La guerre des Six jours au prisme du journal Le Monde

François Weiser - Pour la Palestine n°54, mardi 25 septembre 2007

Dossier 1967 vu de France /

Du 1er mai au 31 juillet 1967
La cou­verture média­tique par le journal Le Monde de la situation au Proche-​​Orient dans les semaines qui pré­cèdent, qui accom­pagnent, et qui suivent la guerre des Six Jours est, quan­ti­ta­ti­vement, exceptionnelle.

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L’édition du Monde du 4-​​5 juin 1967.

La guerre, pour les lec­teurs du Monde, n’a pas pu appa­raître comme un coup de ton­nerre dans un ciel bleu. Les ten­sions entre Israël et la Syrie sont évoquées une pre­mière fois le 9 mai. A partir du 18 mai, « La tension israélo-​​arabe » fait la une du journal. Elle la gardera sans dis­con­tinuer jusqu’à l’édition du 14 juillet, sauf le 28 juin. A partir du 23 mai, une pleine page est consacrée à la crise. La cou­verture va cres­cendo ensuite (cf. tableau [1]), jusqu’à huit pages pleines du 7 au 12 juin (soit un tiers des 24 pages que compte en général le quo­tidien sur cette période). C’est ensuite le reflux, lent - trois pages consa­crées au sujet le 30 juin, une ou deux jusqu’au 25 juillet, puis un ou deux articles sur la fin de la période considérée.

Eva­luation du nombre d’articles du Monde traitant de la situation au Proche-​​Orient (entre le 1er mai et le 1er août 1967).

Semaines Nombre d’articles
1 - 7 mai 5
8 - 15 mai 5
16 - 22 mai 12
23 - 29 mai 107
30 mai - 6 juin 168
7 - 13 juin 252
14 - 20 juin 204
21 - 27 juin 162
28 juin - 4 juillet 120
5 - 11 juillet 93
12 - 18 juillet 48
19 - 25 juillet 61
26 juillet - 1er août  24

Le journal dispose au Moyen-​​Orient de cor­res­pon­dants « par­ti­cu­liers » (ou per­ma­nents), André Scemama pour Israël et Édouard Saab pour les pays arabes, et de nom­breux envoyés spéciaux.

Un schéma médiatique depuis lors devenu classique

Phase 1 : la dénon­ciation du ter­ro­risme arabe. « M. Eshkol affirme que la Syrie est le prin­cipal res­pon­sable des attentats » (9 mai), « Israël n’entend pas rester passif face aux agres­sions syriennes » (12 mai), « En raison des sabo­tages répétés, les Israé­liens n’excluent pas un choc frontal avec la Syrie » (1415 mai). L’argument du ter­ro­risme est alors avancé, avant de dis­pa­raître dans les phases sui­vantes : « Le général Rabin, chef de l’État-major, a également indiqué qu’Israël réagira si le ter­ro­risme se poursuit. » (16 mai).

Phase 2 : la soli­darité des pays arabes entre eux conforte la légi­timité israé­lienne à exiger des garanties nou­velles. Le 18 mai, l’armée égyp­tienne est mise en état d’alerte pour sou­tenir Damas. D’autres capi­tales arabes suivent. A. Scemama, le 19 mai, signe ces propos : « Dans tout ce fracas d’armes qui retentit au Moyen-​​Orient depuis que le Caire a mis spec­ta­cu­lai­rement ses troupes en mou­vement vers le Sinaï une conclusion se dégage net­tement : la gué­rilla contre Israël débouche for­cément vers un affron­tement géné­ralisé entre Israël et ceux de ses voisins qui veulent la guerre ». Anté­riorité de l’agression égyp­tienne, légi­timité de l’action israé­lienne, res­pon­sa­bilité de l’agression dans les pays arabes : les propos du cor­res­pondant per­manent se confondent désormais avec la version israé­lienne des faits. Le 20 mai, M. Thant, secré­taire général de l’ONU, accepte la demande faite par l’Égypte concernant le retrait des casques bleus de Gaza.

Phase 3 : la vic­toire israé­lienne porte en elle les germes d’une paix véri­table dans la région. Le conflit se déplace du front syrien vers le Sinaï : le 24 mai, la décision égyp­tienne de bloquer le golfe d’Aqaba lance le pro­cessus de mobi­li­sation totale, tant sur le plan diplo­ma­tique, avec la convo­cation du Conseil de sécurité de l’ONU (24 mai), la conclusion d’une alliance sur­prise entre l’Égypte et la Jor­danie (31 mai), que sur le plan mili­taire. Du 6 au 10 juin, les nou­velles du conflit démontrent vite l’écrasante vic­toire israé­lienne ; le journal reste discret sur la pour­suite effective du conflit contre la Syrie : « Des combats très durs se pour­suivent pour la conquête du plateau de Golan » et ne men­tionnera plus cet aspect du conflit. Vic­toire pour la paix ? C’est ce qu’écrit A.Scemama : « Les grandes puis­sances sont sou­lagées par ce qui se déroule dans la région, qui doit leur per­mettre […] de réviser leur carte du Proche-​​Orient pour imposer aux anta­go­nistes une paix véri­table et défi­nitive » (1112 juin).

Les aspects poli­tiques font la une à nouveau. « Après l’acceptation par le Caire et Damas du cessez-​​le-​​feu » (10 juin), « Israël entend négocier à partir des posi­tions conquises par ses troupes » (13 juin), et « devrait conserver Gaza, Jéru­salem et la rive occi­dentale du Jourdain », selon le général Dayan, ministre de la défense dans le gou­ver­nement Eshkol depuis le 1er juin. Les conquêtes deviennent dès lors sys­té­ma­ti­quement un ins­trument de pression : « Nous n’abandonnerons avant la conclusion de la paix aucun des ter­ri­toires que nous détenons » (Dayan, 1er juillet).

C’est l’invention du principe « ter­ri­toires contre paix », qui revient à punir les Pales­ti­niens du conflit entre Israël et ses voisins. Alors que la poli­tique du fait accompli rend caduque par avance toute idée d’échange : « Sans solennité ni apparat, le par­lement israélien a voté l’annexion de la partie arabe de Jéru­salem » (29 juin) ; « la bande de Gaza, c’est Israël, et j’estime qu’elle doit devenir une partie inté­grante du pays.[…] La rive occi­dentale du Jourdain et Gaza ont le même statut. Je ne vois aucune dif­fé­rence » (7 juillet). On connaît la suite : pas de réso­lution adoptée à l’ONU avant six mois [2], l’exode de 100 000 réfugiés pales­ti­niens supplémentaires.

Dates-​​clefs Edition du journal TITRE/​ÉVÉNEMENTS RAP­PORTÉS PAR LE MONDE Nombre d’articles
9 mai M. Eskhol affirme que la Syrie est la prin­cipale res­pon­sable des attentats 1
15 mai Les Israé­liens n’excluent pas “un choc frontal” avec la Syrie 1
18 mai L’armée égyp­tienne en état d’alerte 5
20 mai Edito : Une situation dangereuse/​ M. Thant accepte de retirer les forces de l’ONU des fron­tières israélo-​​égyptiennes 12
23 mai Les Egyp­tiens peuvent désormais bloquer l’entrée du port israélien d’Eilat/ La IVe flotte amé­ri­caine croise au large du Liban 10
31 mai Rebon­dis­sement dans l’affaire du Proche-​​Orient : la R.A.U. et la Jor­danie concluent un accord de défense 21
1er juin Edito : Israël encerclé/​ Dayan et Begin entrent au gou­ver­nement Eshkol 22
6 juin De vio­lents combats sont en cours entre les forces israé­liennes et arabes 35
8 juin La Jor­danie accepte le cessez-​​le-​​feu incon­di­tionnel Les troupes israé­liennes ont pris Charm el-​​Cheikh 45
10 juin Le Caire et Damas ont accepté un cessez-​​le-​​feu Les troupes israé­liennes rentrent en Syrie 48
13 juin Après l’arrêt général des combats, Israël entend négocier à partir des posi­tions conquises par ses troupes 41
14 juin L’URSS pré­conise la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU /​ L’ONU se pré­occupe du sort des réfugiés pales­ti­niens et de celui des soldats égyp­tiens “aban­donnés” dans le désert 36
16 juin Aucun fait accompli au Moyen-​​Orient ne saurait être tenu pour acquis, déclare le gou­ver­nement français /​ Le Conseil de sécurité de l’ONU rejette la réso­lution sovié­tique demandant le retrait des forces israé­liennes des ter­ri­toires occupés 24
18 juin Pas de titre en une /​ L’Assemblée générale de l’ONU se réunit pour dis­cuter du Moyen-​​Orient 16
22 juin De Gaulle condamne l’attaque israé­lienne 16
29 juin Le par­lement israélien a voté l’annexion de la partie arabe de Jéru­salem /​ Inci­dents sur le canal de Suez.  15

Les prises de position et les réactions relayées par Le Monde

- La position officielle de la France

L’image donnée par Le Monde, prin­ci­pa­lement à travers les décla­ra­tions de son ministre des Affaires étran­gères, M. Couve de Mur­ville, et du Général de Gaulle, est celle d’une diplo­matie ambiguë  : d’abord en phase avec celle des États-​​Unis avant le conflit, quoiqu’appréciée par les capi­tales arabes, puis en phase avec celle de l’URSS après le conflit, et dénoncée par Israël et ses sou­tiens en France. La France observe offi­ciel­lement une position neutre qui est vue comme une rupture par rapport à la tra­dition de soutien à Israël : le 12 mai, M. Alphand, secré­taire général du Quai d’Orsay, rap­pelle que « la France entend observer une stricte neu­tralité dans les que­relles qui divisent le monde arabe ». Le gou­ver­nement ne manque pas de rap­peler son soutien au principe de l’existence d’Israël (26 mai, 3 juin) et, dans les faits, sa « neu­tralité » s’accommode de ventes d’armes à Israël - avérées au moins avant le déclen­chement des hos­ti­lités (31 mai).

Le 3 juin, la décla­ration du pré­sident français irrite Israël : « L’État qui le premier emploierait les armes n’aurait pas l’approbation de la France ». Le refus français de s’associer à une décla­ration sur la liberté de navi­gation dans le golfe d’Aqaba « consterne Israël » (45 juin). Après les combats, « aucun fait accompli au Moyen-​​ Orient ne saurait être tenu pour acquis » (16 juin). « [La France] condamne l’ouverture des hos­ti­lités par Israël » (De Gaulle, 22 juin). Le fossé semble se creuser ; ainsi dans l’interview de Lévy Eshkol, publiée le 8 juillet : « Je suis convaincu que le gou­ver­nement français et le général de Gaulle revien­dront à leurs pre­mières amours. […] Si l’embargo français [sur les ventes d’armes vers le Proche-​​Orient] se poursuit, Israël cher­chera d’autres sources d’approvisionnement. »

- La position des partis politiques et des personnalités en France

La mobi­li­sation mili­tante semble très inégale. Certes, un ras­sem­blement de la GUPS [3] à la Mutualité est évoqué le 20 mai (« Le sio­nisme et Israël sont dénoncés au cours d’une réunion à la Mutualité »), et de pres­ti­gieuses signa­tures ont accès aux colonnes du Monde, à la rubrique « Points de vue » : le 2 juin, Jacques Berque [4] écrit « Pour une solution du pro­blème pales­tinien ». Maxime Rodinson [5] se fait l’avocat d’un « Vivre avec les Arabes » (45 juin). Ces deux intel­lec­tuels fondent un Groupe de recherche et d’action pour le règlement du pro­blème pales­tinien (1819 juin). Le 8 juin, Claude de Boi­sanger, ancien repré­sentant de la France à la com­mission de conci­liation des Nations unies pour la Palestine, propose de « Repenser l’affaire pales­ti­nienne ». Le 13 juin, P. Vidal-​​Naquet signe « Après ».

Mais l’essentiel du soutien va à Israël, d’abord en espérant influencer la position du gou­ver­nement français, ensuite en la dénonçant. Le 26 mai, M. J.Cl. Servan-​​Schreiber [6] crée le Ras­sem­blement français pour Israël ; Force Ouvrière affirme sa soli­darité avec la His­ta­drout [7] et les tra­vailleurs de « ce pays libre, entouré d’États hos­tiles ». L’édition du 2 juin évoque un télé­gramme de soli­darité adressé par Guy Mollet, secré­taire général de la SFIO, à Golda Meir [8], puis une « mani­fes­tation de soli­darité devant l’ambassade d’Israël » qui réunit plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes der­rière le général Koenig [9]. Le 4 juin, Gaston Deferre, pré­sidant à Mar­seille une réunion du Comité de soutien français à Israël, déclare : « nos amis de la Fédé­ration [de la Gauche démo­crate] et moi avons choisi notre camp : nous sommes pour Israël. Nasser est à nos yeux un dic­tateur ». Le 6 juin, D. Mayer [10] dit sa honte quant à la position de la France. Des cor­tèges sont orga­nisés un peu partout en France en faveur d’Israël, et six députés français s’envolent vers Tel Aviv (07÷06). Giscard d’Estaing [11] signe un appel du Comité de soli­darité fran­çaise avec Israël.

Le Monde rap­porte régu­liè­rement les diverses réac­tions de la presse et des partis poli­tiques : le journal Le Popu­laire (proche de la SFIO), l’Alliance Répu­bli­caine (Tixier-​​Vignancourt) et le Centre Démo­crate (Lecanuet) condamnent « l’alignement de la France sur Moscou » (24÷06). L’Humanité s’en prend à la gauche fran­çaise non-​​communiste, accusée d’impérialisme, et notamment à Jean-​​Paul Sartre, en « dénonçant les ravages de l’idéologie sio­niste » (30 juin). Le 1er juillet, Guy Mollet dénonce « Nasser [qui] a employé les mêmes pro­cédés qu’Hitler ».

La position de diverses instances internationales ou étrangères

Le 25 mai, « Moscou promet son soutien aux Arabes et Washington à Israël », et le 7 juin, au début de l’affrontement, « le Caire accuse Washington et Londres d’être inter­venus aux côtés d’Israël », infor­mation démentie par Washington. La com­mission euro­péenne prend parti pour Israël : « Mar­quant sa sym­pathie à Tel Aviv la com­mission de la CEE pré­conise l’association d’Israël au Marché commun » (1112 juin). Les 12, 13, puis 14 juin, l’URSS, puis la Tché­co­slo­vaquie et la Bul­garie, enfin la Pologne et la Hongrie, rompent leurs rela­tions diplo­ma­tiques avec Israël.

Quelle est l’image des rela­tions israélo-​​arabes et des res­pon­sa­bi­lités véhi­culée par le journal ?

Le Monde se fait, in fine, la caisse de réso­nance des pro­blé­ma­tiques liées à la région dans des termes souvent définis par Israël. La bonne foi des décla­ra­tions poli­tiques peut-​​elle être évaluée par les jour­na­listes ? Quelles sont les garanties de l’impartialité des jour­na­listes eux-​​mêmes ? « Nasser : Nous n’acceptons aucune espèce de coexis­tence avec Israël » (30 mai). Un conflit se joue à l’intérieur du conflit. Ainsi de l’édition du 1er juin : « En Israël, l’espoir d’éviter la guerre faiblit rapi­dement », et « En Égypte : l’opinion sou­haite le déclen­chement rapide des hos­ti­lités ». L’édition du 30 mai, l’avant-veille, ne soulignait-​​elle pas que « la poli­tique d’attente de M. Eshkol est cri­tiquée en Israël ». Qui est l’agresseur, qui est l’agressé ?

Il est clair que l’exposé de deux points de vue, celui d’Israël d’un côté, et celui des pays arabes de l’autre (comme s’ils n’étaient qu’un), fait appa­raître un très net avantage en faveur des stra­tégies de com­mu­ni­cation d’Israël. Ces stra­tégies inégales réduisent pourtant toutes au silence un autre acteur : le peuple pales­tinien. Privé de parole comme de repré­sen­tants, il semble délé­gitimé à l’avance dans ses reven­di­ca­tions. Au total, seule une quin­zaine d’articles sur l’ensemble de la période traite de la question pales­ti­nienne et pose autrement les termes du débat : soit pour montrer que les racines du conflit tiennent à la non appli­cation des réso­lu­tions inter­na­tio­nales concernant les Pales­ti­niens, soit pour prendre en compte les effets, déjà désas­treux pour la popu­lation pales­ti­nienne, de cette nou­velle invasion. Qua­rante ans plus tard, les lignes de force ont-​​elles seulement bougé ?

[1] Ce tableau donne une esti­mation pour chaque semaine, du 1er mai au 1er août, du nombre d’articles consacrés par le journal au conflit, ou aux ten­sions israélo-​​​​arabes, ou aux débats à l’ONU concernant cette région du monde. On a estimé pour ces calculs, compte tenu des encarts publi­ci­taires et d’un calcul sur plu­sieurs pages, qu’une page du journal compte en moyenne 6 articles, une demi-​​​​page 3 articles. Le maximum est atteint dans la semaine du 7 au 13 juin, avec 252 articles.

[2] La réso­lution 242 est votée le 22 novembre 1967, après d’intenses trac­ta­tions, écartant des pro­po­si­tions venues des Sovié­tiques, des « non engagés » (les pays non-​​​​alignés), de la You­go­slavie, entre autres.

[3] Union Générale des Étudiants Pales­ti­niens, co-​​​​organisatrice avec l’Association des Étudiants Musulmans Nord-​​​​Africains.

[4] Pro­fesseur au collège de France, islamologue.

[5] Pro­fesseur à l’EPHE, his­torien, socio­logue, orientaliste.

[6] Directeur du journal Les Échos à partir de 1958, député gaul­liste de Paris, cousin du plus média­tique Jean-​​​​Jacques.

[7] Prin­cipal syn­dicat israélien, créé par Ben Gourion en 1920.

[8] Pré­si­dente du parti Mapaï en 1966, avant de devenir une des prin­ci­pales figures du parti tra­vailliste israélien, affilié à la deuxième inter­na­tionale, comme la SFIO.

[9] Vain­queur de Bir Hakeim (juin 1942), ancien com­mandant en chef des FFI, ancien ministre de la défense en 1954 et 1955.

[10] Un des fon­da­teurs du PSU, pré­sident de la LDH entre 1958 et 1975.

[11] Il est alors secré­taire d’Etat et pré­sident de la fédé­ration des Répu­bli­cains Indépendants.