La rencontre qui n’a jamais eu lieu

Joharah Baker, lundi 17 novembre 2008

Peu importe l’angle sous lequel on la considère, l’annulation de la ren­contre de la récon­ci­liation qui aurait du avoir lieu au Caire le 9 novembre est une mau­vaise nouvelle.

Si l’on se limite à la recherche des res­pon­sa­bi­lités, il y a beaucoup à dire. Car même si de nom­breuses fac­tions pales­ti­niennes devaient par­ti­ciper à cette ren­contre sous patronage égyptien, tout le monde sait que les prin­cipaux acteurs en auraient été les rivaux tita­nesques pales­ti­niens, le Hamas et le Fatah. Mal­heu­reu­sement, leurs luttes intenses ont divisé la société pales­ti­nienne de manière quasi-​​chirurgicale – si vous n’êtes pas un fervent sup­porter de l’Autorité Pales­ti­nienne, vous êtes cata­logué soutien du Hamas.

Cette division, appa­remment nette, qui ces der­nières années a été une donnée majeure de la scène poli­tique pales­ti­nienne jusqu’à l’occuper en totalité, se décline en plu­sieurs clans dans la rue pales­ti­nienne. Il y a ceux qui cri­tiquent les deux partis et qui se consi­dèrent comme des indé­pen­dants ou bien ceux qui se reven­diquent encore des concepts de gauche que les mou­ve­ments communistes/​marxistes pales­ti­niens s’étaient appro­priés il y a bien long­temps durant leurs heures de gloire. Cependant, étant donné le poids du Hamas et du Fatah – le premier parce qu’il contrôle la Bande de Gaza, le second en raison de son rôle his­to­rique à la tête du mou­vement pales­tinien, la bataille se limite à ces deux pro­ta­go­nistes. Tous les autres, peu importe la sin­cérité de leurs inten­tions, ont été repoussés aux marges de la vie poli­tique palestinienne.

Le 9 novembre, les Pales­ti­niens devaient se rendre au Caire, pré­ten­dument pour s’asseoir, mettre à plat leurs dif­fé­rences et s’accorder sur une pla­te­forme commune pour former un gou­ver­nement d’unité nationale. C’était en tout cas ce que l’on pouvait espérer. Le Hamas s’est retiré au tout dernier moment, moins de 24 heures avant la date prévue pour la ren­contre. L’Egypte a annoncé en toute hâte le report de la ren­contre et les délé­ga­tions qui se ren­daient au Caire ont fait demi-​​tour vers la Palestine. L’Egypte a annoncé un peu plus tard que la ren­contre serait repro­grammée sous deux semaines, mais de toute évidence, le mal est déjà fait.

Mal­heu­reu­sement, cette ren­contre manquée n’est pas vraiment une sur­prise. Pendant les semaines qui l’ont pré­cédée, chaque camp avait mul­tiplié les accu­sa­tions contre le projet d’accord égyptien et ajouté des condi­tion­na­lités. Fina­lement, le Hamas a refusé de par­ti­ciper à la ren­contre tant que le gou­ver­nement de Cis­jor­danie, soutenu par le Fatah, main­tenait en détention des pri­son­niers poli­tiques affiliés au Hamas, tout par­ti­cu­liè­rement après que le gou­ver­nement Hamas de Gaza ait libéré des pri­son­niers du Fatah, selon lui « dans un geste de bonne volonté ». Le pré­sident Mahmoud Abbas et son gou­ver­nement ont affirmé alors et main­tiennent encore aujourd’hui qu’il n’en est rien. Les détenus des prisons de l’Autorité Pales­ti­nienne sont incar­cérés pour des faits de droits communs et non pour raisons poli­tiques, et ne peuvent en consé­quence être libérés pour des raisons politiques.

Sans détailler les nom­breuses autres raisons ou excuses qui ont fait capoter la ren­contre avant même qu’elle ne com­mence offi­ciel­lement, il s’avère que la question des pri­son­niers n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pour cer­tains, par­tisans de la rhé­to­rique du Hamas, c’était une réaction normale. Pour d’autres, c’était une échap­pa­toire peu glo­rieuse. Mais pour ceux dont l’objectif prin­cipal est de former un front pales­tinien uni, c’était tout sim­plement dramatique.

La situation dans son ensemble est également dra­ma­tique. Dans les faits, la Palestine aujourd’hui est une société extrê­mement divisée, à la fois idéo­lo­gi­quement et géo­gra­phi­quement, sans même parler de la viru­lente occu­pation israé­lienne qui continue d’opprimer tous les Pales­ti­niens et qui ainsi détruit presque toute réa­li­sation palestinienne.

A Gaza, le gou­ver­nement Hamas reste visi­blement et fer­mement convaincu de sa légi­timité en tant qu’autorité gou­ver­ne­mentale élue. Bien sûr qu’il a raison, puisqu’il a effec­ti­vement rem­porté les élec­tions par­le­men­taires en 2006 de manière irré­pro­chable. D’un autre côté, le pré­sident Abbas a également été élu légi­ti­mement un an plus tôt et considère que la prise de contrôle de la Bande de gaza par le Hamas est un coup d’état illégitime.

Cependant, même si le Hamas et le Fatah sont les prin­cipaux pro­ta­go­nistes de ce champ de bataille dévasté, il y a des acteurs exté­rieurs majeurs qui les influencent gran­dement dans leurs stra­tégies, notamment autour de la ren­contre manquée du Caire.

Premier sur la liste, l’Egypte, reconnu comme l’un des états arabes les plus modérés, qui a déjà signé un accord de paix avec Israël et qui s’aligne ouver­tement sur les posi­tions occi­den­tales. Cela pris en consi­dé­ration, l’Autorité Pales­ti­nienne dirigée par Mahmoud Abbas part avec un avantage quand elle retrouve comme médiateur l’Egypte, car tout deux appellent de leurs vœux un gou­ver­nement pales­tinien plus mal­léable à Gaza et des diri­geants plus modérés.

De l’autre côté, le Hamas ne sou­haite pas aban­donner son contrôle sur la Bande de Gaza, qu’il estime légitime, et il y est incité par des puis­sances isla­miques comme l’Iran. Aller au Caire sans que les innom­brables condi­tion­na­lités qu’il avait posées soient prises en compte aurait placé le Hamas devant le risque de perdre ce qu’il est si déterminé à conserver, peu importe les conséquences.

Bien sûr, il y a bien d’autres raisons dont on pourrait dis­cuter et qui rendent l’unité nationale si peu pro­bable aujourd’hui. Les Pales­ti­niens ont découvert tous les pièges de l’action gou­ver­ne­mentale alors même qu’ils n’ont pas véri­ta­blement d’état à gou­verner, et concrè­tement cela a entraîné une mul­titude de pro­blèmes et le dan­gereux sen­timent chez nos diri­geants que quelque chose leur est du : ils sont tombés dans le piège d’un illu­soire sen­timent de pouvoir. En consé­quence, notre jugement a été altéré et nos énergies ont été détournées de leur véri­table but, la libé­ration de la Palestine.

On ne peut pas nier que le Hamas et le Fatah soient des vrais acteurs à prendre en compte sur la scène pales­ti­nienne et inter­na­tionale, que l’on sou­tienne ou non leurs stra­tégies poli­tiques. Les deux parties affirment se pré­oc­cuper des intérêts du peuple et incarner nos aspi­ra­tions natio­nales. Mais leurs actes disent le contraire. Même s’ils croient tous les deux que ces divi­sions internes servent leurs buts immé­diats, elles ne servent pas notre camp sur le long terme. Au contraire, le seul à vraiment béné­ficier de ces divi­sions est Israël, qui est ravi de voir les Pales­ti­niens s’entre-déchirer, lit­té­ra­lement et méta­pho­ri­quement.

Plus important encore, c’est notre peuple que cela pénalise. Avoir raison n’est tout sim­plement pas suf­fisant. Les diri­geants du Hamas et du Fatah doivent se débar­rasser des œillères par­ti­sanes qui les aveuglent et aban­donner leur soif inex­tin­guible de pouvoir. Oui, d’un point de vue idéo­lo­gique, les deux partis ne peuvent pas être plus éloignés. Et ils ne seront peut-​​être jamais d’accord. Cependant, s’ils veulent être ne serait-​​ce qu’un tant soit peu fidèles à leurs décla­ra­tions, ils sont dans l’obligation de se rap­procher et de former un front uni. Après tout, ce sont des diri­geants. S’ils ne sont pas en mesure de diriger, la situation sera plus dra­ma­tique que jamais pour nous tous. Cette cause, que nous avons tous défendue si ardemment, sera perdue, pas à cause de nos ennemis, mais à cause de nous.