n’aient pas amené la paix ?

“We eva­cuated every last inch of the Gaza strip, we uprooted tens of set­tle­ments and evicted thou­sands of Israelis from their homes, and in res­ponse, we received a hail of mis­siles on our cities, towns and children.” (Nous avons évacué le dernier carré de terre de la Bande de Gaza, nous avons démantelé des dizaines de colonies et expulsé des mil­liers d’Israéliens de leurs maisons, et en réponse, nous avons reçu une pluie de mis­siles sur nos villes, nos vil­lages et nos enfants) Ben­jamin Neta­nyahou omet soi­gneu­sement de dire que si les colons furent évacués de Gaza, l’armée israé­lienne en a gardé le contrôle total des fron­tières ter­restres, aériennes et mari­times, main­tenant ainsi une autre forme de vio­lence et d’oppression. Cette vio­lence s’est même ren­forcée avec le blocus total imposé après la prise de pouvoir du Hamas à Gaza. La vio­lence des roquettes du Hamas-​​ pour condam­nable qu’elle soit-​​ est la réponse à une autre vio­lence tout aussi condamnable.

La vision du conflit israélo-​​palestinien de Ben­jamin Neta­nyahou est donc extrê­mement par­tielle et par­tiale. Elle donne une idée fausse des ori­gines du conflit et des pré­dis­po­si­tions de chacun à le résoudre, ce qui ne peut qu’aboutir à des pro­po­si­tions qui ne sont pas accep­table pour les Palestiniens.

Un ensemble de propositions inacceptable.

Ben­jamin Neta­nyahou pro­nonce les mots « Pales­tinian state ». C’est bien le moins qu’il pouvait dire, mais surtout, cela n’a rien de nouveau. Israël tire sa légi­timité du plan de partage de l’ONU (réso­lution n°181 du 29 novembre 1947). En adhérant à l’ONU en 1949, Israël s’est engagé a res­pecté le droit inter­na­tional, et notamment toutes les décla­ra­tions rap­pelant le droit à un état pales­tinien. Cet enga­gement a été renouvelé à maintes reprises et notamment lors de l’acceptation de la « Feuille de Route » en date du 30 avril 2003. Ce qui est nouveau, ce sont les sévères res­tric­tions faites à cette reconnaissance :

« "Israel needs defen­sible borders, and Jeru­salem must remain the united capital of Israel ». (Israël a besoin de fron­tières défen­dables, et Jéru­salem doit demeurer la capitale unie d’Israël) Voilà en quels termes le gou­ver­nement israélien pose la question ter­ri­to­riale. Il n’y a aucun mot sur les fron­tières de « 1967 » pourtant reconnue par la com­mu­nauté inter­na­tionale (réso­lution n°242 des Nations unies, du 22 novembre 1967), mais seulement la réaf­fir­mation des pré­ten­tions israé­liennes sur Jérusalem-​​Est et des fron­tières « défen­dables », ce qui laissent augurer d’autres reven­di­ca­tions sur des terres pales­ti­niennes, notamment dans la Vallée du Jourdain.

“we have no intention of building new set­tle­ments or of expro­priating addi­tional land for existing set­tle­ments. But there is a need to enable the resi­dents to live normal lives, to allow mothers and fathers to raise their children like families elsewhere”. (nous n’avons aucune intention de construire de nou­velles colonies ou d’exproprier plus de terres pour nos colonies exis­tantes. Mais il faut per­mettre aux habi­tants de vivre des vies nor­males, per­mettre aux parents d’élever leurs enfants comme pour n’importe quelle famille.) Plus encore, Ben­jamin Neta­nyahou ne s’engage abso­lument pas à évacuer une quel­conque colonie israé­lienne pour régler la question ter­ri­to­riale. Bien au contraire, s’il promet de ne pas en construire de nou­velles, il déclare que les colonies actuelles pourront continuer à grossir « natu­rel­lement » durant la phase de négo­ciation. Ceci est en contra­diction totale avec les enga­ge­ments pré­cé­dents d’Israël et notamment la « Feuille de Route » en date du 30 avril 2003. Et on peut se demander quelles seront les exi­gences israé­liennes dans le futur plan de paix pour per­mettre aux colons de vivre des « vies nor­males » dans leurs colonies au cœur d’un hypo­thé­tique état palestinien.

“The Pales­tinian refugee problem must be solved, and it can be solved, as we our­selves proved in a similar situation. Tiny Israel suc­cess­fully absorbed hun­dreds of thou­sands of Jewish refugees who left their homes and belon­gings in Arab coun­tries. The­refore, justice and logic demand that the Pales­tinian refugee problem be solved outside Israel’s borders.“ (le pro­blème des réfugiés pales­ti­niens doit être résolu, et il peut l’être, comme nous l’avons démontré nous mêmes dans une situation simi­laire. La minuscule Israel a absorbé des cen­taines de mil­liers de réfugiés juifs qui ont aban­donné leurs maisons et leurs biens dans les pays arabes. Il serait donc juste et logique que le pro­blème des réfugiés pales­ti­niens soit résolu hors des fron­tières israe­liennes.) La vision par­tiale de l’histoire sert la logique actuelle. Le premier ministre israélien évite soi­gneu­sement de parler des mil­lions de déportés juifs qui au len­demain de la deuxième guerre mon­diale sont revenus dans leurs foyers et dans leurs pays d’origine, c’est-à-dire en Europe et non pas en Israël.

D’autre part, l’OLP ne s’oppose pas, bien au contraire, au retour en Palestine des réfugiés juifs qui fuirent les combats de 1947 (réfugiés qui n’étaient pas « des cen­taines de mil­liers », mais des dizaines de mil­liers tout au plus).

Enfin, absorber des « cen­taines de mil­liers » de réfugiés dans 78% de la Palestine Man­da­taire (état d’Israël dans les fron­tières de 1967) dont on a chassé plus d’un mil­lions de pales­ti­niens ne se compare pas à absorber plu­sieurs mil­lions de réfugiés dans 22% de la Palestine Man­da­taire (Cis­jor­danie et Gaza). La bande de Gaza est déjà le ter­ri­toire ayant la plus forte densité de popu­lation au monde.

De plus, contrai­rement aux propos de Ben­jamin Neta­nyahou, la justice demande (réso­lution n°194 des Nations Unis en date du 11 décembre 1948) le retour des réfugiés dans leurs foyers d’origine, y compris en Israël. Ce fut le cas pour les déportés juifs de 1945 ; en 1999 l’OTAN a garantie par les armes le retour des réfugiés Kosovars et Serbes au len­demain de la guerre du Kosovo. Les réfugiés pales­ti­niens seraient-​​ils les seuls à se voir interdire ce droit ? (Cf. article sur le droit au retour des réfugiés).

Enfin, Ben­jamin Neta­nyahou demande que "les Pales­ti­niens recon­naissent Israel comme l’état du peuple juif". Si l’OLP reconnaît le droit à l’existence d’Israël (dis­cours de Yasser Arafat devant les Nations Unis le 15 décembre 1988), peut-​​elle recon­naître Israël comme « l’état du peuple juif » alors qu’un million de pales­ti­niens vivent en Israël et dis­posent de la citoyenneté israélienne ?

Ben­jamin Neta­nyahou pro­nonce les mots « état pales­tinien », mais sur les trois points essen­tiels de tout pro­cessus de paix : fron­tière de 1967, Jérusalem-​​Est pour capital, droit au retour des réfugiés, il oppose une fin de non recevoir. Pire encore, le premier ministre israélien nie la légi­timité du peuple pales­tinien sur sa terre.

Enfin, au milieu de son dis­cours, le premier ministre israélien dit “So far I have spoken about the need for Pales­ti­nians to reco­gnize our rights. In a moment, I will speak openly about our need to reco­gnize their rights.” (jusqu’à présent, j’ai parlé de la nécessité pour les Pales­ti­niens de recon­naitre nos droits. Dans un moment, je par­lerai en toute fran­chise sur la nécessité pour nous de recon­naitre leurs droits aux Pales­ti­niens) Il n’y a pas un mot en ce sens dans la suite. Peut-​​être dans un futur dis­cours ? Aucune date n’est pro­grammée en tout cas.

Dans ces condi­tions, il ne peut pas s’agir d’une véri­table offre de paix, et on com­prend que les pales­ti­niens l’aient rejeté [4].

[1] remarque : le lecteur me par­donnera si les cita­tions sont en anglais. Pour plus de pré­cision, je préfère me référer à la version offi­cielle et donc en anglais du dis­cours). [remarque du Grand Soir : l’auteur nous par­donnera de rajouter une tra­duction malgré tout]

[2] cf. Wiki­pedia, Irgoun

[3] cf. carte his­toire Palestine  –  Israël

[4] Cf. France-​​​​Palestine