La mémoire investit le théâtre arabe

Bouziane Benachour, lundi 10 décembre 2007

13èmes Journées théâtrales de Carthage
Aârs Dem (noces de sang), montée par une troupe pales­ti­ninne, relate une his­toire véri­dique qui a eu lieu au début des années 1930 en Anda­lousie, au sud de la presqu’île ibérique.

Rue Sha­kes­peare est une pièce théâ­trale qui intègre la notion de cité de bout en bout dans la dis­tri­bution des per­son­nages. Elle est un lieu phy­sique pour jouer et faire parler ses sens, mais également un lieu de mémoire et d’histoire entretenu par Zoubeir Ben­bouchta, auteur d’une tri­logie autour de sa ville natale et son ins­pi­ration : Tanger l’éternelle.

La mémoire nous écrit pour qu’on écrive sur elle » avertit ce jeune dra­ma­turge marocain d’une rare sen­si­bilité, qui parle de Tanger comme on parle de son ami, de ses amours, de ses quêtes de soi et de la redé­cou­verte de ses racines. Après Lella Jamila et sa fable du rocher, Rue Sha­kes­peare réar­ticule à nouveau la sym­bo­lique de la ville autour des sen­ti­ments qui naissent et se déve­loppent dans ses murs. La pièce, écrite dans un style clas­sique, recons­truit les êtres phy­siques et sym­bo­liques à partir de l’histoire de la cité et des conflits indi­vi­duels qui se passent en son sein. Les conflits de la scène sont des conflits de la vie. Sous ses hauts murs qui mur­murent et ses jardins bruis­sants de mille rumeurs couvés par des jar­di­niers dévoués, il est question, dans ce récit où s’entrecroisent l’honneur, l’amour, la haine, la ven­geance. Tous les ingré­dients du théâtre natu­ra­liste sont là.

Tous les ingré­dients de la vie « dans sa longue marche » sont pré­sents. Jilani Ferhani, le metteur en scène, opte pour une mise en scène réa­liste. Il colle à l’œuvre écrite parce que lui aussi est en ballade. Quelques mots sur le contenu : Une femme entre les deux âges belle et fidèle jusque-​​là, vit un profond dilemme : faut-​​il aimer l’homme qui vous aime et trahir le mari qui vous entre­tient où pré­férer la voix du cœur acquise au… jar­dinier, quitte à tout aban­donner, notamment le statut social de femme de la haute classe pour parler vul­gai­rement ? Tout finit par se dis­loquer envers et contre elle. Il ne restera ni amour ni statut social, mais reste la ville avec ses ques­tions non éludées et ses secrets connus de tous.

Les retour­ne­ments de situa­tions, empruntées au théâtre tra­di­tionnel, ne sont là que pour­mieux insister sur les déchirements-​​ dépas­se­ments qui agitent d’une cité fas­ci­nante, régu­liè­rement agressée par le temps conven­tionnel, mais jamais conquises dans ses fon­de­ments, ses éter­nités. Zoubeir Ben­bouchta ne fait aucun procès, il constate, écrit et lit ses sen­sa­tions à travers une pléiade comé­diens qui connaissent leur métier, et c’est cela l’essentiel.

Aârs Dem (noces de sang), montée par une troupe pales­ti­ninne, relate une his­toire véri­dique qui a eu lieu au début des années 1930 en Anda­lousie, au sud de la presqu’île ibérique.

Ecrite par [Lorca], le grand poète assassiné par la horde fas­ciste de Franco, à la deuxième partie de ces mêmes et funestes années pour le peuple espagnol, la pièce raconte la fugue pas­sion­nante et tra­gique d’une jeune mariée qui décide de rejoindre son amoureux, lors de sa nuit de noce avec l’époux imposé par son père. Pièce vio­lente s’il en est — elle constitue la pre­mière partie d’une tri­logie com­prenant Yerma La maison de Bernada Alba —Aârs Dem est magni­fi­quement rendue par les fils du pays de Mahmoud Darwiche.

Dans sa relecture-​​réécriture, George Ibrahim a non seulement su sau­ve­garder la sève de l’œuvre his­pa­nique mais a pu avec sa sen­si­bilité d’artiste raffiné, lui insuffler le regard arabe d’aujourd’hui. Les sen­ti­ments des hommes de Lorca n’ont pris aucune espèce de rides. Ils sont authen­tiques et vio­lents comme le sont les sen­ti­ments de leurs sem­blables d’aujourd’hui. Les âges se croisent, se confondent, se mul­ti­plient. Les temps changent peut-​​être mais la nature des hommes.

Accom­pagnés par des musi­ciens, les pro­ta­go­nistes de la parole jouent juste, ils sont dans l’humain en péri­phérie, sa société d’appartenance, mais aussi dans son univers intime, inté­rieur. La mise en scène est précise même si elle est marinée aux cou­leurs locales, aux sen­teurs moyen-​​orientales. Les per­son­nages que fait évoluer Nabil Ghellal, le metteur en scène, inter­viennent comme des notes de musique. Il y a de la jus­tesse dans le ton, la voix, les into­na­tions graves, lyriques, imagées, embellies. Ils jouent juste, entre­tiennent une relation équi­librée et com­plice entre l’hier et l’aujourd’hui.

Paral­lè­lement aux repré­sen­ta­tions théâ­trales, une enri­chis­sante ren­contre théâ­trale autour de l’œuvre péda­go­gique et artis­tique de Jacques Lecoq, disparu il y a huit ans, s’est tenue à l’Institut supé­rieur des arts dra­ma­tiques de Tunis (ISAD). Mohamed Driss, directeur des journées de Car­thage, à exprimé, à cette occasion, une immense estime pour cet ancien pro­fesseur de gym­nas­tique qui s’est tota­lement versé dans les tech­niques du qua­trième art, formant des géné­ra­tions entières d’artistes dans les mul­tiples dis­ci­plines des arts du spec­tacle. « La famille théâ­trale n’est pas restée orpheline après la dis­pa­rition du maître puisque l’école de Jacques Lecoq, située au cœur de la ville des lumières Paris, continue de se déve­lopper après lui en pro­lon­geant ses idées » déclare le directeur des 13es JTC. Rap­pelons que c’est son épouse, Fay Lecoq, pré­sente à cette session, qui a pris le relais de cette ins­ti­tution de for­mation réunissant chaque année pas moins de 120 étudiants venus des quatre coins du monde. Une bonne partie pro­vient de l’hémisphère Sud, nous apprend Mme Lecoq, la cofon­da­trice de l’école.