La guerre contre l’Iran se prépare

Aissa Hireche, dimanche 7 mars 2010

Les jours passent et se res­semblent, ou presque. De petits faits divers par-​​ci, quelques évène­ments par-​​là, une parole ici, un geste ailleurs, un incident dans un coin, un petit accident dans un autre… Lorsqu’on les regarde sépa­rément, on a l’impression qu’il ne s’agit que de petites choses insi­gni­fiantes, mais il suffit parfois de les relier pour y découvrir le fil conducteur de l’histoire de l’humanité et les éléments pre­miers du sens de l’homme.

Quelles rela­tions peuvent exister entre Iulia Tymo­shenko et l’assassinat de Mabhouh à Dubaï ? Entre la visite du Pré­sident Russe à Paris et l’opération Mush­tarak en Afgha­nistan ? Quelle relation peut exister entre les éloges lancés à l’adresse du premier ministre Turc Recep Tayyip Erdogan par un officiel Qatari et la reprise des négo­cia­tions entre l’Inde et le Pakistan ? Quelle relation peut-​​on faire aussi entre la lâche décision d’annexion d’une partie d’Hébron par Neta­nyahu et la construction du mur d’acier par l’Egypte ? Quelles rela­tions exis­te­raient donc entre les excuses for­mulées par Walid Joumblat à la Syrie et la décision ira­nienne d’enrichir l’uranium à 20% ? A part le fait qu’ils aient tous eu lieu au cours des mois de janvier et février 2010, ces dif­fé­rents évène­ments, en appa­rences banals, ont en commun le fait qu’ils annoncent avec beaucoup d’insistance d’ailleurs une guerre pro­chaine, celle que Barak Obama, prix Nobel de la paix, aurait décidé de mener contre l’Iran !

Iulia, la pre­mière feuille d’un automne iranien Le 08 février 2010. Il est exac­tement 6h12’ ce matin lorsque la jeune dame blonde se laissa tomber sur la chaise. Malgré la douche froide qu’elle vient de prendre pour mieux se réveiller, elle n’arrive tou­jours pas à tenir debout. Elle n’a dormi qu’une heure à peine cette nuit et elle a l’impression que sa tête va exploser.

La journée d’hier a été intense en acti­vités et toute la nuit, la dame aux tresses blondes, comme l’appellent cer­tains jour­na­listes, elle l’a passée à suivre de près avec ses mili­tants les résultats du scrutin. Iulia Tymo­shenko, n’arrive tou­jours pas à com­prendre comment elle a perdu les élec­tions pré­si­den­tielles. Elle qui était pra­ti­quement assurée de rem­porter le scrutin.

Dans son désha­billé de satin, couleur rose clair, la pré­si­dente et fon­da­trice du Parti « Bat­kiv­sh­chyna » (la Patrie) se demande encore comment est-​​il pos­sible qu’elle perde contre son adver­saire alors que tout indi­quait qu’elle devait être la grande élue en ce jour d’hiver ukrainien. Mais plus que la défaite elle-​​même et la perte de la pré­si­dence du pays, ce qu’elle elle n’arrive pas à com­prendre, c’est surtout le silence de l’Europe et la position incom­pré­hen­sible l’OSCE (orga­ni­sation pour la Sécurité et la Coopé­ration en Europe) qui s’est empressée de juger le scrutin « trans­parent et honnête » alors qu’elle n’a cessé durant les der­nières vingt quatre heures de dénoncer, avec ses par­tisans, des irré­gu­la­rités et des fraudes massives.

Au prix d’un grand effort elle arriva à se lever en entendant la bouilloire siffler. En revenant de la cuisine, une grande tasse de café à la main, elle pense encore aux mul­tiples signaux que lui avait lancés l’Occident. Depuis qu’elle a pris part à la Révo­lution Orange aux côté de celui qui allait devenir son pire ennemi, Viktor Ioucht­chenko le chef de l’État sortant, elle a gagné un capital sym­pathie très important auprès des médias occi­dentaux et aussi auprès de cercles influents et centres de déci­sions. Iulia se rap­pelle au mot près le com­mu­niqué de presse balancé un certain matin d’automne 2007 par le puissant PPE « En outre, disait la fin du com­mu­niqué, nous sommes convaincus que le Premier Ministre Yulia Tymo­shenko donnera une nou­velle impulsion à la direction euro­péenne de l’Ukraine – bien entendu, le PPE sera heureux de l’aider dans cette tâche ». En emportant le scrutin pré­si­dentiel avec 48,95 % de voix contre 45,47 % (le total ne fait pas 100 parce que confor­mément à la consti­tution ukrai­nienne plus de 5.5% ont voté « contre tous » à ce second tour) pour celle que cer­tains médias occi­dentaux appe­laient, lors des innom­brables mani­fes­ta­tions d’opposition aux com­mu­nistes, la « Jeanne d’Arc de la Révo­lution », Viktor Ianou­ko­vitch, l’ex-communiste, peut dire qu’il a pris sa revanche sur la Révo­lution orange.

En fait, Ianou­ko­vitch est le can­didat de Moscou et c’est en réalité Moscou qui prend sa revanche. Cela tout le monde le sait, et Iulia aussi le sait, mais ce que la dame blonde aux tresses enroulées sur le haut de la tête n’a pas encore compris en cette froide matinée de février ukrainien, c’est qu’elle est la pre­mière victime de la ter­rible machine de guerre qui est bel et bien enclenchée par l’administration d’Obama en concer­tation avec cer­tains pays de l’Occident contre l’Iran.

Le retour du grand frère Russe

02 mars 2010. En montant les quelques marches de l’Elysée avec un Sarkozy tout heureux, le pré­sident russe Dimitri Med­vedev se réjouit. Les négo­cia­tions de son pays avec Euro­péens et Amé­ri­cains ont été menées d’une main de maître. Il a obtenu que son can­didat soit vain­queur à la pré­si­den­tielle en Ukraine sans aucun com­men­taire des pays occi­dentaux ni même de l’OSCE ; il vient de signer un accord pour la construction d’une base mili­taire en Abkhazie pour une durée de quarante-​​neuf ans sans que per­sonne ne s’en sente offusqué ; il a obtenu aussi à ce que Sarkozy recon­sidère sa position sur la vente des navires mili­taires de type Mistral.

En effet, à Paris on ne parle plus de la vente « d’un seul et unique » de ces BPC (Bâtiment de Pro­jection et de Com­man­dement), mais on se donne même la peine de pré­ciser qu’il s’agit bel et bien de « quatre » navires. En contre­partie, qu’a donné la Russie de Med­vedev ? jusque là rien ou presque. Question livraison d’armes à l’Iran, Moscou semble jouer au Yoyo. Une fois oui, une fois non, his­toire de mettre la pression dans ses négociations.

Le premier ministre israélien dépêché à Moscou pour obtenir l’annulation des mis­siles S-​​300 à l’Iran, est retourné bre­douille. Le seul geste de Moscou a consisté à annoncer que la livraison des S-​​300 à Téhéran sera reportée. Une décla­ration qui sera suivie quelques jours plus tard par une autre selon laquelle la Russie livrera bien l’Iran en S-​​300. « La Russie entend res­pecter ses enga­ge­ments et livrer à l’Iran le système de défense anti­mis­siles S-​​300 com­mandé par Téhéran », a déclaré le vice-​​ministre des Affaires étran­gères Sergeï Riabkov, cité par l’agence Interfax une semaine plus tard.

En ce qui concerne le ral­liement à la position des Amé­ri­cains et des Euro­péens, Moscou ter­gi­verse et la seule concession faite par Med­vedev c’est qu’il « accepte désormais de recon­si­dérer l’introduction des sanc­tions » contre Téhéran « à condition » précise-​​t-​​il que ces sanc­tions ne soient imposées qu’en cas d’impossibilité de dia­logue et qu’elle n’affecte pas les civils. La Russie est très attentive et semble prendre beaucoup de pré­cau­tions. En effet, les intérêts russes en Iran sont si impor­tants que le dernier mot doit revenir de fait au « grand frère russe » qui est en train de marquer sérieu­sement son retour.

La main du Mossad 02 mars 2010. Devant les nom­breux jour­na­listes venus assister à sa nième confé­rence de presse dans la luxueuse salle réservée à de tels évène­ments, le chef de la police de Dubaï laisse tomber l’information. « J’ai pré­senté au pro­cureur de l’émirat, dit-​​il, une requête en vue de l’arrestation du Premier ministre israélien, Benyamin Néta­nyahou ! » devant l’insistance de cer­tains jour­na­listes quant au bien fondé d’une telle démarche, il affirma avoir « désormais la cer­titude que le Mossad avait tué le res­pon­sable du Hamas, Mahmoud al-​​Mabhouh ». Nul n’est dupe pour croire qu’un jour un pays arabe s’aventurera à vouloir arrêter un premier ministre israélien. Comme nul n’est assez dupe pour croire que les Français, les Bri­tan­niques, les Aus­tra­liens, et autres pays dont les pas­se­ports ont été uti­lisés en vue du meurtre pré­médité de Mabhouh oseront sanc­tionner Israël. Il suffit de noter que « De source proche des ser­vices de ren­sei­gnement français, on dit que le pas­seport français utilisé par un des sus­pects avait un numéro valide, mais que le nom associé n’était pas correct » pour être sûr de la parodie qui va suivre dans les pro­chains jours. D’ailleurs du côté d’Israël, on ne cache pas sa satis­faction de voir que tous les ser­vices de ren­sei­gne­ments font ce qu’ils peuvent pour la sécurité d’Israël ».

Le 19 janvier 2010, l’assassinat de Mabhouh dans un luxueux hôtel à Dubaï n’avait rien de fortuit. Ce n’était pas une simple exé­cution d’un chef de Hamas, c’était l’élimination de celui qui avait la charge de l’armement de Hamas d’Iran. Les Israé­liens n’écartent pas une entrée en guerre de Hamas et de Hez­bollah contre eux lorsqu’une guerre contre l’Iran éclatera, les deux groupes se faisant doter en armes par Téhéran et en étant très proches. C’est dans ce sens que les menaces de bom­bar­dement du Liban ont été pro­li­férées par Israël et c’est à cela que Saad El Hariri a dû répliquer aus­sitôt que le Liban se mettra alors du côté de Hez­bollah. Mais il n’y a pas que Hamas et le Hez­bollah. Il y a aussi la Syrie qui détient un rôle de premier ordre dans la région. La Syrie qui n’est pas dupe de ce qui l’attend après la des­truction de l’Iran sait que son destin est insé­pa­rable désormais de celui du puissant voisin Chiite. Et il ne sert plus à rien désormais pour Bachar El Assad de cacher ses pré­fé­rences, c’est ce qui explique pourquoi il n’a pas hésité à s’afficher, la semaine der­nière à Damas, et de quelle manière, avec le pré­sident Iranien et la chef du Hez­bollah. Damas sait à quel point les pays arabes ne peuvent lui venir en aide lorsque sonnera l’heure de sa punition qui n’a été que reportée par les Etats Unis qui veulent remettre leur cas­quette de gen­darme du monde. Les diver­gences, les craintes et les luttes pour le lea­dership dans les régions sont trop forts ont fait que les sun­nites ne feront cer­tai­nement rien pour éviter la guerre contre l’Iran, mais c’est la situation par­ti­cu­lière de Damas, vue la menace qui pèse sur sa tête, qui a fait que cette der­nière se range seule du côté des chiites.

Les ottomans sont aussi de retour

Mais les pays sun­nites de la région qui n’ont pas assez de puis­sances pour pré­tendre prendre le lea­dership à l’Iran ont trouvé en la Turquie un sem­blant de solution. En effet, ce pays dont l’économie et la puis­sance ne cessent de prendre du poids, est en train de se faire une place de plus en plus grande dans la région après en avoir été long­temps écarté à cause des rela­tions his­to­riques entre les Ottomans et les Arabes d’une part, et par le pan­ara­bisme lancé de Nasser. En plus, le Premier ministre Turc Erdogan qui a gagné beaucoup de points dans l’opinion arabe, notamment avec son com­por­tement à l’égard de Shimon Pérès à Davos et sa position ferme devant les exac­tions israé­liennes à de Gaza, est en train de devenir un éventuel leader musulman, dans un monde où le lea­dership fait grand défaut. En tout cas, il est déjà considéré comme un leader au moyen Orient. Et les éloges qu’il a reçus à Qatar, récemment, scellent défi­ni­ti­vement la déca­dence de cer­taines parties de la région, comme l’Egypte qui, depuis la venue de Mou­barak, a n’a pas cessé de perdre des points à cause de posi­tions com­pro­met­tantes et d’actes non moins com­pro­met­tants. Erdogan, qui a trouvé le moyen de faire de son pays un par­te­naire incon­tour­nable au Moyen Orient, est en train de marquer le retour des … Ottomans avant que ne se déclenche la guerre d’Iran de sorte que, une fois la puis­sance ira­nienne détruite, la Turquie sera prête pour le rôle.

La diversion

En attendant, il faut que les Amé­ri­cains en finissent avec les guerres d’Afghanistan et d’Irak. L’opération Musharak qu’ils viennent de mener en terre afghane est la preuve qu’ils veulent en finir au plus tôt et se retirer pour se concentrer sur l’Iran. La décision de se retirer de l’Irak aussi doit être vue de ce point de vue. La date de 2011 revient très souvent dans les pré­vi­sions amé­ri­caines quant aux retraits des deux pays. Mais 2011 aussi est la date retenue pour doter quatre pays du Moyen Orient d’un système de défense anti­mis­siles, il s’agit de Bahrein, Dubai, Abu Dhabi et des Emirats. Mais pour enfermer cor­rec­tement les Ira­niens, les Amé­ri­cains vou­draient que le Pakistan posi­tionne ses hommes le long des fron­tières avec l’Iran. Or, cela n’est pas pos­sible avec le nombre des troupes que le Pakistan déploie le long de la fron­tière avec l’Inde. Les négo­cia­tions qui ont été entamées la semaine der­nière entre Pakis­tanais et Indiens, et qui ont été pro­vo­quées par les Amé­ri­cains, ont donc toutes les chances d’aboutir, Obama en est le garant aux yeux des uns et des autres .

L’Iran n’ignore rien de tout cela. Sa décision d’enrichir l’uranium à 20% n’est en fait qu’une preuve que, se sachant cette fois sérieu­sement menacé, Téhéran est entré dans une phase de course contre la montre pour se pré­parer à une guerre que tout semble indiquer pour … 2011. Israël insiste pour que l’effort d’armement nucléaire des Ira­niens soit détruit au plus vite et pour arriver à leur fin Neta­nyahu et les siens sont capable de pro­voquer le déclic. Obama résiste à la pression du lobby juif amé­ricain et tente d’obtenir, en contre partie, quelque chose pour les Arabes mais Israël ne veut rien donner. Ni gel de la colo­ni­sation en Cis­jor­danie ni Etat pales­tinien. La récente décision d’annexer une partie d’Hébron est une pro­vo­cation israé­lienne sup­plé­men­taire des­tinée à rap­peler à Obama l’impatience d’Israël devant le pré­tendu danger du nucléaire iranien et aussi pour détourner le monde de l’affaire de l’assassinat de Mahbouh. Une diversion à l’israélienne !