« La politique du chaos profite à Israël »

entretien avec Bishara Khader, mardi 19 janvier 2010

Bichara Khader [1]analyse la situation nou­velle au Proche-​​Orient et la raison pour laquelle Neta­nyahou peut pro­fiter de la fai­blesse des réponses de Washington et de Bruxelles.

Comment expliquez-​​vous que l’Égypte par­ticipe à l’isolement de Gaza en construisant 
un mur d’acier et en blo­quant 
les convois de solidarité  ?

Bichara Khader : Pour la majorité des Arabes, la poli­tique égyp­tienne est indé­chif­frable. En réalité, le régime de Mou­barak est pré­occupé par sa propre survie, qui passe par la conso­li­dation des liens avec Washington, le maintien du dia­logue avec Israël et la mise au pas des Frères musulmans. Mou­barak ne veut rien faire qui puisse donner une légi­timité au Hamas. Ainsi a-​​t-​​il humilié en début d’année des paci­fistes de 43 pays, interdits de passage vers Gaza. Sa poli­tique contribue objec­ti­vement au châ­timent col­lectif des Gazaouis. Cela explique la colère qui gronde dans le monde arabe.

Pourtant, il ne réagit guère…

Cela fait belle lurette que la Ligue arabe a perdu toute cré­di­bilité. Aujourd’hui, le monde arabe est une addition de 22 États gou­vernés par des régimes auto­ri­taires davantage pré­oc­cupés par la péren­ni­sation de leur pouvoir que par la défense des causes com­munes, comme celle de la Palestine.

La solution de deux États souverains vous paraît-​​elle encore possible  ?

Les Israé­liens ont déjà ins­tallé plus de 500000 colons en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est. Dans les faits, ils ont accaparé plus de 50 % de la Cis­jor­danie. Ce qui est pos­sible, c’est un État pales­tinien à sou­ve­raineté réduite, sur un ter­ri­toire frag­menté, sans contrôle ni sur son espace aérien, ni sur ses res­sources hydriques, ni sur les fron­tières exté­rieures. Nous sommes loin d’une solution juste et équi­table, fondée sur la légalité inter­na­tionale. C’est pourtant vers cela que l’on s’achemine. Les Israé­liens pré­fèrent à la limite un régime d’apartheid imposé qu’un État bina­tional qui, au vu de la démo­graphie, don­nerait une majorité aux Palestiniens.

Comment expliquez-​​vous l’échec d’Obama à faire cesser la colonisation  ?

On a trop misé sur Obama. Son dis­cours du Caire, le 4 juin 2009, a donné l’impression qu’il allait prendre la question à bras-​​le-​​corps et faire plier l’allié israélien. J’avais applaudi, en mani­festant mes doutes, que les mois écoulés confirment. Israël a trop d’appuis au Congrès. Et les États-​​Unis sont trop pré­oc­cupés par les séquelles de la crise finan­cière, trop obnu­bilés par l’Irak et l’Afghanistan pour se concentrer sur la question pales­ti­nienne. Les divi­sions pales­ti­niennes ne faci­litent pas la tâche. Neta­nyahou sait tout cela. La géo­po­li­tique du chaos joue en sa faveur. Mais pour combien de temps  ?

Entretien réalisé par Françoise Germain-​​Robin

[1] Cher­cheur, spé­cia­liste du Proche-​​​​Orient, pro­fesseur à l’université de Louvain-​​​​La-​​​​Neuve en Bel­gique, Bichara Khader, d’origine pales­ti­nienne, répond aux ques­tions de l’Humanité.