La paix sur un mode néolibéral

Clémentine Cirillo-​​Allahsa, jeudi 29 avril 2010

Le projet mené par la France à Bethléem est une par­faite illus­tration du plan néo­li­béral du Premier ministre pales­tinien, Salam Fayyad, en termes de décons­truction nationale et d’intégration du fait colonial.

Le 8 avril, le ministre français de l’Industrie, Christian Estrosi, et le mi­nistre pales­tinien de l’Économie, Hassan Abu Libdeh, par­ti­ci­paient à la pose de la pre­mière pierre du parc indus­triel de Bethléem. Une délé­gation d’entreprises fran­çaises, futures par­te­naires des entre­pre­neurs pales­ti­niens, était là pour témoigner du rap­pro­chement des sec­teurs privés des deux pays. Avec un label « Made in Bethléem » et une société mixte franco-​​palestinienne de déve­lop­pement, la Bethleem Multi Purpose Indus­trial Park (BMIP), ce projet inédit devrait être opé­ra­tionnel d’ici à 2011. Inté­grant conscien­cieu­sement l’occupation israé­lienne comme un état de fait inébran­lable, il s’inscrit dans le contexte de néo­li­bé­ra­lisme mon­dialisé de l’OMC. « Une priorité de la coopé­ration fran­çaise » ins­crite dans l’axe de déve­lop­pement écono­mique fixé par le Plan pales­tinien de réforme et de déve­lop­pement (PPRD).

Selon Valérie Hof­fenberg, nommée en août 2009 par Nicolas Sarkozy repré­sen­tante spé­ciale de la France pour la dimension écono­mique, cultu­relle, com­mer­ciale, éducative et envi­ron­ne­mentale du ­pro­cessus de paix au Proche-​​Orient, l’objectif est de « créer une classe moyenne pales­ti­nienne qui sera le premier camp de la paix » et de « res­taurer l’espoir » en créant des emplois (entre 500 et 1 000, d’après l’Agence fran­çaise de déve­lop­pement, AFD). La « paix du capital », huit ans après la « feuille de route » de George W. Bush. Mais « les prin­cipaux béné­fi­ciaires, ce sont les entre­prises », reconnaît le directeur de l’AFD de Jéru­salem. La coopé­ration privée s’est d’ailleurs élargie puisqu’à Paris, en février, Valérie Hof­fenberg réunissait le « patron des patrons pales­ti­niens » et un grand patron israélien, venus parler « des oppor­tu­nités écono­miques méconnues » aux entre­pre­neurs français du CAC40. Mi-​​mars, la repré­sen­tante fran­çaise annonçait la création d’un groupe d’hommes d’affaires français, pales­ti­niens et israéliens.

Mais l’appât de la crois­sance (de 7 à 11 % annoncés par l’Autorité pales­ti­nienne), reste virtuel et condi­tionnel. Si le PIB pré­sente en 2009 une aug­men­tation nette par rapport à 2008, il est en chute libre comparé à la fin des années 1990. Les sec­teurs écono­miques sti­mu­la­teurs de crois­sance (ser­vices, tou­risme et bâtiment, ce dernier pré­sentant à lui seul 22 % de crois­sance) sont fra­giles (voir tribune p. 21). De même, l’ouverture des points de passage entre Israël et le nord de la Cis­jor­danie permet aux Arabes israé­liens de venir y effectuer leurs achats mais reste un levier écono­mique subor­donné à des cri­tères fixés par Israël. D’ordinaire, « les États qui prennent part à la glo­ba­li­sation sont indé­pen­dants », argue Adel Samara, écono­miste pales­tinien, directeur de la revue Kana’an et membre fon­dateur du FPLP en 1967. Or, c’est une Palestine soumise qui intègre le capi­ta­lisme mondial, dont les corol­laires (pri­va­ti­sation, libre marché et non-​​protectionnisme, explosion de la cohésion sociale et montée de l’individualisme) dépo­li­tisent et aggravent sa situation. Pour l’économiste, « sous un régime colonial, c’est un ren­for­cement de l’économie coloniale ».

Et de fait, sur le terrain, le parc indus­triel de Bethléem est conçu dans ce contexte de dépen­dance. Dans sa « Note de com­mu­ni­cation publique d’opération », l’AFD relève que « la mise en œuvre du projet [bien que construit en zone A, sous contrôle de l’Autorité pales­ti­nienne] est condi­tionnée par l’obtention d’autorisations israé­liennes » pour la pos­si­bilité d’utiliser la route d’accès en zone C, pour l’aménagement des check-​​points, mais aussi en termes d’assainissement, d’approvisionnement en énergie et en eau. Des pôles financés par la diplo­matie fran­çaise à hauteur de dix mil­lions d’euros. Alors que la France prétend n’avoir « jamais accepté l’annexion de Jérusalem-​​Est et la pour­suite de la colo­ni­sation » dans les ter­ri­toires par Israël, sa repré­sen­tante se félicite de tra­vailler « au jour le jour pour que ce parc indus­triel soit un projet pilote en coopé­ration avec les Israé­liens ». Samir Hazboun, pré­sident de la chambre de Com­merce et de l’Industrie de Bethléem et de la com­pagnie de déve­lop­pement BMIP, reconnaît qu’« on ne peut pas parler de garanties au Moyen-​​Orient », admettant que « tout inves­tis­sement com­porte une part de risque ». « La ZI de Bethléem souf­frirait inévi­ta­blement d’un bou­clage des ter­ri­toires », précise Hervé Conan.

Adel Samara sou­ligne que ce que les « tra­vailleurs pales­ti­niens gagneront en salaires sera dépensé pour l’achat de pro­duits israé­liens, du fait du déclin du secteur agricole ». Le marché captif pales­tinien offre en effet à Israël 2,5 mil­lions de consom­ma­teurs sup­plé­men­taires. Par le jeu des res­tric­tions sur les impor­ta­tions, en 2008, plus de 90 % des échanges com­mer­ciaux des Ter­ri­toires pales­ti­niens (contre 3 % seulement avec l’Europe) ont eu lieu avec Israël, qui peut réguler son marché en choi­sissant d’envoyer vers les ter­ri­toires ses excé­dents de pro­duction. Faute d’autorisations de pro­duction déli­vrées par Tel-​​Aviv, la part de marché des pro­duits de consom­mation cou­rante pales­ti­niens en Palestine est de l’ordre de 20 %.

Le projet de Bethléem occupe une place de choix dans la news­letter du ministère israélien des Affaires étran­gères du 6 décembre 2009, qui a même mis en place une agence gou­ver­ne­mentale consacrée à l’économie des ter­ri­toires. Ce projet prenant place à l’intérieur des fron­tières de 1967, l’économiste craint qu’il ne consiste à « y cir­cons­crire un certain nombre d’industries pol­luantes et à exploiter les Pales­ti­niens pour fournir au marché israélien des pro­duits bon marché ». À Bethléem, les indus­tries sur le point de s’installer sont peu valo­ri­santes et extrê­mement pol­luantes (industrie phar­ma­ceu­tique, plas­tique ou élec­tro­mé­nager, industrie du papier, pour une infime part d’industrie ali­men­taire), s’inscrivant dans la logique de la sous-​​traitance et de la non-​​concurrence.

Dans le contexte de la zone de libre-​​échange euro­mé­di­ter­ra­néenne prévue pour 2010, la sta­bi­li­sation de la Palestine est la « condition de la pros­périté promise, analyse Khaled Hroub, directeur de l’Arab Media Project de l’université de Cam­bridge, corol­laire du redé­ploiement du capital financier au Moyen-​​Orient et de l’essor du ­libé­ra­lisme dans la région ». Mais, comme le rap­pellent les récentes explo­sions de vio­lence, la paix ne s’achète pas. Pour Adel Samara, « il n’existe pas de solution écono­mique ; l’occupation, le blocus et le néo­li­bé­ra­lisme ne peuvent apporter aucune sta­bilité ». Ramallah moder­nisée et opu­lente ne peut faire oublier la pau­pé­ri­sation massive de la société pales­ti­nienne. Les consé­quences de l’occupation en termes d’accès au travail, de chômage, de santé, de des­truction de l’infrastructure, d’expropriation de terres arables à des fins mili­taires ou de colo­ni­sation sont nuancées par le FMI, mais plus que jamais dénoncées par l’ONU. Le projet néo­li­béral franco-​​palestinien avance contre toute logique poli­tique. Outre l’analogie avec l’exemple égyptien, « un libre marché pour tenir les bouches fermées et les ventres vides », évoquée par Adel Samara, la com­mu­nauté inter­na­tionale risque fort de pro­voquer ce qu’elle prétend com­battre : le ren­for­cement du Hamas. Comme le relève Julien Salingue, doc­torant en science poli­tique et ensei­gnant à l’université Paris-​​VIII, les cadres du projet sont pour l’essentiel des mar­chands dont « le pro­gramme écono­mique s’intègre aux canons du néo­li­bé­ra­lisme » [1]. Mais, surtout, le vaste réseau social du mou­vement isla­miste offre le dernier rempart à la dés­in­té­gration sociale engendrée par le libé­ra­lisme, le dernier espace de sou­ve­raineté en l’absence de pro­cessus politique.

[1]

Un plan de réforme qui sied au FMI

Déve­loppé par l’Autorité pales­ti­nienne suivant les pres­crip­tions de la Banque mon­diale et du FMI, le Plan pales­tinien de réforme et de déve­lop­pement pour 2008-​​2010 applique à la Cis­jor­danie les fon­da­mentaux du néo­li­bé­ra­lisme. Sa mise en œuvre condi­tionne le ver­sement des aides inter­na­tio­nales octroyées lors de la Confé­rence de Paris en 2007. Il vise à sta­bi­liser la région par une poli­tique sécu­ri­taire (le budget de la sécurité dépasse ceux de l’éducation et de la santé réunis !), et à attirer les inves­tis­se­ments étrangers en favo­risant le secteur privé. Mesure clé du pro­gramme du Premier ministre pales­tinien, Salam Fayyad, qui  –  rappelons-​​​​le  –  n’est pas un militant poli­tique mais un ancien fonc­tion­naire de la Banque mon­diale, la réduction des dépenses publiques a entraîné des coupes et le gel des salaires dans la Fonction publique, impor­tante pour­voyeuse d’emplois en Cis­jor­danie. Une poli­tique d’austérité et des réformes fis­cales écra­santes pour la popu­lation palestinienne.

C. C-​​​​A