Le Liebarak –

Uri Avnery –, jeudi 4 février 2010

Cette semaine, Barak a fait une chose qui devrait déclencher un autre signal d’alarme. Pour répondre à une exi­gence de Lie­berman, Barak a accordé à l’école des colons d’Ariel le statut d’université.

L’AFFAIRE est enre­gistrée au nom de Benyamin Neta­nyahou. Mais la réalité est différente.

Neta­nyahou n’a jamais été autre chose qu’un vendeur mielleux de remèdes miracles. C’est le genre de type que l’on voit fré­quemment dans les wes­terns amé­ri­cains en train de vendre un élixir à l’efficacité uni­ver­selle : contre la grippe et contre la tuber­culose, contre les attaques car­diaques et contre la folie. L’arme prin­cipale du vendeur est sa langue : son flot de paroles bâtit des châ­teaux en Espagne, émet des bulles cha­toyantes et fait taire tous les doutes.

Depuis l’élection, il y a presque un an, sa plus grosse (lit­té­ra­lement) réa­li­sation a été la consti­tution d’un gou­ver­nement : 30 ministres et toute une équipe d’adjoints, la plupart sans objectifs iden­tifiés, cer­tains en charge de minis­tères pour les­quels ils sont les moins qua­lifiés de tous les can­didats pos­sibles. Depuis lors sa prin­cipale occu­pation a été celle pour laquelle il est par­ti­cu­liè­rement com­pétent : la survie politique.

Dans ce zoo gou­ver­ne­mental, la seule créature réel­lement impor­tante est le Lie­barak – un monstre à deux têtes qui ter­rifie tous les autres animaux. Cet animal est à 50% Lie­berman, à 50% Barak et à 0% humain.

LORSQUE LIE­BERMAN s’est mani­festé pour la pre­mière fois sur la scène poli­tique, beaucoup l’ont traité par le mépris. Un tel individu, ont-​​ils décrété, n’avait aucune chance dans le monde poli­tique israélien.

Pendant dix ans, il a fait l’objet d’enquêtes de la police pour sus­picion de cor­ruption, pour avoir perçu des sommes de mys­té­rieuses sources étran­gères et de bien d’autres choses. Bien plus, aux yeux de beaucoup d’Israéliens, il pré­sente le profil le plus non-​​israélien ima­gi­nable. Ils l’ont constamment qua­lifié de “nouvel immi­grant”, bien qu’il ait pourtant vécu ici pendant plus de 30 années. Ils consi­dèrent son appa­rence exté­rieure, sa ges­tuelle et sa façon de parler comme indé­nia­blement “non-​​israélienne”, carac­té­ris­tique de quelqu’un qui “n’est pas des nôtres”. Comment des Israé­liens peuvent-​​ils voter pour un tel individu ?

Lie­berman est un colon établi à Nokdim, colonie proche de Jéru­salem, et les colons ne sont pas popu­laires en Israël. Il est ouver­tement raciste, il hait les Arabes et méprise la paix, c’est un homme dont l’objectif affiché est de débar­rasser Israël des Arabes. Il est vrai qu’il y a en Israël (comme dans n’importe quel pays) beaucoup de racisme silen­cieux, mais ce racisme est nié. Les Israé­liens – pensait-​​on – ne voteront pas pour un raciste intégral.

Les der­nières élec­tions ont sonné le glas de cette croyance. Le parti de Lie­berman a rem­porté 15 sièges à la Knesset, deux de plus que le parti de Barak, devenant la troi­sième com­po­sante la plus impor­tante de la Knesset. Et le nombre de “vrais” jeunes Israé­liens, de par­faits Sabras, qui ont voté pour lui n’est pas petit. Ils ont vu en lui un bon moyen d’exprimer leur vote de protestation.

Les élites ne se sont pas trop émues. OK, c’était donc un vote de pro­tes­tation. Lors de chaque cam­pagne élec­torale israé­lienne, on voit appa­raître une liste venue de nulle part qui dis­paraît le len­demain, comme le ricin du pro­phète Jonas. Où sont-​​ils tous à l’heure qu’il est ?

Mais Lie­berman n’est pas le général Yigael Yadin, qui créa le parti Dash, ni Tommy Lapid, le chef du Shinui. C’est un homme d’une force brutale, dépourvu de tout scrupule, un homme prêt à faire appel – comme l’exprima Joseph Goebbels – aux ins­tincts les plus pri­mitifs des masses.

Il est pos­sible pourtant que nous voyions appa­raître en Israël une coa­lition de tous les mécon­tents et de tous ceux qui sont en colère, comme le dit la Bible de David lorsqu’il s’enfuit d’auprès du roi Saül : “Tous ceux qui se trou­vaient dans le désarroi, qui avaient des créan­ciers ou qui étaient mécon­tents se ras­sem­blèrent auprès de lui et il devint leur chef.” (1 Samuel 22, 2). Le domaine de pré­di­lection de Lie­berman est la com­mu­nauté des immi­grants de l’ex-Union Sovié­tique qui n’ont pas été intégrés dans la société israé­lienne et qui vivent dans un ghetto spi­rituel et social. Il se peut qu’ils soient rejoints par d’autres groupes : les colons, les Juifs orientaux qui ont l’impression que le Likoud les a trahis, des jeunes qui voient en lui un homme qui dit tout haut ce qu’eux pensent tout bas : qu’il fau­drait chasser les Arabes de l’État, et de l’ensemble du pays.

L’aspect non-​​israélien de Lie­berman pourrait encore se révéler un avantage pour lui. Un individu qui est à ce point non-​​israélien peut devenir le chef idéal d’un camp uni dans sa haine des “élites”, la Cour Suprême, la police, les médias et les autres piliers de la démo­cratie israélienne.

Les enquêtes de la police, aussi, pour­raient aug­menter son aura aux yeux de ce public. Ils pensent qu’il est per­sécuté par les élites hypo­crites. Le nuage sombre du soupçon n’a pas dis­suadé Neta­nyahou de lui confier la direction des deux minis­tères de la police et de la justice, les deux minis­tères chargés de faire res­pecter la loi, qui sont main­tenant dirigés par ses laquais.

Il ne fau­drait pas sous-​​estimer ce danger. D’autres leaders his­to­riques de cet acabit ont d’abord été pris pour des clowns et ridi­cu­lisés, avant qu’ils n’accèdent au pouvoir et qu’ils ne pro­voquent des catastrophes.

MAIS LA deuxième tête du Lie­barak est plus dan­ge­reuse que la pre­mière. Le danger de Lie­berman se situe dans l’avenir. Le danger d’Ehoud Barak est immédiat et réel.

Cette semaine, Barak a fait une chose qui devrait déclencher un autre signal d’alarme. Pour répondre à une exi­gence de Lie­berman, Barak a accordé à l’école des colons d’Ariel le statut d’université.

À la dif­fé­rence de “l’étranger” Lie­berman, Barak est issu du cœur de l’Israël de l’ancien temps. Il a grandi dans un kib­boutz, a été officier dans le “com­mando d’élite de l’état-major” et il parle un hébreu parfait avec l’accent qui convient. Comme ancien chef d’état-major et ministre actuel de la Défense, il repré­sente la puis­sance du secteur le plus for­mi­dable d’Israël : l’armée.

Lie­berman n’a pas encore réussi à com­pro­mettre les chances de paix, sauf en paroles. Barak a agi. Je l’ai un jour qua­lifié de “cri­minel de paix”, pour le dis­tinguer d’un “cri­minel de guerre” – encore que de nos jours, beaucoup lui attri­bue­raient aussi cette distinction.

Le coup fatal porté par Barak aux chances de paix est intervenu après la confé­rence de Camp David en 2000. Pour résumer rapi­dement : lorsqu’il fut élu en 1999 à une écra­sante majorité, porté par la vague d’enthousiasme du camp de la paix et à l’aide de slogans clai­rement en faveur de la paix (“l’éducation plutôt que des colonies !”), il per­suada les pré­si­dents Bill Clinton et Yasser Arafat de le ren­contrer dans une confé­rence au sommet. Avec un mélange carac­térisé d’arrogance et d’ignorance, il pensait que s’il pro­posait aux Pales­ti­niens la pos­si­bilité de fonder un État pales­tinien, ils allaient aban­donner toutes leurs autres reven­di­ca­tions. Ses pro­po­si­tions allaient beaucoup plus loin que celles de ses pré­dé­ces­seurs, mais elles étaient encore très éloi­gnées du minimum accep­table par les Pales­ti­niens. La confé­rence fut un échec.

À son retour de Camp David, il ne fit pas la décla­ration habi­tuelle (“De gros progrès ont été faits et les négo­cia­tions vont se pour­suivre…”), ni une autre inha­bi­tuelle (“Désolé, je me suis trompé, je n’avais pas d’idées !”) Au lieu de cela, il forgea une formule qui est devenue depuis le cœur d’un consensus national : “J’ai remué ciel et terre pour la paix /​ J’ai proposé aux Pales­ti­niens tout ce qu’ils pou­vaient demander /​ Ils ont tout refusé /​ Nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix.”

Cette décla­ration du chef du parti tra­vailliste, qui se pré­sente souvent comme “le chef du camp de la paix”, porta un coup mortel aux forces de paix israé­liennes qui avaient placé de si grands espoirs en lui. La grande majorité des Israé­liens pensent main­tenant avec tout leur cœur que “nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix”. C’est ainsi qu’il a ouvert la voie du pouvoir à Ariel Sharon et à Benyamin Netanyahou.

Tout au long de son passage aux affaires, Barak a créé et déve­loppé des colonies. Sur ses ordres, l’officier chef du com­man­dement central accorda un permis pour une station de radio des colons (qui a récemment com­mencé à émettre après un long combat pour la retarder mené contre elle par Gush Shalom.) Là aussi il a sur­passé Lie­berman. Sa décision relative à l’université d’Ariel s’inscrit dans ce cadre.

ATTENDEZ UNE MINUTE !” pourrait demander une per­sonne rai­son­nable. “En quoi cela concerne-​​t-​​il Barak ? Il est le ministre de la défense, n’est-ce-pas, et pas le ministre de l’enseignement !”

Ariel est un ter­ri­toire occupé. Dans les ter­ri­toires occupés, l’armée exerce un pouvoir absolu. Barak a la res­pon­sa­bilité de l’armée. L’ordre de trans­former l’établissement d’Ariel en uni­versité fut donné par Barak au com­mandant. Comme l’a fait remarqué Yossi Sarid, un ancien ministre de l’enseignement, le “centre uni­ver­si­taire d’Ariel” est la seule uni­versité civile du monde démo­cra­tique ins­tituée par l’armée.

Une ins­ti­tution sco­laire israé­lienne doit faire un long par­cours avant de se voir décerner le statut d’université par les auto­rités com­pé­tentes. Il y a de nom­breux établis­se­ments d’enseignement supé­rieur en Israël, d’un bien meilleur niveau que celui d’Ariel, qui aspirent à ce statut. Dans les ter­ri­toires occupés, l’accord d’un général suffit.

Ce fait met en lumière l’invention israé­lienne sans pré­cédent : l’Occupation Éternelle.

Un régime d’occupation est par nature une situation tem­po­raire. Il se met en place quand l’un des pro­ta­go­nistes d’une guerre conquiert un ter­ri­toire de l’adversaire. La puis­sance occu­pante est sup­posée le diriger, dans le respect de lois inter­na­tio­nales pré­cises, jusqu’à la fin des hos­ti­lités, lorsqu’un accord de paix doit décider de l’avenir de ce territoire.

Une guerre peut durer quelques années, au maximum, et l’occupation est donc une situation tem­po­raire. Les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs en ont fait une situation permanente.

Pourquoi ? Au début de l’occupation, le ministre de la défense d’alors, Moshe Dayan, découvrit que l’occupation repré­sente en réalité une situation idéale. Il donne à l’occupant un pouvoir absolu sans aucune obli­gation d’accorder aux habi­tants quelque droit de citoyen que ce soit. Si Israël devait annexer les ter­ri­toires, il lui fau­drait décider quoi faire de la popu­lation. Cela créerait une situation embar­ras­sante. Les habi­tants de Jérusalem-​​Est, qui a été for­mel­lement annexée à Israël en 1967, n’ont pas reçu la citoyenneté israé­lienne, mais seulement un statut de“ rési­dents”. Les gou­ver­ne­ments israé­liens qui se sont suc­cédés ont eu peur que le monde n’accepte pas un état “démo­cra­tique” dans lequel un tiers de la popu­lation n’a pas de droits.

Un statut d’occupation résout tous ces pro­blèmes. Les habi­tants des ter­ri­toires occupés n’ont, de fait, aucun droit – ni national, ni civil, ni humain. Le gou­ver­nement d’Israël construit des colonies à chaque fois que cela lui convient, c’est encore contraire au droit inter­na­tional, et main­tenant, il crée aussi une université.

(Récemment, une pro­po­sition ori­ginale a été avancée par Sari Nus­seibeh, le pré­sident de l’université Al-​​Qods dans Jérusalem-​​Est annexée : les Pales­ti­niens devraient réclamer qu’Israël annexe tous les ter­ri­toires occupés, sans réclamer la citoyenneté. Nus­seibeh espère, semble-​​t-​​il, qu’à la longue Israël ne pourrait pas sup­porter les pres­sions inter­na­tio­nales et se verrait obligé de leur accorder la citoyenneté, et alors les Pales­ti­niens seraient déjà majo­ri­taires dans l’état et en mesure de faire ce qu’ils vou­draient. J’ai beaucoup de consi­dé­ration pour Nus­seibey, vraiment beaucoup, mais j’ai le sen­timent que le jeu pré­sen­terait trop de risques.)

LE GOU­VER­NEMENT ESPAGNOL a déjà déclaré qu’il boy­cottait l’université d’Ariel et annulé sa par­ti­ci­pation à un concours inter­na­tional d’architecture organisé par l’Espagne.

J’espère que davantage de gou­ver­ne­ments et d’institutions uni­ver­si­taires sui­vront cet exemple et décla­reront qu’ils boy­cottent cette « université ».

En vérité, le Lie­barak s’en fiche. Ce monstre à deux têtes est indif­férent aux boy­cotts. Mais une ins­ti­tution uni­ver­si­taire ne peut être indif­fé­rente au boycott par ses pairs du monde entier. Et si la com­mu­nauté uni­ver­si­taire israé­lienne ne s’élève pas contre cette pros­ti­tution de ses idéaux par l’établissement d’une uni­versité des colons sous les aus­pices de l’armée, c’est une invi­tation à boy­cotter toutes les uni­ver­sités israéliennes.