Le Capitaine Ahab et la Baleine Islamique

Kaveh L Afrasiabi, dimanche 20 janvier 2008

Lors d’une mise en scène média­tique minu­tieuse avant son voyage, ajoutée à la fuite d’un projet du Pentagone pour envahir l’Iran via l’Irak, intitulé "The Big Right Turn" [Le Grand Tournant], Washington a orchestré une foule d’activités des­tinées à donner l’impression de "ten­sions crois­santes avec l’Iran", qui convenait à l’approche radicale d’Israël vis-​​à-​​vis des Palestiniens.

C’est un parfait exemple de ce qui est fon­da­men­ta­lement mauvais dans la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis : comme une baleine géante qui s’est enfermée toute seule dans un laby­rinthe de contra­dic­tions et pourtant qui respire comme si elle insuf­flait et expirait de l’air frais. Le Capi­taine Ahab de Washington, dans le costume du Pré­sident George W. Bush, posant le pied au Proche-​​Orient, tient dans une main la branche d’olivier de la paix et dans l’autre l’épée de Damoclès de la raclée ira­nienne. Les deux chefs de son agenda sont en désaccord total. Il n’y a aucun moyen d’attraper Moby Dick [1]

Bush a quitté Washington mer­credi dernier pour un voyage en Israël, en Palestine, au Koweït, au Bahreïn, aux Emirats Arabes Unis (E.A.U.), en Arabie Saoudite et en Egypte.

A moins de l’avoir oublié (lorsque la Maison Banche a annoncé le projet de Bush de se rendre dans la région, après le sommet pour la paix au Moyen-​​Orient qui s’est tenu à Anna­polis, aux Etats-​​Unis, en novembre dernier), l’accent initial était purement placé sur le pro­cessus de paix. Pourtant, d’une façon ou d’une autre, la direction qui est prise est de plus en plus anti-​​iranienne, sans tenir compte de la décla­ration de conci­liation du diri­geant suprême iranien, l’Ayatollah Ali Kha­menei, relative à la pos­si­bilité d’un futur rap­pro­chement entre l’Iran et les Etats-​​Unis.

Donc, lors d’une mise en scène média­tique minu­tieuse avant son voyage, ajoutée à la fuite d’un projet du Pentagone pour envahir l’Iran via l’Irak, intitulé "The Big Right Turn" [Le Grand Tournant], Washington a orchestré une foule d’activités des­tinées à donner l’impression de "ten­sions crois­santes avec l’Iran", qui convenait à l’approche radicale d’Israël vis-​​à-​​vis des Palestiniens.

Ensuite est arrivé "l’incident" de dimanche dernier entre la Marine étasu­nienne et les garde-​​côtes ira­niens dans le Détroit stra­té­gique d’Ormuz. Cet "incident" a été confirmé par les Ira­niens qui, en même temps, l’ont décrit comme un fait "normal" entre les deux camps. Mais cela a montré que le voyage de Bush a quelque chose à voir avec l’Iran.

Par consé­quent, si la Maison Blanche n’en fait qu’à son idée, le voyage de Bush au Proche-​​Orient pro­duira une récolte rému­né­ra­trice en termes de construction d’une coa­lition contre la "menace ira­nienne" qui, si l’on s’en tient à la der­nière interview de la Secré­taire d’Etat amé­ri­caine Condo­leeza Rice accordée au Jeru­salem Post, repré­sente "la seule grande menace contre la sorte de Proche-​​Orient que nous vou­drions voir". Il y a, sans aucun doute, un grand fossé de per­ception entre le rêve des Etats-​​Unis et d’Israël d’un "grand Moyen-​​Orient" conci­liant et le Moyen-​​Orient sûr de lui et auto­suf­fisant qui a la faveur de l’Iran et de ses alliés. Ces der­niers incluent de plus en plus cer­tains des propres alliés des Etats-​​Unis, tels que l’Egypte, qui est à deux doigts de nor­ma­liser ses rela­tions avec Téhéran et qui a été, simul­ta­nément, vio­lemment cri­tiquée par les Etats-​​Unis à la veille du départ de Bush dans la région.

Tou­tefois, il ne s’agit pas d’un match-​​nul et c’est pré­ci­sément ce qui est mauvais avec l’actuelle cam­pagne anti-​​iranienne des Etats-​​Unis qui a dominé jusqu’à un certain point le pro­cessus au Moyen-​​Orient. Le pro­blème de fond est l’incapacité des Etats-​​Unis à élaborer une stra­tégie dif­fé­rente, une stra­tégie qui n’est pas ancrée dans les eaux troubles de l’hostilité pro­fonde, ins­ti­tu­tion­na­lisée depuis le début de l’administration de Bill Clinton. Pourtant, une cen­taine de fibres relient les deux camps et cette nou­velle proximité jus­tifie même la prise de risque.

Com­blant un vide majeur dans le milieu de l’après-Guerre Froide, l’Iran "voyou" joue un rôle vital pour le com­plexe militaro-​​industriel étasunien qui prospère sur les ventes d’armes lucra­tives aux Cheikhs pétro­liers conser­va­teurs du Golfe Per­sique, appa­remment menacés par un Iran "hégé­mo­nique" et aux ambi­tions nucléaires.

Mais, alors que la logique capi­ta­liste des ventes d’armes dicte de chauffer à blanc l’idée d’asséner une raclée à l’Iran, cer­taines réa­lités géo­po­li­tiques (par exemple en Irak et en Afgha­nistan) expliquent clai­rement par ailleurs la logique d’action dia­mé­tra­lement dif­fé­rente qui a été adoptée. Ceci se reflète dans le dia­logue bila­téral entre les Etats-​​Unis et l’Iran sur la sécurité de l’Irak ; un qua­trième round de dis­cus­sions a été mis en attente à cause du voyage de Bush et de son ordre du jour anti-​​iranien inflexible. Celui-​​ci inclut une pression sur les Etats du Conseil de Coopé­ration du Golfe (CCG), comme les E.A.U., pour qu’ils réduisent leurs tran­sac­tions finan­cières avec l’Iran, couplée avec les sanc­tions menées par les Etats-​​Unis sur le régime [iranien] au sujet de son pro­gramme nucléaire.

Tandis qu’il reste à voir si les E.A.U. et les autres Etats du CCG vont apaiser ce pré­sident en fin de par­cours, qui pourrait sou­haiter une der­nière grande aventure avant de quitter le pouvoir, il y a une chose qui est claire et déran­geante : l’échec per­sistant de la Maison Blanche à imposer ne serait-​​ce qu’une modeste pression sur Israël. Parler de paix et faire la guerre aux Pales­ti­niens, cette approche contra­dic­toire d’Israël a aug­menté le pro­blème d’image des Etats-​​Unis au Moyen-​​Orient. Et, à moins d’une concession impor­tante aux Pales­ti­niens, cette approche recevra pro­ba­blement un encou­ra­gement majeur de la part de Washington, main­tenant que Bush a mis les pieds en Israël.

En consé­quence, le voyage de Bush au Moyen-​​Orient risque d’être une grande déception de poli­tique étrangère pour le monde arabe qui fixe son regard furieux sur l’initiative de paix retardée d’un pré­sident des Etats-​​Unis qui a pul­vérisé une nation arabe et qui est lar­gement perçu en Israël comme le "pré­sident le plus amical de l’histoire". Contrai­rement à son père, l’ancien pré­sident George Herbert Bush, qui a pour­suivi sa tac­tique mili­taire au Koweït en 1991 avec les pour­parlers de paix de Madrid et qui a fait pression sur les Israé­liens en les menaçant de couper l’aide des Etats-​​Unis, George W Bush a manqué, jusqu’à présent, d’une "approche équi­librée". Ceci se reflète dans l’absence de la plus petite cri­tique sur l’expansion sans relâche d’Israël des implan­ta­tions juives en terre pales­ti­nienne. Qui plus est, toute amé­lio­ration mineure sera pro­ba­blement consi­dérée comme un ajus­tement néces­saire pour pousser le moteur consistant à "contenir l’Iran" et son groupe d’alliés "voyous" dans la région.

Pourtant, si Bush était sincère dans sa recherche d’un Moyen-​​Orient paci­fique, un bon début serait de faire écho à l’appel des Nations-​​Unies pour qu’Israël four­nisse les empla­ce­ments des quelques 1 million de petites bombes qu’Israël a répandues sur le sud Liban dans les der­niers jours de son attaque estivale contre le Liban il y a deux ans. Depuis lors, plus de Libanais, dont beaucoup d’enfants, ont été tués ou estropiés par ces bombes que durant la guerre qui a duré un mois.

Hélas, le Grand (mauvais) Tournant contre l’Iran est essen­tiel­lement incorporé dans un mauvais tournant encore plus grand (à 180 degrés) de l’approche étasu­nienne d’ensemble vis-​​à-​​vis du Moyen-​​Orient, lequel est cimenté par une priorité "Israël d’abord" pra­ti­quement à l’exclusion de toutes autres consi­dé­ra­tions. Et, à ce moment cri­tique, cela signifie tout sim­plement rater encore une fois une fenêtre d’opportunité pour mettre sur un bon pied les rela­tions avec l’Iran. Vraiment, les ambi­tions au Moyen-​​Orient de cet Ahab sont ternies par des mythes auto-​​fabriqués, par exemple, "l’Islamo-fascisme", pré­destiné à accomplir une pagaille com­plète, voire un échec total. La voie pour atteindre le but qu’il s’est fixé a été tracée avec des rebon­dis­se­ments dra­co­niens, sentant l’aile droite du jugement dernier [NdT : réfé­rence au trip­tyque de Jérôme Bosch]. S’apprêtant à tirer sa révé­rence et pourtant conspirant pour plus de drame, y aura-​​t-​​il quelqu’un qui sur­vivra à ce nau­frage ? L’héritage de Bush lui survivra-​​t-​​il ou sera-​​t-​​il, ainsi que Mel­ville le dit : "… et toute sa masse captive enve­loppée dans le drapeau d’Ahab, s’est enfoncée avec son bateau". Peut-​​être qu’il ne serait pas démâté par la baleine isla­mique, mais à l’instar de ses amis néo­con­ser­va­teurs, il pourrait cracher son dernier souffle sur eux.

[1] "Tout cela exaspère et tour­mente au plus haut point ; tout cela remue la lie des choses ; toute vérité qui contient de la méchanceté ; tout ce qui cra­quèle les tendons et encroûte le cerveau ; toutes les dia­bleries sub­tiles de la vie et de la pensée ; tout ce qui est mauvais était visi­blement per­son­nifié en cet Ahab fou et rendu pra­ti­quement atta­quable en Moby Dick. Il a empilé sur la bosse blanche de la baleine la somme de toute la colère et de la haine géné­rales res­senties par l’ensemble de sa race depuis Adam jusqu’à aujourd’hui ; et ensuite, comme si sa poi­trine avait été un mortier, il a laissé éclaté la carapace de son cœur bouillant sur elle". - Moby Dick, Herman Melville.