La leçon de Jérusalem

Anas Fawzy, samedi 14 novembre 2009

Pourquoi l’Etat d’Israël s’attaque-t-il de plus en plus fré­quemment à la liberté du culte musulman à Jérusalem ?

C’est qu’un seuil vient d’être franchi : depuis l’agression de Gaza, Israël poursuit désormais ouver­tement une poli­tique d’expansion ter­ri­to­riale ayant pour objectif l’expulsion totale des Pales­ti­niens avec, pro­vi­soi­rement, le confi­nement du peuple pales­tinien dans des zones ter­ri­to­ria­lement limitées, sous le contrôle total des forces armées israé­liennes et dans un asser­vis­sement écono­mique dont le seul parallèle récent ne peut être trouvé que dans les ban­toustans du régime raciste d’Afrique du Sud.

Affirmer cela n’est aucu­nement une décla­ration hai­neuse à l’égard des juifs, mais la consta­tation d’un état de fait dont la confir­mation vient de la bouche même des auto­rités israé­liennes lorsqu’elles déclarent tran­quillement que le « peuple juif » a besoin d’espace pour faire face à la « crois­sance natu­relle » de sa popu­lation. Israël s’attaque désormais à l’identité pales­ti­nienne elle-​​même à travers ce qui fait le fon­dement de la vie de tout musulman : l’islam. Pour révol­tante que soit cette stra­tégie, elle n’en possède pas moins sa logique : en ôtant aux popu­la­tions pales­ti­niennes leur identité, Israël nie leur exis­tence et les repousse dans une sorte de sous-​​humanité.

Lorsque l’on regarde une carte de Palestine, on ne peut pas manquer d’être frappé de la lente uni­fi­cation ter­ri­to­riale israé­lienne aux dépens des Pales­ti­niens. Qui peut affirmer aujourd’hui qu’avec le contrôle des eaux du Jourdain, Israël ne va pas soudain « découvrir » que l’unification ter­ri­to­riale totale de la Palestine passe par la « ratio­na­li­sation » des enclaves pales­ti­niennes et une seconde émigration forcée vers d’autres ter­ri­toires ? C’est aux Etats voisins que, tôt ou tard, la question pales­ti­nienne sera posée. Israël pro­clame son accep­tation d’une solution paci­fique, mais la rend concrè­tement impra­ti­cable : l’extraordinaire mor­cel­lement ter­ri­torial et la réduction lente mais inexo­rable des sur­faces enlèvent toute réalité pra­tique à cette solution. Les zones pales­ti­niennes res­semblent de plus en plus aux réserves indiennes en Amé­rique du Nord : selon les besoins, les fron­tières sont redessinées.

Tout ceci est sinistre mais connu, ce qui reste obscur c’est la solution. Il faut admettre une fois pour toutes qu’Israël a besoin de la guerre et du fan­tasme ter­ro­riste, pas les peuples de la région et encore moins les Pales­ti­niens. Tout ce qui va dans le sens de la paix est une arme dirigée contre Israël, et tout ce qui va dans le sens de la guerre et de la vio­lence est une arme qui lui est fournie.

Les Pales­ti­niens sont sup­posés main­tenant pos­séder un Etat : aux yeux des popu­la­tions pales­ti­niennes elles-​​mêmes, cela a-​​t-​​il un sens ? Du côté pales­tinien, les erre­ments du Fatah ont facilité la création de deux entités pales­ti­niennes qui ne se parlent que du bout des lèvres et sous la pression per­ma­nente de l’Egypte qui a la lucidité de com­prendre qu’une Palestine à deux vitesses est la mort de l’Etat pales­tinien. Un peuple n’existe que s’il poursuit une grande idée commune : quelle est cette idée ? L’idée d’un Etat ne suffit pas : c’est un outil poli­tique et non une grande idée qui concentre les énergies comme le sont l’identité ou la liberté ou la paix.

La pre­mière clé de la question pales­ti­nienne est en réalité le droit à une vie normale, c’est-à-dire le déve­lop­pement : la division actuelle des Pales­ti­niens empêche toute idée d’un grand plan inter­na­tional de déve­lop­pement de la Palestine. Aucun financier n’accepte l’incompétence et la cor­ruption, aucun financier n’accepte les ges­ti­cu­la­tions héroïques de cer­taines orga­ni­sa­tions dont l’impact négatif sur les opi­nions publiques de pays pourtant souvent favo­rables est un immense désastre. Le déve­lop­pement a besoin de sta­bilité, de confiance et de constance. Il a aussi besoin de nom­breux amis. La tra­gédie actuelle vient non seulement des cri­mi­nelles agres­sions israé­liennes, mais aussi de l’attitude des diri­geants pales­ti­niens plus pré­oc­cupés d’occuper le pouvoir que de gérer un pays. Les diri­geants pales­ti­niens sont inca­pables de sou­tenir leur droit par des faits : lorsque des milices servent de forces de l’ordre, il n’y a ni droit ni ordre. Il ne s’agit pas de faire porter au peuple pales­tinien la res­pon­sa­bilité de ce qui lui arrive, mais de ques­tionner avec force la capacité de ses diri­geants actuels de ne plus être des chefs de bande, mais de devenir des chefs d’Etat. C’est ce que le reste du monde attend.

La seconde clé de la question pales­ti­nienne est d’accepter comme une donnée de fait qu’il y a un pro­blème inté­rieur et exté­rieur, et que dans les deux cas, des ponts doivent être jetés. C’est ce qu’a compris l’Egypte, l’un des très rares pays arabes à entre­tenir des rela­tions diplo­ma­tiques avec Israël. Prenons un exemple concret. Nous assistons tous les jours à des vio­lences à Jéru­salem : où est la voix des pays arabes pour y imposer une force inter­na­tionale, ce à quoi l’opinion publique inter­na­tionale et l’Europe sont prêtes ? En cas de guerre, les négo­cia­tions ne peuvent se passer qu’entre Etats, comment en refusant de recon­naître Israël les Etats arabes comptent-​​ils faire entendre leur voix ? L’Arabie saoudite a fait des pro­po­si­tions dans le sens de la recon­nais­sance, en les assor­tissant de condi­tions pour sortir de cette impasse. Si Israël les a repoussées sans même les exa­miner sérieu­sement, c’est que ce qu’il perd en devenant un Etat reconnu par ses voisins est supé­rieur à ce qu’il gagne en restant un Etat hors la loi dans la région. Israël ne veut, en aucun cas, d’un dia­logue avec les pays arabes : il compte sur la sup­posée fai­blesse de ces Etats pour gri­gnoter tran­quillement des ter­ri­toires nou­veaux, le temps lui semble jouer en sa faveur. On com­prend la dif­fi­culté qu’auraient les Etats arabes à recon­naître Israël, il faut cependant, à tout prix, et en se bou­chant le nez s’il le faut, que les pays arabes ouvrent un pont.

Le seul moyen pour les Etats arabes de peser sur l’avenir de la région c’est de s’inscrire dans un cercle de plus en plus large d’amitiés et de confiance à défaut d’avoir les moyens mili­taires d’une autre politique.

Nous devons nous convaincre que si c’est le droit le plus absolu des musulmans de Palestine — et d’ailleurs — d’aller prier dans leurs lieux saints, ce droit ne peut pas être exercé si on n’a pas la force de le faire respecter.

Telle est la leçon que nous fait entendre Jéru­salem. L’histoire de la ville sainte est très tour­mentée, mais ce qui la carac­térise prin­ci­pa­lement c’est que les périodes de calme et de tolé­rance les plus longues sont celles qui se situent sous la domi­nation musulmane. Il est extra­or­di­naire que cette vérité ne soit pas plus lar­gement connue et ne nour­risse pas la réflexion sur le sort de Jéru­salem à l’échelle inter­na­tionale. Cette longue période de tolé­rance ne serait-​​elle pas le fait de la sagesse de nos ancêtres qui mon­traient mani­fes­tement plus de goût pour la vie que pour le martyre ?