Le bilan

Uri Avnery - 4 octobre 2008, mercredi 15 octobre 2008

A LA FIN de sa car­rière poli­tique, après sa démission du poste de Premier ministre, alors qu’on attend la mise en place d’un nouveau gou­ver­nement par Tzipi Livni, [Ehoud Olmert] a fait des décla­ra­tions stu­pé­fiantes –  pas stu­pé­fiantes en elles-​​mêmes, mais cer­tai­nement stu­pé­fiantes venant de sa bouche.

EN ISRAEL, quand on découvre quelque chose que tout le monde sait déjà, on dit fami­liè­rement en hébreu : "Bonjour, Elijahu !" Pourquoi Elijahu ? Je ne sais pas. Aujourd’hui, on pourrait dire : "Bonjour, Ehoud !"

C’est ce que je me suis dit lorsque j’ai lu l’extraordinaire interview qu’Ehoud Olmert a donnée cette semaine, à la veille du Nouvel An juif, au journal "Yediot Aharonot".

A LA FIN de sa car­rière poli­tique, après sa démission du poste de Premier ministre, alors qu’on attend la mise en place d’un nouveau gou­ver­nement par Tzipi Livni, il a fait des décla­ra­tions stu­pé­fiantes –  pas stu­pé­fiantes en elles-​​mêmes, mais cer­tai­nement stu­pé­fiantes venant de sa bouche. Pour ceux qui l’ont manquée, voici ce qu’il a dit :

* "Nous devons par­venir avec les Pales­ti­niens à un accord dont l’essence est que nous nous reti­rerons effec­ti­vement de presque tous les ter­ri­toires, si ce n’est de tous les ter­ri­toires. Nous gar­derons en mains un pour­centage de ces ter­ri­toires, mais nous serons contraints de donner aux Pales­ti­niens un pour­centage sem­blable, car sans cet accord, il n’y aura pas de paix".

* "…y compris Jéru­salem. Avec des solu­tions spé­ciales, que je peux ima­giner, pour le Mont du Temple et les lieux saints his­to­riques … Qui­conque veut conserver l’ensemble du ter­ri­toire de la ville devra mettre 270 000 Arabes der­rière des bar­rières à l’intérieur d’un Israël sou­verain. Cela ne fonc­tionnera pas."

* "J’ai été le premier à vouloir imposer la sou­ve­raineté israé­lienne sur toute la ville. Je le reconnais … Je n’étais pas prêt à exa­miner la réalité sous tous ses aspects."

* "En ce qui concerne la Syrie, nous avons avant tout besoin de décision. Je me demande s’il existe une seule per­sonne sérieuse en Israël qui croit pos­sible de faire la paix avec la Syrie sans finir par aban­donner le Plateau du Golan."

* "L’objectif est d’essayer de fixer pour la pre­mière fois une fron­tière précise entre nous et les Pales­ti­niens, une fron­tière que le monde entier [reconnaîtra]."

* "Sup­posons que dans un an ou deux une guerre régionale soit déclenchée et que nous ayons une confron­tation mili­taire avec la Syrie. Je ne doute pas que nous les frap­perons à la hanche et la cuisse (allusion à [Juges 15 :8]) … ( Mais) que se passera-​​t-​​il lorsque nous aurons gagné ? … Pourquoi partir en guerre avec les Syriens pour par­venir à ce que nous pouvons de toute façon obtenir sans payer un prix aussi élevé ?"

* "Quelle fut la grandeur de Menahem Begin ? [Il] envoya Dayan ren­contrer Tohami [l’émissaire de Sadate] au Maroc, avant même de ren­contrer Sadate… Dayan dit à Tohami, au nom de Begin, que nous étions prêts à évacuer tout le Sinaï."

* "Arik Sharon, Bibi Neta­nyahou, Ehoud Barak et Rabin – de glo­rieuse mémoire… chacun a fait un pas qui nous conduisait dans la bonne direction, mais à un moment donné, à un certain croi­sement, au moment où il fallait une décision, la décision n’est pas venue."

* "Il y a quelques jours, j’ai eu une dis­cussion avec les personnes-​​clés dans le pro­cessus de décision. À la fin [je leur ai dit] : en vous écoutant, je com­prends pourquoi nous n’avons pas fait la paix avec les Pales­ti­niens et les Syriens au cours des 40 der­nières années. "

* "Nous pouvons peut-​​être faire un pas his­to­rique dans nos rela­tions avec les Pales­ti­niens, et une étape his­to­rique dans nos rela­tions avec les Syriens. Dans les deux cas, la décision que nous devons prendre est la décision que nous avons refusé de regarder en face pendant 40 ans."

* "Quand vous êtes à ce poste, vous devez vous demander : où diriger l’effort ? Pour faire la paix ou juste pour être plus forts et plus forts et encore plus forts de façon à gagner la guerre ?… Notre pouvoir est assez grand pour faire face à tout danger. A présent, nous devons essayer de voir comment uti­liser cette infra­structure de pouvoir pour faire la paix et non pas pour gagner des guerres."

* "L’Iran est une très grande puis­sance… Pré­sumer que l’Amérique et la Russie et la Chine et la Grande-​​Bretagne et l’Allemagne ne savent pas comment agir avec les Ira­niens, et que nous, Israé­liens, nous savons et ferons ce qu’il faut est un exemple de la perte de tout sens de la proportion."

* "Je lis les décla­ra­tions de nos ex-​​généraux et je dis : comment se peut-​​il qu’ils n’aient rien appris et rien oublié ?"

MA PREMIÈRE réaction, comme je l’ai dit, a été : Bonjour, Ehoud.

Je me sou­viens de mon ami disparu, le poète qui a pris le nom de Yebi. Il y a quelque 32 ans, après que des dou­zaines de citoyens arabes israé­liens eurent été tués en mani­festant contre l’expropriation de leurs terres, il vint vers moi com­plè­tement excité et s’écria : nous devons faire quelque chose. Nous avons donc décidé de déposer des cou­ronnes de fleurs sur les tombes des tués.

Nous nous sommes trouvés à trois : Yebi, moi et le peintre Dan Kedar, qui est décédé la semaine der­nière. Le geste a soulevé contre nous une tempête de haine, d’un genre que je n’ai pas connu ni avant ni depuis.

Après cela, à chaque fois que quelqu’un en Israël disait quelque chose en faveur de la paix, Yebi s’exclamait : "Où était-​​il quand nous avons déposé les cou­ronnes de fleurs ?"

C’est une question normale, mais assez peu per­ti­nente. Olmert, qui a com­battu toute sa vie contre nos concep­tions, semble main­tenant les adopter. C’est cela qui est important. Je ne dirais pas "Bonjour, Ehoud", mais "Bien­venue, Ehoud".

Il est vrai que nous l’avons dit il y a 40 ans. Mais nous n’étions pas Premier ministre en exercice.

Il est vrai aussi que ces choses ont été dites et pré­cisées en détail par beaucoup de gens bien, comme ceux qui ont rédigé le projet de Traité de Paix de Gush Shalom, le document Nusseibeh-​​Ayalon ou l’Initiative de Genève. Mais aucun d’eux n’était Premier ministre en exercice.

Et c’est cela l’essentiel.

ON NE DOIT PAS oublier que, pendant la période où ces idées étaient en train de se cris­tal­liser dans l’esprit d’Olmert, celui-​​ci auto­risait l’extension des colonies, notamment à Jérusalem-​​Est.

Cela fait surgir une question inévi­table : est-​​ce qu’il pense vraiment ce qu’il dit ? Ne triche-​​t-​​il pas , comme il a coutume de le faire ? N’est-ce pas là une sorte de mani­pu­lation, comme d’habitude ?

Cette fois, j’ai ten­dance à le croire. On peut le dire : les mots sonnent vrai. Non seulement les mots eux-​​mêmes sont impor­tants, mais aussi la musique. L’ensemble sonne comme le tes­tament poli­tique d’une per­sonne qui remet sa démission à la fin de sa car­rière poli­tique. C’est un son phi­lo­so­phique – la confession d’une per­sonne qui a passé deux ans aux plus hautes res­pon­sa­bi­lités du pays, qui a assimilé les leçons et tiré des conclusions.

On peut se demander pourquoi de telles per­sonnes n’arrivent à leurs conclu­sions qu’à la fin de leur mandat, quand elles ne peuvent plus faire grand chose de leurs sages pro­po­si­tions ? Pourquoi Bill Clinton ne s’est-il mis à for­muler ses pro­po­si­tions pour une paix israélo-​​palestinienne qu’au cours de ses der­niers jours au pouvoir, après avoir passé huit ans en jeux irres­pon­sables dans ce domaine ? Et pourquoi, d’ailleurs, Lyndon Johnson n’a-t-il admis que la guerre du Vietnam avait été dès le début une ter­rible erreur qu’après avoir lui-​​même conduit à la mort des dizaines de mil­liers d’Américains et des mil­lions de Vietnamiens ?

A pre­mière vue, la réponse réside dans le caractère de la vie poli­tique. Un Premier Ministre court de pro­blème en pro­blème, de crise en crise. Il est exposé à des ten­ta­tions et à des pres­sions de l’extérieur et au stress de l’intérieur, aux cha­mailleries de coa­lition et à des intrigues internes au parti. Il n’a le temps ni de prendre du recul ni de tirer des conclusions.

Les deux ans et demi du mandat d’ Olmert ont été pleins de crises, de la seconde guerre du Liban, dont il était res­pon­sable, aux enquêtes pour cor­ruption qui l’ont pour­suivi tout du long. Ce n’est que main­tenant qu’il a le temps, et peut-​​être le calme phi­lo­so­phique, de tirer des conclusions.

Telle est l’importance de cette interview : celui qui s’exprime est une per­sonne qui s’est trouvée pendant deux ans et demi au centre des prises de déci­sions natio­nales et inter­na­tio­nales, une per­sonne qui a été soumise aux pres­sions et aux calculs, qui a eu des contacts per­sonnels avec les diri­geants du monde et ceux des Pales­ti­niens. C’est une per­sonne normale, pas brillante ; ce n’est pas un grand penseur en quoi que ce soit ; mais c’est un homme de la pra­tique poli­tique, qui "voyait à partir de là des choses qui ne peuvent pas être vues d’ici".

Il a livré une sorte de rapport sur l’état de la nation au public, un résumé de la réalité d’Israël, après 60 ans de l’Etat et après 120 ans de l’entreprise sioniste.

ON PEUT sou­ligner les énormes lacunes dans ce résumé. Il n’y a pas de cri­tique de la poli­tique sio­niste sur cinq géné­ra­tions – mais c’est quelque chose que l’on ne peut pas vraiment attendre de lui. Il n’y a pas d’empathie avec les sen­ti­ments, les aspi­ra­tions et les trau­ma­tismes du peuple pales­tinien. Il n’est fait aucune mention du pro­blème des réfugiés (on sait qu’il est prêt à reprendre seulement quelques mil­liers de per­sonnes dans le cadre du "regrou­pement familial"). Il n’y a pas de recon­nais­sance de culpa­bilité pour la désas­treuse extension des colonies.. Et la liste est longue.

Les fon­de­ments pre­miers de sa vision du monde n’ont pas changé. Cette éton­nante décla­ration l’indique clai­rement : "Chaque grain de pous­sière de la zone qui va du Jourdain à la mer auquel nous renon­cerons brûle nos cœurs … Lorsque nous creusons dans cette zone, que trouvons-​​nous ? Des dis­cours du grand-​​père d’Arafat ou de l’arrière arrière grand-​​père d’Arafat ? Nous y trouvons la mémoire his­to­rique du peuple d’Israël !"

C’est un non-​​sens total. Il n’est abso­lument pas étayé par les recherches his­to­riques et archéo­lo­giques. L’homme ne fait que répéter ce qu’il a assimilé dans sa prime jeu­nesse et ce qu’il exprime est ins­tinctif. Qui­conque reste attaché à cette idéo­logie aura du mal à déman­teler les colonies et à faire la paix.

Tout de même, qu’y a-​​t-​​il dans ce testament ?

C’est un divorce sans équi­voque et défi­nitif avec "Eretz Israël tout entier" d’une per­sonne qui a grandi dans une maison au-​​dessus de laquelle flottait le drapeau de l’Irgoun : la carte d’Eretz Israël sur les deux rives du Jourdain. Pour lui, le slogan de l’Irgoun "Uni­quement cela" s’est trans­formé en "Tout sauf cela".

Il apporte un soutien sans équi­voque à la par­tition du pays. Cette fois-​​ci, son adhésion au principe de "deux Etats pour deux peuples" semble beaucoup plus authen­tique, et non pas de pure forme ou comme une manœuvre. Sa demande de "fixer les fron­tières défi­ni­tives de l’État d’Israël" repré­sente une révo­lution dans la pensée sioniste.

Olmert a déjà dit dans le passé que l’État d’Israël est "fini" s’il n’accepte pas la par­tition, en raison du "danger démo­gra­phique". Cette fois, il n’invoque pas que le diable. Main­tenant, il parle comme un Israëlien qui pense à l’avenir d’Israël en tant qu’Etat pro­gres­siste, constructif, pacifique.

Tout ceci est pré­senté non pas comme une vision pour un avenir lointain, mais comme un plan pour le présent. Il demande qu’une décision soit prise main­tenant. Cela semble presque signifier : Permettez-​​moi de continuer pour encore quelques mois, et je vais le faire. L’hypothèse tacite est que les Pales­ti­niens sont prêts pour ce tournant historique.

Et il a fixé une position israé­lienne à partir de laquelle il ne peut y avoir de retour en arrière dans toute future négociation.

C’EST LE TES­TAMENT du Premier ministre, et il est évidemment destiné au pro­chain Premier ministre.

Nous ne savons pas si Tzipi Livni est prête à mettre en appli­cation un tel plan, ou ce qu’elle pense de ce tes­tament. Certes, elle a récemment exprimé des idées assez sem­blables, mais elle entre main­tenant dans le chaudron de la fonction de Premier Ministre. On ne peut pas savoir ce qu’elle va faire.

Je lui sou­haite une chose par-​​dessus tout : qu’ à la fin de son mandat de Premier ministre, elle n’ait pas à donner une interview dans laquelle elle aussi deman­derait pardon pour avoir raté une occasion his­to­rique de faire la paix.