La violence n’est pas une fatalité

Patrick Baudouin et Michel Tubiana, jeudi 1er janvier 2009

Israël doit admettre l’existence d’un Etat pales­tinien sou­verain, ins­tallé en Cis­jor­danie et à Gaza

Des morts qui se comptent par cen­taines, les blessés peuplent les hôpitaux de Gaza et les mots encombrent les ondes et les images. Qu’elles mau­dissent, s’indignent, jus­ti­fient, condamnent, appellent à la ven­geance ou à la raison, ces pauvres paroles s’envolent au vent mauvais de l’inertie qui règne depuis des décennies.

La trêve est rompue, dit-​​on. Inter­ruption momen­tanée d’une guerre chaude, voici ce que furent ces six mois où Gaza n’a cessé de sur­vivre, l’existence de ses habi­tants étant enfouie dans ces tunnels qui char­roient les biens néces­saires à la vie ou à la mort. Retour aux réa­lités les plus crues. On peut détester le Hamas et son refus affiché de l’existence de l’Etat d’Israël, on peut et on doit aussi rejeter cette vio­lation assumée par tous de s’en prendre aux civils. Bref, on peut dénoncer une nou­velle fois l’engrenage de la vio­lence et se livrer à la comp­ta­bilité minu­tieuse des res­pon­sa­bi­lités ou jeter l’anathème sur l’interlocuteur de demain.

En attendant les vio­lences se pour­suivent, ouvertes comme ces der­niers jours, sour­noises quand elles asphyxient tout un peuple déjà embas­tillé. Nous sommes envahis par la honte car rien n’était impré­vi­sible et nous connaissons les remèdes à cette maladie qui ronge cette région du monde et déchaîne les pas­sions partout ailleurs. Sommes-​​nous si irré­solus, si dénués de sens commun pour laisser faire ainsi ?

Ici et main­tenant, au sein même de l’Union euro­péenne, nous venons de conforter les auto­rités israé­liennes en leur accordant un statut encore plus pri­vi­légié. La bonne conscience fera que l’on déversera quelques cen­taines de mil­lions d’euros au bénéfice des Pales­ti­niens, qui ser­viront à recons­truire ce que l’occupant aura détruit et que l’on recom­mencera encore et encore cet inves­tis­sement sans fin et, surtout, sans divi­dendes. Comme si la paix, ou la guerre d’ailleurs, dépendait d’un argent qui dis­simule l’impuissance. Pourtant jamais conflit ne connut de solu­tions plus évidentes ; des négo­cia­tions de Taba à l’initiative de Genève en passant par la pro­po­sition de paix de la Ligue arabe, à quelques détails près, tout est déjà écrit et les cartes n’attendent que d’être pré­cisées. Mais pour faire vivre la paix autrement que sur du papier, il faut en ter­miner avec les faux équi­libres. La poli­tique israé­lienne n’a plus pour but d’assurer la sécurité de cet Etat.

Bien sûr, cette exi­gence est légitime et elle est tou­jours pré­sente dans la pensée de ce peuple et de ses diri­geants. Mais aucune " raison de sécurité " ne peut jus­tifier l’accaparement des terres pales­ti­niennes, de l’eau et le refus de laisser la Cis­jor­danie et Gaza se déve­lopper. Le Hamas n’est plus qu’un alibi commode. Il y a long­temps que der­rière le dis­cours sécu­ri­taire se cache, à peine, une volonté d’agrandir le ter­ri­toire et de convaincre les Pales­ti­niens de s’en aller. Au-​​delà de l’impératif éthique qui interdit de dépos­séder un peuple de son exis­tence, il en va de la pérennité d’Israël.

Soit Israël admet enfin l’existence d’un Etat pales­tinien plei­nement sou­verain et ins­tallé sur la totalité de la Cis­jor­danie et de Gaza, soit la sécurité d’Israël ne durera pas plus long­temps que sa puis­sance mili­taire, dont la guerre du Liban a com­mencé à montrer la rela­tivité. Sont-​​ils bien conscients de l’avenir ceux et celles qui font de cet Etat le poste avancé du monde occi­dental ? Sont-​​ils bien conscients que chaque mort à Gaza, c’est un peu plus de haine aveugle contre le reste d’un monde jaugé à la dimension de ses men­songes et de son double discours ?

Sont-​​ils bien conscients que cette guerre permet aux régimes arabes de main­tenir leurs peuples sous l’emprise de la dic­tature et de refuser toute évolution démo­cra­tique ? Il n’est plus utile de se lamenter, encore moins de faire des bel­li­gé­rants des fana­tiques irré­duc­tibles alors que nous avons les moyens de mettre un terme à ce conflit.

Et l’Union euro­péenne la pre­mière : qu’elle applique les accords passés, qu’elle change de poli­tique et cesse de faire d’Israël son allié pri­vi­légié. C’est le seul moyen pour que le gou­ver­nement israélien com­prenne qu’il est un Etat comme les autres, avec ses droits mais aussi avec ses res­pon­sa­bi­lités. Alors, peut-​​être, la com­mu­nauté inter­na­tionale trouvera les res­sources poli­tiques néces­saires pour faire appliquer ce qui n’est jamais que le droit de chaque peuple à vivre en paix dans des fron­tières sûres et reconnues. Pour les Pales­ti­niens aussi.