La société israélienne s’effondre et ses leaders gardent le silence

Avraham Burg, ancien Président de la Knesset, samedi 30 août 2003

L’article qui suit arrive dans un contexte par­ti­culier pour la société israé­lienne. Face à l’absence totale de volonté poli­tique de ses diri­geants pour résoudre la question pales­ti­nienne, la popu­lation israé­lienne apparaît de plus en plus en perte de sens et de repères, avec une inca­pacité col­lective pour se situer clai­rement dans un volonté de recherche de la paix. Ce texte est un cri d’alarme. Sera-​​t-​​il entendu ? P.Feldstein

La révo­lution sio­niste a tou­jours reposé sur deux piliers : une voie juste et un lea­dership éthique. Ils ont tous les deux disparu. Aujourd’hui, la nation israé­lienne s’appuie sur un écha­faudage de cor­ruption, lui-​​même posé sur des fon­da­tions d’oppression et d’injustice. En tant que telle, la fin de l’entreprise sio­niste est déjà à notre porte. Il existe une vraie pro­ba­bilité que notre géné­ration soit la der­nière géné­ration du sio­nisme. Il se peut qu’il y ait un Etat juif, mais il sera d’un autre genre, étrange et affreux.

Il reste du temps pour changer le cours des choses, mais il est compté. Ce qu’il faut, c’est la vision nou­velle d’une société juste, et la volonté poli­tique pour la mettre en oeuvre. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire interne israé­lienne. Les Juifs de la dia­spora, pour qui Israel est un des piliers majeurs de leur identité, doivent le prendre en compte et élever la voix. Si le pilier s’effondre, les étages supé­rieurs s’écraseront eux aussi.

L’opposition n’existe pas, et la coa­lition au Pouvoir, avec Arik Sharon à sa tête, reven­dique le droit de garder le silence. Dans une nation de moulins à paroles, chacun est devenu sou­dai­nement muet, car il n’y a plus rien à dire. Nous avons échoué, de façon toni­truante. Oui, nous avons redonné vie à l’hébreu, créé un théâtre magni­fique, et avons une monnaie forte. Nos cer­veaux juifs sont aussi acérés qu’avant. Nous sommes cotés au Nasdaq. Mais est-​​ce pour cela que nous avons créé un Etat juif ? Le peuple juif n’a pas survécu deux mille ans pour créer de nou­velles armes, des pro­grammes de sécurité infor­ma­tique ou des mis­siles anti-​​missiles. Nous devions être la lumière des Nations. En cela, nous avons échoué.

Il apparaît que ces deux mille ans de lutte du peuple juif pour sa survie se réduit à un Etat de colonies, dirigé par une clique sans morale de hors-​​la-​​loi cor­rompus, sourds à la fois a leurs conci­toyens et à leurs ennemis. Un Etat sans justice ne peut pas sur­vivre. De plus en plus d’Israéliens le com­prennent. Quand ils demandent à leurs enfants où ceux-​​ci se voient vivre dans 25 ans, les enfants les plus hon­nêtes admettent, devant les parents en état de choc, qu’ils ne savent pas. Le compte à rebours de la société israé­lienne a commencé.

Il est très confor­table d’être sio­niste dans les colonies de Cis­jor­danie comme Beit El et Ofra. Le paysage biblique est charmant. De la fenêtre, on peut y admirer les géra­niums et les bou­gain­vil­liers, et ne pas voir l’occupation. En roulant sur l’autoroute rapide qui relie Ramot, à l’extrême Nord de Jéru­salem, et Gilo, à l’extrême sud, un iti­né­raire de 12 minutes qui passe à peine à 800 mètres à l’ouest des bar­rages rou­tiers des ter­ri­toires pales­ti­niens, il est dif­ficile de mesurer l’expérience humi­liante que vivent les Arabes méprisés qui doivent ramper pendant des heures sur les routes cabossées et blo­quées qui leur ont été assi­gnées. Une route pour l’occupant, une autre pour l’occupé.

Cela ne peut pas marcher. Même si les Arabes baissent la tête et avalent leur honte et leur rage indé­fi­niment, cela ne mar­chera pas. Une structure construite sur l’insensibilité de l’Homme s’effondrera d’elle-même, inévi­ta­blement. Prenez bien note de cet instant : la super­structure du sio­nisme s’effondre déjà, telle une salle de mariage peu chère de Jéru­salem (allusion à un accident dû à un défaut de construction, qui a fait de nom­breuses vic­times, ndt). Seuls les fous conti­nuent a danser en haut de l’immeuble, alors que les piliers s’effondrent.

Nous nous sommes habitués à ignorer la souf­france des femmes aux bar­rages rou­tiers. Il n’est pas étonnant qu nous n’entendions plus les cris des femmes violées à coté de chez nous, ou la mère céli­ba­taire qui se bat pour élever ses enfants dans la dignité. Nous ne comptons même plus les femmes assas­sinées par leur mari.

Israel, qui a cessé de se soucier des enfants des Pales­ti­niens, ne doit pas être surpris quand ceux-​​ci viennent, baignés de haine, se faire exploser sur les lieux ou les Israé­liens fuient la réalité. Ils se donnent à Allah sur nos lieux de loisirs, car leur propre vie est une torture. Ils font couler notre sang dans les res­tau­rants pour nous couper l’appétit, car chez eux, leurs enfants et leurs parents connaissent la faim et l’humiliation.

Nous pouvons tuer mille chefs de bande, mille ingé­nieurs, rien ne sera résolu, parce que les chefs viennent d’en bas, des puits de haine et de colère, des "infra­struc­tures" de l’injustice et de la cor­ruption morale. Si tout cela était inévi­table, ordonné par Dieu et immuable, je gar­derais le silence. Mais les choses pour­raient être dif­fé­rentes, et le cri est donc un impé­ratif moral.

Voici ce que le Premier ministre devrait dire à son peuple :

Le temps des illu­sions est terminé. Le moment des déci­sions est arrivé. Nous aimons toute la terre de nos aïeux, et en d’autres temps, nous aurions aimé y vivre tout seuls. Mais cela ne se pro­duira pas. Les Arabes, eux aussi, ont des rêves et des besoins.

Entre le Jourdain et la Médi­ter­ranée, il n’existe plus de majorité juive claire. Et donc, chers com­pa­triotes, on ne peut garder tout sans en payer le prix. Nous ne pouvons pas garder sous la botte d’Israel une majorité pales­ti­nienne, et en même temps nous prendre pour la seule démo­cratie du Moyen-​​Orient. Il ne peut pas y avoir de démo­cratie sans droits égaux pour tous ceux qui vivent ici, Juifs et Arabes. Nous ne pouvons pas conserver les ter­ri­toires et une majorité juive dans le seul Etat juif du monde, pas par des moyens humains, moraux et juifs.

Vous voulez le Grand Israel ? Pas de pro­blème. Laissons tomber la démo­cratie. Ins­ti­tuons un système efficace de sépa­ration raciale, avec camps de pri­son­niers et vil­lages de détention. Le ghetto de Qal­qilya et le goulag de Jénine.

Vous voulez une majorité juive ? Pas de pro­blème. Mettons les Arabes dans des wagons, des bus, sur des cha­meaux et sur des ânes, et expulsons-​​les en masse. Ou bien séparons-​​nous d’eux abso­lument, sans trucs et sans gadgets. Il n’y a pas de voie du milieu. Nous devons évacuer les colonies. Toutes les colonies. Et tracer une fron­tière inter­na­tio­na­lement reconnue entre le foyer national juif et le foyer national pales­tinien. La loi juive du retour ne s’appliquera qu’à l’intérieur de notre foyer national, et leur Droit au retour ne s’appliquera qu’à l’intérieur des fron­tières de l’Etat palestinien.

Vous voulez la démo­cratie ? Pas de pro­blème. Ou bien nous renonçons au Grand Israel, jusqu’à la der­nière colonie et au dernier avant-​​poste, ou bien nous donnons la totalité des droits civiques, dont le droit de vote, à tout le monde, y compris aux Arabes. Le résultat, évidemment, sera que ceux qui ne vou­laient pas d’un Etat pales­tinien à coté d’eux l’auront chez eux, par l’intermédiaire du bul­letin de vote.

Voila ce que le Premier ministre devrait dire a son peuple. Il devrait pré­senter les choix avec fran­chise : le racia­lisme juif, ou la démo­cratie. Les colonies, ou l’espoir pour les deux peuples. La vision de bar­belés, de bar­rages rou­tiers et de kami­kazes, ou une fron­tière inter­na­tio­na­lement reconnue entre deux Etats, et Jéru­salem comme capitale commune.

Mais il n’y a pas de Premier Ministre à Jéru­salem. La maladie qui ronge le corps du sio­nisme a déjà attaqué la tête. David Ben Gourion s’est parfois trompé, mais il est resté droit comme une flèche. Quand Menahem Begin s’est trompé, per­sonne n’a mis en cause ses moti­va­tions. Ce n’est plus le cas. Des son­dages publiés ce week-​​end montrent qu’une majorité d’Israéliens ne croit pas en l’intégrité per­son­nelle du Premier Ministre, mais qu’elle lui fait confiance sur le plan poli­tique. En d’autres termes, le Premier Ministre actuel d’Israel per­son­nifie les deux aspects du fléau : une moralité per­son­nelle dou­teuse et un non respect ouvert de la loi, com­binés à la bru­talité de l’occupation et au pié­ti­nement de toute chance de paix. Voilà notre nation, voila ses chefs. La conclusion inévi­table est que la révo­lution sio­niste est morte.

Alors, pourquoi l’opposition est-​​elle muette ? Peut-​​être est-​​ce l’été, peut être est-​​elle fatiguée, peut-​​être cer­tains veulent-​​ils se joindre au gou­ver­nement à tout prix, même au prix de par­tager la maladie. Mais pendant qu’ils ter­gi­versent, les forces du Bien perdent espoir.

C’est le moment des alter­na­tives claires. Tous ceux qui refusent de pré­senter une position tranchée, "blanc ou noir", col­la­borent de fait au déclin. Ce n’est pas un pro­blème de Tra­vaillistes contre Likoud, ou de Droite contre Gauche, mais du Bien contre le Mal, de l’acceptable contre l’inacceptable. Ceux qui res­pectent la loi contre les hors-​​la-​​loi. Ce qu’il faut, ce n’est pas le ren­ver­sement poli­tique du gou­ver­nement Sharon, mais une vision d’espoir, une alter­native à la des­truction du sio­nisme et de ses valeurs par les sourds, les muets et les insensibles.

Les amis d’Israel de l’étranger, juifs ou non, les Pré­si­dents et les Pre­miers Ministres, les Rabbins et les citoyens lambda, tous doivent choisir, eux aussi. Ils doivent tendre la main et aider Israel à trouver son chemin, à travers la "feuille de route", vers notre destin national, en tant que lumière pour les Nations, et pour une société de Paix, de Justice et d’Egalité.