Le conseil du diable

Uri Avnery, mardi 8 juillet 2008

Si Obama capitule devant ses conseillers et devant le diable qui chu­chote à son oreille, il peut gagner des voix de l’autre camp mais perdre sa cré­di­bilité, et pas seulement dans son propre camp. Le public peut décider, ins­tinc­ti­vement, qu’"il n’est pas à la hauteur". Que fina­lement il n’est pas le leader que l’on croyait. D’un autre côté, s’il n’est pas prêt à faire les com­promis néces­saires, s’il rebute trop d’électeurs, il s’exposera au danger opposé : il restera avec ses prin­cipes mais sans la capacité de les réaliser.

C’ETAIT une conver­sation en passant, mais elle est restée gravée dans ma mémoire.

C’était peu après la guerre des Six-​​Jours. Je sortais du grand hall de la Knesset, après avoir fait un dis­cours appelant à l’établissement immédiat d’un Etat palestinien.

Un autre membre de la Knesset est des­cendu dans le couloir – une per­sonne bien, membre du parti tra­vailliste, ancien conducteur de bus. Uri, me dit-​​il en m’attrapant par le bras, qu’avez-vous donc fait ? Vous pourriez faire une grande car­rière ! Vous dites des choses très inté­res­santes – contre la cor­ruption, pour la sépa­ration de la religion et et l’Etat, sur la justice sociale. Vous pourriez avoir beaucoup de succès aux pro­chaines élec­tions. Mais vous gâchez tout avec vos dis­cours sur les Arabes. Pourquoi n’arrêtez-vous pas cette folie ?

Je lui répondis qu’il avait raison, mais que je ne pouvais pas le faire. Je ne voyais pas quel intérêt il y avait à être à la Knesset si je ne pouvais pas dire la vérité telle que je la voyais.

J’ai été réélu à la Knesset sui­vante, mais encore comme chef d’un très petit parti, qui n’est jamais devenu une vraie force par­le­men­taire. La pro­phétie de l’homme s’est vérifiée.

Au cours des années, je me suis souvent demandé si j’avais alors eu raison. Ne valait-​​il pas mieux mettre de côté les prin­cipes, au moins quelque temps, et gagner le pouvoir poli­tique, sans lequel il est impos­sible de les réaliser ?

Je ne sais pas si mon choix était le bon. Mais je n’ai jamais res­senti le moindre remord car c’était le bon choix pour moi.

JE ME RAP­PELLE cette conver­sation quand j’entends parler de Barack Obama. Il est confronté au même dilemme.

Il y a bien sûr une grande dif­fé­rence. J’étais à la tête d’un très petit parti dans un très petit pays. Il est à la tête d’un énorme parti dans un énorme pays. Néan­moins la nature des dilemmes poli­tiques est la même dans tous les pays, grands ou petits.

La poli­tique est, comme l’a dit Bis­marck, "l’art du pos­sible". Elle demande des com­promis. L’homme poli­tique est un pro­fes­sionnel, pas très dif­férent d’un char­pentier ou d’un avocat. Son travail consiste à mettre d’accord des majo­rités pour adopter des lois et prendre des déci­sions. Pour y par­venir, il doit faire des com­promis. Cer­tains le font faci­lement puisque de toute façon pour eux les prin­cipes n’ont pas vraiment d’importance. Mais pour des gens qui ont des prin­cipes, c’est très dur.

Donc quelle est la place des prin­cipes en poli­tique ? Un homme poli­tique doit-​​il sacrifier cer­tains prin­cipes pour pouvoir en réa­liser d’autres ? Et dans ce cas, quelle est la limite ?

CE DILEMME devient encore plus aigu dans une campagne électorale.

Au cours de ma vie poli­tique, j’ai mené cinq cam­pagnes élec­to­rales pour la Knesset. J’en ai gagné quatre et perdu une.

Ces jours-​​ci je suis la cam­pagne de Barack Obama, je la suis et je com­prends, et je suis furieux, et je suis inquiet.

J’écoute ce qu’il dit et je comprends pourquoi il le dit.

J’observe ce qu’il fait, et souvent je me mets en colère.

Je le vois marcher sur une corde raide au-​​dessus d’un abîme et je suis inquiet.

Je l’ai vu se pro­duire devant le lobby juif, où il a battu tous les records de fla­gor­nerie, et je me suis dit : Quoi, est-​​ce l’homme qui apportera le grand changement ?

Je l’ai entendu parler avec enthou­siasme du droit des citoyens de porter des armes, y compris des Uzis et des Kala­sh­nikovs, et j’ai été consterné. Quoi, Obama ?

Je l’ai entendu défendre la peine de mort, une punition barbare qui place les Etats-​​Unis quelque part entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, et je n’en croyais pas mes orielles. Obama ???

J’ai l’impression qu’Obama est en train de se trans­former chaque jour qui passe – et nous n’en sommes encore qu’au début de la cam­pagne élec­torale principale.

JE PEUX ima­giner la dis­cussion aux réunions de l’état-major de cam­pagne d’Obama. Il est assis, entouré de stra­tèges, de spé­cia­listes des son­dages d’opinion, tous de grands experts, au sommet de leurs professions.

Regarde, Barak, dit l’un d’eux, les choses telles qu’elles sont. Les libéraux sont de toute façon pour toi, tu n’as pas à les séduire. Les conser­va­teurs sont contre toi et tu n’y peux rien. Mais entre les deux il y a des mil­lions d’électeurs qui vont décider du résultat. Ce sont eux que tu dois attirer. Donc ne dis rien d’inhabituel ou de radical.

Tu dois leur dire les choses qu’ils veulent entendre, abonde le second. Rien qui sente le libéral pur et dur, s’il te plait. Nous avons aussi besoin des gens de droite et des évangélistes.

Quoi que ce soit de ferme éloi­gnera des votes, ren­chérit le troi­sième. Chaque principe dérangera quelqu’un, donc n’entre pas dans les détails. Il faut que tu en restes à de vagues géné­ra­lités qui parlent à tout le monde.

J’ai vu beaucoup de can­didats, tant en Israël qu’aux Etats-​​Unis, qui ont démarré avec un pro­gramme clair et incisif, et qui ont terminé en poli­ti­ciens flous, ternes et anonymes.

DANS LE GRAND DRAME de Gœthe, Faust vend son âme au diable pour réussir dans ce monde. Chaque homme poli­tique a un diable en lui, qui offre le pouvoir en échange de son âme.

Vous avez des prin­cipes, ce diable vous chu­chote à l’oreille. Ils sont très bien, mais si vous voulez gagner les élec­tions, ils ne valent rien. Vous ne pouvez les mettre en œuvre que si vous arrivez au pouvoir. Donc il vaut mieux mettre de côté des prin­cipes, faire des com­promis, pour gagner. Après quoi vous serez libre de faire ce que votre cœur vous dictera.

Le can­didat sait que c’est vrai. Pour remplir ses projets, il doit avant tout être élu. Pour être élu, il doit aussi dire des choses aux­quelles il ne croit pas et aban­donner des choses aux­quelles il tient beaucoup.

Et la question est de nouveau : Où est la limite ? Quelles conces­sions sont accep­tables pour atteindre son objectif ? Quelles sont les lignes rouges ?

Le diable sait que les petits com­promis conduiront à de plus grands com­promis, et ainsi de suite, sur la pente glis­sante de la perte de l’âme. Insen­si­blement le can­didat glisse vers le bas, et quand il ouvre les yeux, il se trouve dans le crasseux marécage politique.

Tel est le premier grand test pour un aspirant leader : savoir faire la dif­fé­rence entre ce que l’on peut faire et ce qui est interdit. Entre "l’art du pos­sible" et "la fin jus­tifie les moyens". Entre l’insistance têtue sur ses prin­cipes et la totale sou­mission à ces experts qui trans­forment tout pro­gramme novateur en un méli-​​mélo de phrases vides.

DEPUIS LE début de la démo­cratie en Grèce, celle-​​ci a été tour­mentée par une question : Peut-​​on vraiment compter sur le peuple, le démos, pour faire les bons choix ? Comment les gens peuvent-​​il choisir entre dif­fé­rentes solu­tions pour des pro­blèmes dont ils n’ont pas une réelle com­pré­hension ? Après tout, les mil­lions d’électeurs manquent même de la connais­sance la plus rudi­men­taire sur les ques­tions de budget, sur la com­plexité de la poli­tique étrangère, de la stra­tégie mili­taire et des mil­liers d’autres sujets que la direction d’un Etat doit trancher.

La réponse est : en fait, ils n’en ont aucune idée. On ne peut pas demander à un chauffeur de taxi, un den­tiste et même à un pro­fesseur de mathé­ma­tiques d’être com­pétent sur les tribus afghanes ou la scène inter­na­tionale du pétrole. Aussi la démo­cratie repré­sen­tative est-​​elle inévi­table. Ici l’électorat n’a qu’une chose à trancher : la per­ception des qua­lités de dirigeant.

Comment les gens décident-​​ils qu’un can­didat est un "leader" ? Est-​​ce une question de confiance en soi ? De force de caractère ? De cha­risme ? D’apparence phy­sique ? De réus­sites anté­rieures ? Croient-​​ils qu’il ou elle rem­plira vraiment ses pro­messes électorales ?

Par les temps qui courent, il n’est pas facile d’avoir une impression juste, car le can­didat est entouré d’un groupe important de "chargés de com­mu­ni­cation" qui mani­pulent son image, mettent des mots dans sa bouche et mettent en scène ses appa­ri­tions. La télé­vision n’est pas une édition moderne de l’ancienne agora athé­nienne, comme on le déclare. Elle est par sa véri­table nature un ins­trument de men­songe et de fal­si­fi­cation. Cependant, malgré tout, c’est l’image du can­didat qui est décisive en fin de compte.

Barack Obama a impres­sionné des mil­lions de citoyens, spé­cia­lement les jeunes. Après des années de déchéance morale sous Bill Clinton et de folie obses­sion­nelle du pouvoir de George Bush, ils aspirent au chan­gement, pour un leader en qui ils puissent avoir confiance, qui ait un message nouveau. Et Obama a un mer­veilleux talent pour exprimer cet espoir dans des dis­cours qui réchauffent le cœur.

Le danger est que quand les dis­cours édifiants se dis­sipent, il ne reste der­rière eux aucun leader ayant le caractère, la force et le talent pour remplir la promesse.

Si Obama capitule devant ses conseillers et devant le diable qui chu­chote à son oreille, il peut gagner des voix de l’autre camp mais perdre sa cré­di­bilité, et pas seulement dans son propre camp. Le public peut décider, ins­tinc­ti­vement, qu’"il n’est pas à la hauteur". Que fina­lement il n’est pas le leader que l’on croyait.

D’un autre côté, s’il n’est pas prêt à faire les com­promis néces­saires, s’il rebute trop d’électeurs, il s’exposera au danger opposé : il restera avec ses prin­cipes mais sans la capacité de les réaliser.

Il est devant quatre mois érein­tants. Les ten­ta­tions sont nom­breuses, de tous côtés. Il doit décider qui il est, combien il est prêt à aban­donner sans se trahir lui-​​même.

Et peut-​​être doit-​​il suivre l’exemple de Charles de Gaulle, qui assuma le pouvoir en tant qu’homme de guerre et utilisa le pouvoir pour faire une paix dif­ficile, extrê­mement douloureuse.

JE NE VEUX PAS être ce que le yiddish appelle avec dérision etzes-​​geber, du mot hébreu qui veut dire conseil et du mot allemand qui veut dire donneur. Une per­sonne qui donne des conseils sans prendre la moindre res­pon­sa­bilité et sans payer le prix.

Même si on me le demandait, je ne me per­met­trais pas de donner un conseil à Obama, le can­didat pour la fonction la plus puis­sante du monde.

A part le conseil donné dans Hamlet par Polonius à son fils Laërte : "Ceci par-​​dessus tout : sois loyal à toi-​​même !"