Le choix de Tzipi

Uri Avnery - 13 septembre 2008, mardi 16 septembre 2008

Le vrai choix est entre deux can­didats : Tzipi Livni et Shaul Mofaz. Ils ne pour­raient guère être plus dif­fé­rents. En premier lieu, parce que c’est un homme contre une femme. Pour la pre­mière fois dans l’histoire israé­lienne, il y a une confron­tation directe entre les genres…

EN TANT QUISRAELIEN, j’ai honte. Un Premier ministre en exercice a été contraint de démis­sionner pour cause de cor­ruption per­son­nelle. C’est affreux !

En tant qu’Israélien, je suis fier. Un Premier ministre en exercice a été contraint de démis­sionner pour cause de cor­ruption per­son­nelle. C’est merveilleux !

Il a été contraint, non par une révo­lution, ni par un coup d’Etat mili­taire, ni par des émeutes de rues, ni par les machi­na­tions d’un parti rival. Mais par le pro­cessus normal de la justice, par les médias libres, et par l’opinion publique.

Dans cette affaire sordide, la démo­cratie a triomphé. Dans son déli­cieux petit livre "Le procès de Socrate", I.F. Stone (un homme que j’ai connu et beaucoup admiré) définit la mise à l’écart paci­fique d’un diri­geant poli­tique comme une marque de démo­cratie. Socrate pré­co­nisait une dic­tature par l’homme de "connais­sance". Stone mit for­tement l’accent sur le fait qu’il n’y aurait pas moyen de ren­voyer un tel diri­geant en cas de besoin.

DANS L’ANCIENNE Athènes, les hauts diri­geants étaient élus par tous ceux qui jouis­saient de la pleine citoyenneté (environ la moitié des hommes libres de la cité, et les esclaves, bien sûr, étaient exclus). Les offi­ciels moins impor­tants étaient désignés par tirage au sort – la théorie étant que tous les citoyens sont également qua­lifiés pour conduire les affaires de l’Etat. Quel­quefois je pense que ceci peut ne pas être une si mau­vaise idée.

Cependant, le parti Kadima pense autrement. Mer­credi, la base du parti élira le rem­plaçant d’Ehoud Olmert à la pré­si­dence du parti, qui deviendra ensuite presque auto­ma­ti­quement Premier ministre, à moins qu’il ou elle n’arrive pas à mettre en place une coa­lition pour gou­verner – auquel cas de nou­velles élec­tions seront orga­nisées, pro­ba­blement au début de 2009. Jusqu’à ce moment, Olmert restera au poste comme Premier ministre en fin de mandat.

Le vrai choix est entre deux can­didats : Tzipi Livni et Shaul Mofaz. Ils ne pour­raient guère être plus différents.

En premier lieu, parce que c’est un homme contre une femme. Pour la pre­mière fois dans l’histoire israé­lienne, il y a une confron­tation directe entre les genres. (Quand la non regrettée Golda Meir a été nommée Premier ministre en 1969, après la mort sou­daine de Levy Eshkol, elle n’avait pas de concurrents.)

Leurs his­toires per­son­nelles reflètent les deux extrêmes de la société juive israé­lienne ; Mofaz est un "oriental", né en Iran, un out­sider. Livni est une israé­lienne ash­kénaze née ici, une insider. Elle est aussi une "princesse" – son père était un diri­geant de l’Irgoun clan­destin et (comme le père d’Olmert) membre de la Knesset.

Mais la vraie différence réside dans les forces qu’ils représentent.

SOLDAT PRO­FES­SIONNEL, Shaul Mofaz repré­sente la force qui domine Israël depuis ses tout débuts : "l’establishment sécuritaire".

Ce vaste com­plexe a un pouvoir poli­tique, écono­mique et idéo­lo­gique sans égal. Etant donné que tous les partis poli­tiques impor­tants ont dégénéré en des sortes de syn­dicats cyniques de poli­ti­cards, sans idéo­logie et sans vrai pro­gramme poli­tique, l’armée est aujourd’hui, à mon sens, le seul parti réel en Israël.

L’armée israé­lienne n’est pas l’armée turque ou l’armée pakis­ta­naise. Elle est un ins­trument du système démo­cra­tique, plei­nement soumis à l’autorité civile. Mais, der­rière cette appa­rence, elle repré­sente beaucoup plus : c’est un empire écono­mique qui consomme de loin la plus grande part du budget annuel, un groupe de pression, un lobby poli­tique, un centre idéologique.

Elle est, d’une cer­taine façon, une religion – avec la Sécurité comme seul dieu et le haut com­man­dement comme clergé. Rien ne vaut la sécurité en Israël, et quand son nom est pro­noncé, tout le reste est oublié. Entendez Ô Israël, la sécurité est ton dieu, la sécurité est une.

Comme presque toute religion, elle est liée à d’énormes intérêts écono­miques. L’industrie de "sécurité", avec sa pro­duction d’armes et autres équi­pe­ments mili­taires, joue un rôle central dans l’économie israé­lienne et dans ses expor­ta­tions, trans­formant la ving­taine d’hommes d’affaires qui dominent notre économie en alliés naturels des généraux. Dwight Eisen­hower recon­naî­trait le système.

L’énorme impact sur la prise de décision poli­tique de l’"establishment sécuritaire" – forces armées, service général de sécurité (Shinbet), Mossad et police – est sou­lignée par le fait que le chef d’état-major par­ticipe à toutes les réunions du Conseil des ministres. Il ne dicte jamais rien au gou­ver­nement – jamais de la vie ! – mais celui qui contre­dirait "l’opinion mûrement réfléchie de l’armée" serait un homme poli­tique vraiment très courageux.

Etant donné qu’Israël est né dans la guerre et est en état de guerre depuis lors, il est dif­ficile de trouver une zone de la vie israé­lienne qui ne se situe pas dans le champ de com­pé­tences de la Sécurité. Et en matière de sécurité, ce sont bien sûr les opi­nions des chefs de la sécurité qui sont déci­sives. De sur­croît, l’armée est le seul gou­vernant des ter­ri­toires occupés (comme, l’exige en effet le droit international).

A ce propos, on doit parler des colons. Ils sont un groupe de pression extrê­mement fort. Alors que beaucoup d’entre eux ont établi leurs colonies "illé­ga­lement", aucun colon ne pourrait être là où il est aujourd’hui s’il n’y avait pas été mis par l’armée. Dans de nom­breux endroits, la sym­biose entre le colon et le soldat est si par­faite qu’ils sont iden­tiques : beaucoup d’officiers de l’armée sont colons eux-​​mêmes.

POUR UNE nation en guerre, il est naturel que ce soit l’armée qui façonne aussi l’idéologie nationale. Les médias sont bien dis­posés, empressés, coopé­ratifs. La paix est un concept idiot pour de lâches mau­viettes déca­dentes. Elle est aussi bien sûr une totale et dan­ge­reuse illusion.

Tout ceci est ren­forcé par un immense réseau d’ex-officiers, le préfixe "ex" étant seulement formel. A de très hono­rables excep­tions près, tous les ex-​​officiers de l’armée appar­tiennent au même club et ont les mêmes croyances. Comme l’armée prend soin d’elle-même, les offi­ciers supé­rieurs, qui quittent l’armée au milieu de la qua­ran­taine, comme c’est l’usage, trouvent géné­ra­lement des posi­tions élevées dans l’industrie, les ser­vices publis ou dans les partis poli­tiques – élar­gissant ainsi la "sphère d’influence" de l’armée.

Ce qui signifie que beaucoup de gens ont – c’est le moins que l’on puisse dire –  tout intérêt à l’absence de paix.

Shaul Mofaz per­son­nifie tout ceci. Il appar­tient à ce com­plexe, il y fit sa car­rière comme général, chef d’état-major et ministre de la Défense. Per­sonne ne l’a jamais entendu pro­noncer une pensée ori­ginale – tout son monde mental est façonné par l’armée. Dans tous ses emplois il a été d’une médio­crité sérieuse et zélée.

Quand il a fini sa car­rière mili­taire et cherché des débouchés poli­tiques, il n’avait, comme beaucoup de ses pré­dé­ces­seurs, aucune pré­fé­rence pour un parti. Une telle per­sonne peut faci­lement trouver sa place dans le parti tra­vailliste, le Likoud ou Kadima, sans parler de la droite radicale. Le Likoud lui offrit les meilleurs pers­pec­tives à l’époque. Quand sa route y fut bloquée, il sauta à la toute der­nière seconde dans le wagon d’Ariel Sharon – 24 heures après avoir solen­nel­lement promis qu’il n’envisagerait jamais, au grand jamais, une telle éven­tualité déloyale.

LA PRE­DO­MI­NANCE mili­taire sur les affaires israé­liennes a un effet caché : elle exclut les femmes. L’atmosphère macho, mâle, de l’armée ne leur laisse pas de place.

Ceci était com­battu il y a quelques années par un groupe fémi­niste appelé New Profile, qui avait pour but déclaré la démi­li­ta­ri­sation de la société israé­lienne. Peut-​​être par hasard, c’est ce groupe que le pro­cureur général a décidé de pour­suivre cette semaine pour acti­vités anti-​​armée, inci­tation à l’insoumission, aide aux déser­teurs du service mili­taire, conseil aux poten­tiels recrues – à se pré­senter comme des cas mentaux, et autres.

Livni n’est pas seulement ministre des Affaires étran­gères, poste tra­di­tion­nel­lement méprisé par l’establishment sécu­ri­taire, mais aussi civil et, pire encore, femme. C’est ce qui rend son choix si tentant.

En public, les deux can­didats disent à peu près la même chose. Ils répètent les litanies habi­tuelles. Mais il y a les agendas (presque) cachés.

Il y a l’angle raciste, le péché qui n’ose pas dire son nom. Comme le facteur race dans les élec­tions amé­ri­caines, le facteur "eth­nique" peut jouer un rôle beaucoup plus important ici que nous voulons l’admettre. Les orientaux ont ten­dance à voter pour Mofaz, les Euro­péens – Ash­ké­nazes – pour Livni.

Il y a le facteur genre. Les femmes peuvent tendre à voter pour l’une d’elles.

Et il y a le facteur mili­taire : un vote pour Livni est, consciemment ou plutôt incons­ciemment, un vote contre la domi­nation mili­taire de nos vies.

Quelle sorte d’homme ou femme d’Etat serait une Pre­mière ministre Tzipi Livni ? Per­sonne ne peut le savoir, peut-​​être même pas elle. Son monde mental est la droite. Sa vision du monde est centrée sur le concept d’Etat juif. Juif selon le vieux mode de pensée de Jabo­tinsky, pas dans un sens reli­gieux (Jabo­tinsky était tout à fait laïc) mais dans le sens natio­na­liste du XIXe siècle. Cela peut conduire à une paix basée sur une croyance sincère dans la conception de deux Etats (à laquelle Mofaz, aussi, adhère de façon purement for­melle). Mais je ne comp­terais pas dessus.

Mofaz, nous connaissons. Livni, nous ne savons pas. Cela peut conduire cer­tains membres du Kadima à voter mer­credi pour Livni.