Le Hezbollah à deux Doha du bonheur

Anne Giudicelli, dimanche 25 mai 2008

Excepté les Etats-​​Unis, la com­mu­nauté inter­na­tionale applaudit l’accord de paix conclu entre la majorité gou­ver­ne­mentale et l’opposition au Liban. Surtout Nicolas Sarkozy qui se dit « par­ti­cu­liè­rement heureux ». Tout comme l’Iran et la Syrie qui ont une vraie bonne raison de se frotter les mains : la vic­toire totale de leur petit protégé, le Hezbollah.

Faut-​​il se réjouir de l’accord de sortie de crise au Liban intervenu le mer­credi 21 mai à Doha ? Au vu des réac­tions inter­na­tio­nales qui ont suivi l’annonce, cette question sem­blerait diplo­ma­ti­quement incor­recte. À l’image du consensus auquel ont pu aboutir les deux camps rivaux libanais au terme de six jours de trac­ta­tions au Qatar, une belle una­nimité a réuni les capi­tales étran­gères impli­quées sur ce dossier. Jusqu’à saluer avec les mêmes mots la reprise du dia­logue entre les « frères ennemis » libanais et la fin de l’impasse politique.

Et chacun de féli­citer à l’instar de l’Iran les « parties liba­naises » et le « gou­ver­nement du Qatar », qui pré­sidait les négo­cia­tions. La Syrie a, elle, sou­ligné « l’importance de l’entente à laquelle sont par­venus les frères libanais » tandis que l’Arabie Saoudite garan­tissait le « soutien et l’appui total » de tous à cet accord. Après avoir bien pataugé dans le dossier libanais, la France ne pouvait rester en dehors de ce concerto diplo­ma­tique. Comme l’a dit le Pré­sident Sarkozy, l’accord de paix le rend « heureux » et la France « s’est beaucoup investie dans la recherche d’une solution à la crise liba­naise » sans cesser « d’appuyer le pro­cessus per­mettant d’aboutir à cette entente ». Après avoir vu planer le spectre d’une nou­velle guerre civile et de l’embrasement dans la région qu’elle aurait pro­voqué, l’heure est donc visi­blement au sou­la­gement. Au point d’en « oublier » l’autre « succès » que cet accord inscrit dans le marbre : la vic­toire poli­tique du Hez­bollah. Et quelle vic­toire ! Le petit protégé de l’Iran et de la Syrie pourra peser de tout son poids dans l’avenir du pays du Cèdre.

Les Etats-​​Unis l’ont en travers de la gorge

Les points figurant sur l’accord de paix de Doha ne sont en effet ni plus ni moins que l’acceptation des exi­gences du Hez­bollah. Celles-​​là même qui avaient engendré le blocage de la situation ! Le texte de l’accord de paix prévoit ainsi la consti­tution d’un gou­ver­nement d’union nationale per­mettant à l’opposition (Hez­bollah et Amal) de dis­poser d’une minorité de blocage qui fonc­tionne comme une sorte de droit de veto. En vue des élec­tions légis­la­tives de 2009, il inclut aussi la mise en œuvre d’une nou­velle loi élec­torale pré­voyant un redé­coupage des cir­cons­crip­tions suivant une logique d’implantation com­mu­nau­taire et éminemment favo­rable au camp chiite. [1]La décision de pro­céder rapi­dement à l’élection d’un Pré­sident (prévu pour dimanche) va per­mettre au can­didat béné­fi­ciant du soutien du Hez­bollah, le Général Michel Sou­leiman, de s’installer à la tête du Liban. Autant de « solu­tions à la crise », comme s’en réjouit Sarkozy, qui per­mettent au parti chiite de faire comme à peu près bon lui semble [2].

Les seules puis­sances concernées à s’être émues publi­quement de la nou­velle donne poli­tique liba­naise sont les Amé­ri­cains. Il faut dire qu’ils l’ont en travers de la gorge et que pendant que Nicolas Sarkozy, premier occi­dental à réagir, montait au créneau pour applaudir de concert avec l’Iran et la Syrie, le dépar­tement d’État actait à sa façon le bou­le­ver­sement en cour. Par la voix du sous-​​secrétaire d’État en charge du Proche-​​Orient et de l’Afrique du Nord – faire parler un sous-​​fifre évite aux pontes de la diplo­matie amé­ri­caine de se mouiller - l’administration Bush a fini par com­menter l’accord de Doha du bout des lèvres, le qua­li­fiant sobrement d’« étape positive et néces­saire ». Pour autant, « ce n’est pas à nous de décider comment s’y prendra le Liban », a-​​t-​​on prévenu laco­ni­quement à Washington. Une réserve qui risque de refroidir les ardeurs béates du pré­sident Sarkozy pour les accords de paix dans l’Orient compliqué…

[1] voir aussi Confluences Méditerranée :

Le texte de l’accord de Doha

L’accord pré­senté par le premier ministre Fouad Saniora et adopté par les partis poli­tiques libanais convient de l’élection par le par­lement du can­didat consensuel, le général Michel Sou­leiman à la pré­si­dence de la répu­blique dans les 24 heures et à la for­mation d’un gou­ver­nement d’union nationale composé de 30 ministres, dont 16 appar­tenant à la majorité, 11 à l’opposition et 3 à la pré­si­dence. Les parties s’engagent en vertu de cet accord de ne pas démis­sionner ou entraver le travail du gouvernement.

L’accord entérine l’adoption de la loi élec­torale de 1960 amendée avec la for­mation de 3 arron­dis­se­ments élec­toraux à Bey­routh et les fac­tions liba­naises s’engagent à renoncer à l’usage des armes afin de per­mettre le ren­for­cement de l’état libanais sur l’ensemble de son territoire.

Voici le texte de la déclaration de l’accord :

Il a été convenu ce qui suit :

1-​​ Les parties sont convenues d’inviter le Pré­sident de la Chambre des députés libanais, selon les règles établies pour élire dans les 24 heures un can­didat de com­promis, le général Michel Suleiman pré­sident de la Répu­blique, note que c’est la méthode idéale de la Consti­tution, d’élire le Pré­sident dans des cir­cons­tances exceptionnelles.

2-​​ la for­mation d’un gou­ver­nement d’unité nationale de 30 ministres répartis sur la base des 16 ministres de la majorité, 11 de l’opposition, 3 à la Pré­sident, et l’annonce de toutes les parties en vertu de cet accord de ne pas démis­sionner ou entraver le travail du gouvernement.

3-​​ l’adoption de la loi élec­torale de 1960, avec la création des cir­cons­crip­tions avec pour exception le maintien des cir­cons­crip­tions uniques com­prenant Mar­jayoun - Hasbaya, ainsi que celle Baalbek - Hermel, et la Bekaa occi­dentale - Rachaya.

Pour ce qui est de Beyrouth sont répartis comme suit :

1ere cir­cons­cription : Achrafiyé - Rmeil - Sayfi

2eme cir­cons­cription : Bachoura - Medaouar - Marfa’

3eme cir­cons­cription : Mina el-​​​​Hosn - Ein el-​​​​Mrayssé - Msaytbé - Rass Bey­routh - Zokak el-​​​​Blat

Les partis libanais approuvent la répar­tition des points figurant dans la pro­po­sition de réforme de la loi soumis au Par­lement et préparé par la Com­mission nationale pour la pré­pa­ration de la loi élec­torale, sous la pré­si­dence du ministre Fouad Boutros, confor­mément à la régle­men­tation en place.

http://​www​.confluences​-medi​ter​ranee​.com/​v​2​/​s​p​i​p​.​p​h​p​ ?​a​r​t​i​c​l​e2160

texte complet sur Libnanews, 23 mai 2008 :

http://​www​.leb​nanews​.com/​N​e​w​l​i​b​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​t​i​o​n​=​c​o​m​_​c​o​n​t​e​n​t​&​a​m​p​ ;view =article&id=781:liban-​​le-​​texte-​​de-​​laccord-​​de-​​dohacatid=46:a-​​la-​​une&Itemid=80

[2] voir également el-​​​​Watan le 25 mai :

Mise en œuvre de l’accord interlibanais : Un président enfin ?

L’élection d’un pré­sident de la Répu­blique inter­vient après six mois de retard et 19 reports. L’accord conclu, mer­credi dernier à Doha par les prin­cipaux leaders libanais, connaît aujourd’hui un début d’application, en attendant que ses autres clauses soient, elles aussi, mises en œuvre.

C’était l’acte le plus urgent, parce qu’il y a vacance depuis le mois de novembre dernier, mais aussi l’opération la moins com­plexe dans le paysage ins­ti­tu­tionnel et poli­tique libanais. Les députés libanais doivent élire au poste de pré­sident de la Répu­blique celui qu’on appelle com­mu­nément le can­didat du consensus, sauf que ce consensus n’a pu se tra­duire concrè­tement, puisque l’élection n’a pu se tenir, faute de quorum, mais surtout faute d’accord poli­tique sur ce qui doit accom­pagner cette élection.

En appa­rence, ces ques­tions ont été réglées, puisque toutes les parties signa­taires de l’accord de Doha s’en montrent satis­faites. La voie est donc dégagée grâce à une médiation de la Ligue arabe et aussi à la dis­po­sition des parties liba­naises, cer­tai­nement lassées de cette situation de blocage d’autant plus qu’il y a eu recours aux armes pour briser le statu quo. C’est ainsi que les députés libanais vont élire aujourd’hui le nouveau chef de l’Etat, le général Michel Sleimane. L’élection amorce la relance des ins­ti­tu­tions para­lysées depuis novembre 2006.

Sitôt élu, le chef de l’Etat entamera des trac­ta­tions en vue de désigner un Premier ministre, dont le nom pourrait être connu mardi, puis de former un gou­ver­nement qui sera aux rênes du pays jusqu’aux élec­tions géné­rales de 2009. Mais le général Sleimane a prévenu qu’il ne pourrait assurer seul la sécurité du pays. « La sécurité ne peut être gagnée par la force, mais à travers une volonté poli­tique. Un seul parti ne peut seul construire le pays », a-​​​​t-​​​​il déclaré au quo­tidien As-​​​​Safir, proche de l’opposition.

Depuis décembre, la majorité par­le­men­taire et l’opposition étaient d’accord sur le nom du Pré­sident, mais les luttes de pouvoir empê­chaient l’élection. Chef de l’armée depuis 1998, le général Sleimane, 59 ans, fait figure d’homme de consensus pour être resté à l’écart des riva­lités poli­tiques et confessionnelles.

L’accord de Doha a soulevé un vent d’optimisme au Liban, mais s’il désa­morce les ten­sions, il n’a été acquis qu’au prix d’un recul du gou­ver­nement face au Hez­bollah et ouvre une page d’incertitude, puisqu’il modifie le rapport de force au sein du pouvoir. Cet accord repré­sente « un important succès pour tous les Libanais », a affirmé, ven­dredi, le numéro deux du Hez­bollah, Naïm Qassem. Par les armes, l’opposition dans son ensemble, et pas uni­quement le seul Hez­bollah, a eu gain de cause sur sa prin­cipale reven­di­cation, la minorité de blocage.

Le coup de force du Hez­bollah, qui en dépit de ses enga­ge­ments a fait usage de ses armes contre des Libanais, a laissé « une blessure très pro­fonde », relève Atef Maj­dalani, un député de la majorité. Comme beaucoup de ses col­lègues, il vit sous haute pro­tection depuis des mois pour échapper à une vague d’assassinats. « Il est trop tôt. Avant de rentrer chez nous, nous allons attendre l’élection, le nouveau gou­ver­nement puis le réta­blis­sement de la confiance. Cela peut prendre trois mois », explique Ryad Rahal, l’un de ces députés qui vit, avec une quin­zaine d’autres, dans un hôtel de Bey­routh. « Nous verrons alors si toutes les parties sont décidées à tourner la page », ajoute Henri Hélou, un autre député également proche de la majorité. « Il s’agit de toute évidence d’un com­promis entre le gou­ver­nement et l’opposition, mais pas d’une solution à la crise », résume la poli­to­logue Amal Saad-​​​​Ghorayeb. « En aucune façon, il ne prend en compte les dif­fé­rends qui ont conduit à la crise actuelle », remarque cette spé­cia­liste du Hez­bollah. Cet accord permet tou­tefois « une remise en route ins­ti­tu­tion­nelle, c’était vital », relève Patrick Haenni, ana­lyste du groupe de recherche Inter­na­tional crisis group (ICG) à Bey­routh. « Il s’agit d’un accord très signi­fi­catif, capable de résoudre l’actuel bras de fer et d’instaurer un nouvel équi­libre du pouvoir », estime Paul Salem, le directeur de la fon­dation Car­negie pour le Moyen-​​​​Orient. « Toutes les déci­sions rela­tives à l’armement du Hez­bollah ont conduit à une impasse », estime Mme Saad-​​​​Ghorayeb, en rap­pelant que la récente flambée de vio­lence a eu pour origine deux déci­sions gou­ver­ne­men­tales qui visaient le parti chiite.

Après avoir annulé ces deux mesures, sous la pression des événe­ments, le gou­ver­nement a une nou­velle fois reculé en acceptant la minorité de blocage réclamée par l’opposition au sein du gou­ver­nement. « On peut parler d’une vic­toire pour l’opposition, puisque les lignes rouges fixées par la majorité sont tombées, avec la minorité de blocage », sou­ligne Patrick Haenni. A ce niveau, il est important que les armes se soient tues, mais pour combien de temps, car les Libanais eux-​​​​mêmes appré­hen­daient cette phase, il y a au moins deux années, quand majorité et oppo­sition ont décidé de se tourner le dos.

T. Hocine

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