La foi d’Abueleish par-​​delà la mort

Baudoin Loos, dimanche 12 avril 2009

Pendant la guerre de Gaza, ce médecin pales­tinien a perdu trois filles dans un bom­bar­dement israélien. Mais il continue à prêcher la paix.

Il est là, bien à l’heure, dans les locaux du secré­taire d’Etat à la Lutte contre la pau­vreté, Jean-​​Marc Delizée (PS), qui l’a invité en Bel­gique avec la petite commune namu­roise de Viroinval. Franche poignée de main. Sou­rires. D’Izzeldin Abue­leish il émane une sorte de charme naturel. Quelque chose nous dit que cette interview n’aura rien de banal… Sa célé­brité, le médecin gyné­co­logue pales­tinien s’en serait bien passé. Il l’a payée à un prix exor­bitant, inouï, atroce. Trois de ses filles sont mortes, presque en direct à la télé­vision israé­lienne à la veille du cessez-​​le-​​feu en janvier, quand des chars israé­liens ont bom­bardé son appar­tement dans le camp de réfugiés de Jabalya.

Malgré la douleur, Izzeldin Abue­leish n’élude pas le récit de cette soirée. "Je n’oublierai jamais ce 16 janvier. Notre famille était réunie, coincée dans l’appartement familial. J’étais avec sept de mes huit enfants et deux nièces. Une famille normale, avec ses rêves, heu­reuse d’être ensemble en dépit de l’absence d’électricité, d’eau, de gaz, en dépit de la sym­phonie caco­pho­nique qui nous enve­loppait, celle de bom­bar­de­ments israé­liens inces­sants. J’étais fier de cajoler mes enfants adorées, moi qui suis souvent absent, en Israël pour le travail. Ce bonheur irréel ne plaisait pas à quelqu’un. Quelqu’un n’aimait pas ces soldats de la paix seulement armés d’espoir et de rêve que nous étions."

Il y eut alors deux obus de tank. "Je venais de quitter la chambre où deux de mes filles, Bisan, 21 ans, et Mayar, 15 ans, étaient atta­blées avec leur cousine Nour, 17 ans. Un premier obus a frappé la pièce. Je me suis pré­cipité : je n’ai trouvé que des corps déman­telés, l’un sans jambes, des traces de cer­velle sur le mur." Les yeux de notre inter­lo­cuteur s’embuent, des larmes coulent. Il prend un mouchoir.

"Le premier tir ne suf­fisait pas. Un deuxième a frappé une autre pièce. Aya, ma troi­sième fille, a été tuée sur le coup. Elle avait 13 ans. Ma fille Shada, 17 ans, et sa cousine Gaïda, 12 ans, furent blessées, la seconde à l’œil. Je devais recevoir un coup de télé­phone en direct de mon ami israélien jour­na­liste sur la chaîne 10, Shlomo Eldar, ce que je faisais depuis quelques jours pour expliquer aux Israé­liens l’enfer de Gaza. J’ai télé­phoné moi-​​même, en direct pendant le journal, il m’a promis de tout faire pour que les blessées soient emmenées en Israël. Je suis sorti pour chercher du secours, j’ai dû marcher trois kilo­mètres pour trouver un véhicule. Grâce au ciel, les blessées ont pu être trans­férées en Israël. Elles vont beaucoup mieux."

Izzeldin Abue­leish reprend son souffle. Il n’attend pas nos ques­tions. "Bisan venait de décrocher son diplôme en "Business & Admi­nis­tration", la pre­mière à Gaza à finir ce cycle en trois ans. Depuis le décès de ma femme Nadia (emportée par une leu­cémie, NDLR) en sep­tembre, elle avait pris les choses en main dans la famille. Tout le monde l’adorait. Mayar, elle, était mon seul enfant qui voulait devenir docteur ! À l’école, elle était très forte en maths, elle aidait tous ses cama­rades. Et puis il y a Aya. Elle voulait devenir jour­na­liste." Izzeldin s’arrête de parler un moment. Sort de son veston une feuille de papier froissé, quelques lignes écrites en arabe. "Sa petite sœur lui a écrit ceci, après sa mort : "Où es-​​tu partie ? Tu éclairais notre maison. Où est cette belle fille ? Pourquoi ?" On l’aimait tant. Le jour de sa mort, elle venait d’avoir ses pre­mières règles, elle était fière, heu­reuse !" De nou­velles larmes coulent.

L’armée israé­lienne ne s’est pas excusée. "Après un mois, ils ont dit la vérité, que c’était bien eux qui avaient bom­bardé l’immeuble. Deux tirs de tank, comme je l’avais dit le premier jour. Je suis sûr qu’il n’y avait aucune raison de bom­barder, pas de tireur sur l’immeuble. Et puis même, un tireur se serait glissé au sommet, au sixième étage, facile à tuer, moi j’habite au second. Ils connais­saient bien la maison. Mes nom­breux amis israé­liens ont été choqués de l’absence d’excuses offi­cielles. Les médias israé­liens aussi."

Un tel malheur n’a pourtant pas fait bas­culer Izzeldin Abue­leish dans la haine. "Je n’ai jamais haï per­sonne. Je regarde vers l’avenir. Je consacre mon énergie à des domaines où je puis faire avancer les choses, c’est pourquoi je suis médecin. J’ai perdu quatre être chers, cela hantera ma mémoire toute ma vie. Mais j’ai refusé le choix des ténèbres, la haine, la dépression, l’anxiété, qui auraient affecté ma santé et nui à mes enfants. C’est comme si j’avais subi une très lourde opé­ration chi­rur­gicale, à cœur ouvert, qui lais­serait des cica­trices énormes pour la vie. Mais je cherche plutôt à trans­former cette tra­gédie en énergie positive : en gardant la mémoire de mes filles, tenter de faire accomplir leurs rêves par d’autres jeunes filles."

Un ange passe. Et la guerre ? "Mon his­toire per­son­nelle a ému les Israé­liens. Grâce à elle, le public a pu ouvrir les yeux sur ce qui se passait à Gaza.

Je reçois un soutien énorme en Israël partout où je passe. Je tra­vaille à l’hôpital Tel-​​Hashommer, près de Tel-​​Aviv. Des gens viennent me trouver, expriment leur sym­pathie. J’espère qu’ils com­prennent mieux les souf­frances du million et demi de Gazaouis. Ma tra­gédie a prouvé que cette guerre a été inutile, sauf qu’elle a creusé le fossé de haine. Je crois que la mort de mes filles et l’émoi suscité en Israël ont avancé le cessez-​​le-​​feu israélien uni­la­téral. Cette guerre israé­lienne aux moyens tech­niques dis­pro­por­tionnés n’était ni juste, ni éthique, ni morale." Depuis long­temps, le gyné­co­logue, qui connaît bien les Israé­liens, réfléchit au conflit. C’est un réfugié. Il vient d’un village non loin de Gaza, qui s’appelait Hûj. Rasé après que ses 880 habi­tants en furent expulsés le 31 mai 1948. Israël a construit Sderot sur cette terre. "Mon grand-​​père était le "mokhtar" (sorte de maire). Il n’en reste que des tombes. Les deux camps doivent changer. Se mettre dans la peau de l’Autre. Avec hon­nêteté, chercher l’équité. Ce que les Israé­liens ont construit pour eux, ils doivent nous le sou­haiter. Qu’on partage enfin la Terre sainte."

Izzeldin Abue­leish per­siste et signe : à la haine, il préfère l’action paci­fique. Il vient de lancer une fon­dation à la mémoire de ses filles. Avec beaucoup d’ambitions. "Je ren­contre beaucoup d’enthousiasme ici en Bel­gique et en Europe. A Viroinval comme à Stras­bourg. Je veux réunir ces énergies pour aider les jeunes filles qui en ont besoin ; pas seulement à Gaza, dans le monde. Éducation et santé. Éduquer les femmes c’est éduquer une nation." Un rêve, une utopie ? "Oui, comme le rêve de Martin Luther King, devenu réalité." C’est comme la paix… "On en parle depuis des décennies et pourtant sa pers­pective s’efface peu à peu. Pourquoi ne pas essayer la créa­tivité ? Chercher la dignité et le respect chez l’Autre ? Il est temps que les gens dirigent leurs diri­geants ! Prennent les choses en main. Qu’ils leur disent que la paix ne s’imposera pas avec les armes, qu’un État ne peut être bâti sur la puis­sance mili­taire. Sur la peur. Que les Israé­liens nous parlent de leurs peurs au lieu de nous blâmer et nous menacer. Qu’ils s’analysent au plus profond d’eux-mêmes. Qu’ils voient qu’un peuple, les Pales­ti­niens, se bat pour ses droits. Que nous ne sommes pas contre eux mais contre leurs actions, leur com­por­tement. Des deux côtés, il faut pousser les chefs à être courageux."

Un prêche. Une harangue. Et une conviction vibrante que le malheur le plus vif n’a pas affectée. Une leçon. Et un mot pour Viroinval, ce petit village du Namurois qui l’a invité. "Des ren­contres pas­sion­nantes, la taille ne compte pas, vous savez." Puis aussi un sou­venir, à Stras­bourg, au Par­lement européen, mardi. "J’y ai trouvé beaucoup d’humanité. J’ai ren­contré le pré­sident Hans-​​Gert Pöt­tering, il a pleuré." L’Allemand a d’ailleurs déclaré qu’il s’agissait d’"un des moments les plus forts" de sa car­rière de par­le­men­taire… Impos­sible d’en douter. Au fait, Abue­leish peut se tra­duire ainsi : "père de la vie". Un nom qu’Izzeldin porte bien.