La tragédie et la farce

Uri Avnery, mardi 29 septembre 2009

Pourquoi Obama a-​​t-​​il insisté sur le gel de la colo­ni­sation – une exi­gence très rai­son­nable en elle-​​même – s’il n’était pas en mesure de tenir sa position ? Ou, en d’autres termes, s’il n’était pas en mesure de l’imposer à Nétanyahou ?

INUTILE de le nier : lors du premier round du match entre Barack Obama et Ben­jamin Neta­nyahou, Obama a été battu. Obama avait exigé un gel de toute activité de colo­ni­sation, y compris à Jéru­salem Est, comme condition de réunion d’un sommet tri­partite, à la suite duquel des négo­cia­tions de paix accé­lérées devaient démarrer, conduisant à la paix entre deux États – Israël et la Palestine.

Comme le dit le vieux pro­verbe, un voyage d’un millier de kilo­mètres com­mence par un seul pas. Néta­nyahou a fait un croche-​​pied à Obama dès son premier pas. Le Pré­sident des États-​​Unis a trébuché.

LE SOMMET À TROIS a bien eu lieu. Mais, au lieu d’une brillante per­for­mance pour la nou­velle admi­nis­tration amé­ri­caine, nous avons été les témoins d’une humi­liante démons­tration de fai­blesse. Une fois Obama contraint de renoncer à son exi­gence de gel de la colo­ni­sation, la ren­contre se trouvait vidée de tout contenu.

C’est vrai, Mahmoud Abbas y est venu, après tout. Il fut traîné là contre son gré. Le pauvre homme ne pouvait pas refuser l’invitation d’Obama, son seul soutien. Mais il va payer cela au prix fort : les Pales­ti­niens, et l’ensemble du monde arabe, ont vu sa fai­blesse. Et Obama, qui avait inauguré son mandat par un dis­cours vibrant au monde musulman depuis Le Caire, apparaît main­tenant comme un roseau brisé.

Le mou­vement de la paix israélien s’est vu infliger un autre choc dou­loureux. Il avait fondé ses espoirs sur la fermeté du pré­sident amé­ricain. La vic­toire d’Obama et le gel de la colo­ni­sation allait montrer à l’opinion publique israé­lienne que la poli­tique de refus de Néta­nyahou conduisait au désastre.

Mais Néta­nyahou a triomphé, et de façon magis­trale. Non seulement il a survécu, non seulement il a montré qu’il n’était pas un « crétin » (un mot qu’il emploie tout le temps), il a prouvé aux siens – et à l’opinion publique de façon générale – qu’il n’y a rien à craindre : Obama n’est rien d’autre qu’un tigre de papier. Les colonies peuvent continuer à s’étendre sans craindre d’obstacles. Toutes les négo­cia­tions qui s’engagent, si tant est qu’elles s’engagent, peuvent se pour­suivre jusqu’à la venue du Messie. Il n’en sortira rien.

Pour Netanyahu, la menace de paix est passée. Du moins pour le moment.

Il est dif­ficile de com­prendre comment Obama s’est laissé embarquer dans cette situation embarrassante.

Machiavel ensei­gnait qu’on ne devait pas défier un lion si l’on n’était pas capable de le tuer. Et Néta­nyahou n’est même pas un lion, tout juste un renard.

Pourquoi Obama a-​​t-​​il insisté sur le gel de la colo­ni­sation – une exi­gence très rai­son­nable en elle-​​même – s’il n’était pas en mesure de tenir sa position ? Ou, en d’autres termes, s’il n’était pas en mesure de l’imposer à Nétanyahou ?

Avant de s’engager dans une telle cam­pagne, un homme d’État doit évaluer le rapport des forces : Quel est le pouvoir dont je dispose ? Quelles sont les forces aux­quelles je suis confronté ? Quelle est la déter­mi­nation de la partie adverse ? Quels moyens suis-​​je prêt à uti­liser ? Jusqu’où suis-​​je prêt à aller dans l’utilisation de mon pouvoir ?

Obama dispose d’une foule de conseillers com­pé­tents, avec à leur tête Rahm Emanuel, dont les ori­gines israé­liennes (et le nom) étaient sup­posés le doter d’un dis­cer­nement par­ti­culier. George Mit­chell, un diplomate expé­ri­menté et d’un solide prag­ma­tisme, était supposé fournir des appré­cia­tions sensées. Comment se fait-​​il qu’ils aient tous échoué ?

La logique aurait voulu qu’Obama, avant d’entrer dans l’arène, décide quels moyens de pression employer. L’arsenal en est inépui­sable – depuis la menace par les États-​​Unis de ne pas pro­téger le gou­ver­nement israélien par son véto au Conseil de Sécurité jusqu’à dif­férer la pro­chaine four­niture d’armes. En 1992 James Baker, le Secré­taire d’État de George Bush père, avait menacé de sus­pendre les garanties amé­ri­caines pour les emprunts d’Israël à l’étranger. Cela fut suf­fisant pour traîner même Yitzhak Shamir à la confé­rence de Madrid.

Il semble qu’Obama ne pouvait pas ou ne voulait pas exercer de telles pres­sions, même en secret, même en cou­lisse. Cette semaine, il a permis à la marine amé­ri­caine de par­ti­ciper à d’importantes manœuvres mili­taires conjointes avec l’armée de l’air israélienne.

Cer­tains espé­raient qu’Obama se ser­virait du rapport Gold­stone pour exercer des pres­sions sur Néta­nyahou. La simple insi­nuation que les États-​​Unis pour­raient ne pas uti­liser leur droit de véto au Conseil de Sécurité aurait semé la panique à Jéru­salem. Au lieu de cela, Washington a publié une décla­ration sur le rapport, s’alignant conscien­cieu­sement sur la pro­pa­gande israélienne.

Il est vrai qu’il est dur pour les États-​​Unis de condamner des crimes de guerre qui res­semblent tant à ceux commis par ses propres soldats. Si des offi­ciers israé­liens sont tra­duits en justice à La Haye, des généraux amé­ri­cains pour­raient bien être les pro­chains sur la liste. Jusqu’à présent, seuls les vaincus dans les guerres ont été mis en accu­sation. À quoi aboutira le monde si ceux qui restent en fonction sont accusés eux aussi ?

L’IMPARABLE conclusion est que la défaite d’Obama est la consé­quence d’une évaluation erronée de la situation. Ses conseillers, qui sont consi­dérés comme des vieux rou­tiers de la poli­tique, se sont trompés sur les forces impliquées.

Cela s’est déjà produit lors du débat crucial sur l’assurance santé. L’opposition est beaucoup plus forte que ne l’avaient prévu l’équipe d’Obama. Pour trouver une façon de sortir de ce pétrin, Obama a besoin du soutien de chacun des séna­teurs et membres du Congrès qu’il peut trouver. Cela ren­force auto­ma­ti­quement la position du lobby pro-​​israélien qui a déjà une influence consi­dé­rable sur le Congrès.

La der­nière chose dont Obama a besoin en ce moment est une décla­ration de guerre d’AIPAC (NdT : groupe de pression pro-​​israélien) et Cie. Néta­nyahou, expert en poli­tique inté­rieure amé­ri­caine, a flairé la fai­blesse d’Obama et l’a exploitée.

Obama ne pouvait rien faire d’autre que serrer les dents et céder.

Cette débâcle est par­ti­cu­liè­rement dou­lou­reuse à ce moment précis. L’impression est en train de gagner rapi­dement du terrain qu’il est un orateur convain­quant, qu’il délivre un message sti­mulant mais qu’il est un piètre homme poli­tique, inca­pable de faire passer sa vision dans la réalité. Si cette image de lui se confirme, elle pourrait assombrir toute la durée de son mandat.

MAIS EST-​​CE QUE la politique de Nétanyahou est sage du point de vue israélien ?

Cela pourrait bien se révéler une victoire à la Pyrrhus.

Obama ne va pas dis­pa­raître. Il a devant lui trois années et demie de mandat, et ensuite peut-​​être quatre années de plus. Cela donne beaucoup de temps pour pré­parer une revanche à quelqu’un qui a été blessé et humilié à un moment délicat, au début de son mandat.

On ne peut natu­rel­lement pas savoir ce qui est en train de se pro­duire au plus profond du cœur et des pensées d’Obama. C’est un intro­verti qui cache bien ses cartes. Ses nom­breuses années de jeune noir aux États-​​Unis lui ont pro­ba­blement appris à ne pas faire étalage de ses sentiments.

Il se peut qu’il tire la conclusion sui­vante, dans la foulée de tous ses pré­dé­ces­seurs depuis Dwight Eisen­hower (à l’exception de Bush père pendant la courte période Baker en tant qu’agent d’exécution) : ne vous frottez pas à Israël. Avec l’aide de ses par­te­naires et de ses ser­vi­teurs aux États-​​Unis, il peut infliger de graves pré­ju­dices à n’importe quel président.

Mais il se peut aussi qu’il tire la conclusion opposée : attendre l’occasion favo­rable, une fois assurée sa position au plan inté­rieur, et rem­bourser Néta­nyahou avec les intérêts. Si cela arrivait, le sen­timent de vic­toire de Néta­nyahou pourrait se révéler prématuré.

S’IL ME demandait mon avis (rassurez-​​vous, cela n’arrivera pas), je lui dirais :

La construction de la paix israélo-​​palestinienne repré­sen­terait un revi­rement his­to­rique, le ren­ver­sement d’une ten­dance vieille de 120 ans. Ce n’est pas une opé­ration facile, il ne faut pas l’entreprendre à la légère. Il ne s’agit pas d’une affaire à confier à des diplo­mates ou des secré­taires. Elle exige un leader déterminé au cœur solide et à la main ferme. Si l’on n’est pas prêt pour cela, ce n’est même pas la peine de commencer.

Un pré­sident amé­ricain qui veut s’engager dans une telle entre­prise doit for­muler un plan de paix clair et détaillé, avec un calen­drier précis. Il doit être prêt à engager toutes ses res­sources et tout son capital poli­tique pour le réa­liser. Entre autres choses, il doit être prêt à affronter, face à face, le puissant lobby pro-​​israélien.

Cela ne réussira pas sans que les opi­nions publiques en Israël, en Palestine, dans le monde arabe, aux États-​​Unis et dans le monde entier y soient com­plè­tement pré­parées bien à l’avance. Cela ne réussira pas sans un mou­vement de la paix israélien per­formant, sans un fort soutien de l’opinion publique amé­ri­caine, en par­ti­culier l’opinion juive amé­ri­caine, sans un lea­dership pales­tinien fort et sans unité arabe.

Au moment opportun, le pré­sident des États-​​Unis doit venir à Jéru­salem pour s’adresser à l’opinion publique israé­lienne depuis la tribune de la Knesset, comme l’ont fait avant lui Anouar el Sadat et le pré­sident Jimmy Carter, mais aussi au par­lement pales­tinien comme le pré­sident Bill Clinton.

Je ne sais pas si Obama est l’homme de la situation. Cer­tains dans le camp de la paix on cessé de compter sur lui, ce qui signifie concrè­tement qu’ils ont perdu tout espoir en la paix. Je ne suis pas prêt pour cela. Une bataille décide rarement du sort d’une guerre, et une erreur ne préjuge pas de l’avenir. Une bataille perdue peut endurcir le vaincu, une erreur peut donner une pré­cieuse leçon.

DANS L’UN de ses essais, Karl Marx a dit que lorsque l’histoire se répète : la pre­mière fois c’est une tra­gédie, la seconde fois c’est une farce.

La ren­contre tri­partite au sommet de Camp David en 2000 révéla une grande intensité dra­ma­tique. De nom­breux espoirs y étaient accrochés, le succès sem­blait en vue, mais à la fin tout s’écroula, les par­ti­ci­pants s’en faisant le reproche les uns aux autres.

Le sommet de 2009 au Waldorf-​​Astoria fut la farce.