La face cachée du 60ème anniversaire de la création de l’Etat d’Israël

Francis Wurtz, samedi 24 mai 2008

Texte de l’intervention que F. Wurtz devait faire lors du grand événement du 17 mai au Parc des Expo­si­tions en soutien au peuple pales­tinien, et à laquelle il a renoncé devant la densité de la soirée (ce dont les orga­ni­sa­teurs le remer­cient vivement).

Francis WURTZ Six heures pour la Palestine Paris 17/​05/​2008

Chers amis,

Merci aux orga­ni­sa­teurs de cette belle mani­fes­tation d’attirer l’attention sur la face cachée du 60ème anni­ver­saire de la création de l’Etat d’Israël : le 60ème anni­ver­saire de la Nabka ! Cette période doit être l’occasion d’aider nos conci­toyens à prendre du recul, ne serait-​​ce que sur les 15 der­nières années de l’histoire du Proche Orient, et d’éviter ainsi de tomber dans le piège de l’accoutumance à l’inacceptable.

Il y a 15 ans, c’était Oslo ! Les accords alors conclus avaient clai­rement iden­tifié les ques­tions clés dont la solution du pro­blème pales­tinien exi­geait et exige tou­jours la solution. Où en sommes-​​nous aujourd’hui ?

• les colonies ? loin d’être démantelées, elles ont proliféré ;

• les fron­tières ? loin d’être devenues les bornes de l’Etat pales­tinien, elles sont entiè­rement sous contrôle israélien ;

• les refugiés ? le droit au retour, loin d’être reconnu dans son principe, est la question tabou par excellence ;

• l’eau ? loin d’être équi­ta­blement répartie ou gérée en coopé­ration, cette res­source vitale est détournée par l’occupant ;

• Jéru­salem ? loin d’être devenue la capitale de l’Etat pales­tinien, "plu­sieurs mesures israé­liennes com­binées (la construction et l’extension des colonies ; le mur ; les démo­li­tions de l’habitat pales­tinien ; le système des cartes d’identité pour réduire la popu­lation pales­ti­nienne de Jéru­salem ; la rupture du lien avec la Cis­jor­danie) démontrent clai­rement qu’Israël entend faire de l’annexion de Jéru­salem un fait accompli."

Je précise que cette appré­ciation sur la poli­tique israé­lienne à Jérusalem-​​Est n’est pas celle du com­mu­niste Francis Wurtz. Elle est extraite d’un important rapport en 27 points, adressé fin 2004 par tous les diplo­mates - chefs de postes euro­péens à Jéru­salem et Ramallah au Conseil des Ministres de l’Union euro­péenne. Ces diplo­mates una­nimes enten­daient sonner l’alarme auprès des gou­ver­ne­ments : laisser se pour­suivre cette stra­tégie cohé­rente et déli­bérée de l’occupant revenait à laisser com­pro­mettre "la pos­si­bilité d’atteindre un accord final accep­table par quelque Pales­tinien que ce soit". En effet, pré­ci­saient nos diplo­mates avec raison, "la question de Jérusalem-​​Est est d’une impor­tance cen­trale pour les Pales­ti­niens, à la fois sur les plans poli­tique, écono­mique, social et religieux"

Voilà pourquoi l’ensemble de nos repré­sen­tants diplo­ma­tiques recom­man­daient vivement que l’Europe parle clair et prenne des ini­tia­tives poli­tiques. Et comment ont réagi les diri­geants euro­péens ? Ils ont refusé de valider ce rapport et ont voulu empêcher sa publi­cation. Seule une fuite a permis d’en avoir connais­sance. L’Union sait donc par­fai­tement où conduit la stra­tégie israé­lienne des "faits accomplis" mais elle ne veut pas savoir.

Il y eut paral­lè­lement, la fameuse Feuille de Route du Quartet dont ni le but final - la consti­tution de l’Etat pales­tinien - ni l’objectif immédiat - le gel de la colo­ni­sation - n’a connu le moindre début de mise en œuvre. Puis, on a eu Anna­polis dont Israël, a, une fois de plus, bafoué l’esprit et la lettre. Sans que jamais les diri­geants de l’Union ne s’insurgent. Il est vrai que l’Union, pourtant membre du quartet, avait accepté de se voir retirer toute res­pon­sa­bilité dans le suivi d’Annapolis. Je cite la Décla­ration finale du sommet : "les partis conviennent de former une structure (…) dirigée par les Etats-​​Unis, des­tinées à suivre l’application de la Feuille de route". "Les Etats-​​Unis sur­veilleront et jugeront de l’engagement des deux parties sur la Feuille de route". Exit l’Europe.

Mon­sieur De Soto, l’ancien repré­sentant des Nations Unies au Proche Orient, l’avait bien noté dans un rapport de fin de mission acca­blant tant pour les Etats-​​Unis que pour l’Union euro­péenne : l’une et les autres pra­tiquent l’"autocensure" face à Israël. Ils ont "pré­cipité l’échec du gou­ver­nement d’unité nationale pales­tinien en refusant de coopérer". Ils ont laissé s’installer "une prison à ciel ouvert" à Gaza. Ils ont accepté des "faits accomplis" rendant quasi impos­sible l’édification d’un Etat pales­tinien. Ainsi parla M. de Soto. À Bruxelles, la consigne fut une fois encore la même : motus et gros dos. "On ne cri­tique pas Israël" s’était entendu dire une pré­si­dence tour­nante du Conseil européen qui s’était aven­turée à pré­parer un projet de Décla­ration rap­pelant la simple vérité sur la poli­tique d’occupation.

Eh bien, ce que les diplo­mates euro­péens n’obtiennent pas de leurs ministres ; ce que le repré­sentant de l’ONU ne réussit pas à arracher au Conseil, il va falloir que nos conci­toyens s’efforcent de l’imposer à nos gou­ver­ne­ments ! Il faut en finir avec l’impunité ! Il faut en finir avec la com­plicité ! La relation avec Israël doit être évaluée en fonction de l’attitude des ses diri­geants vis à vis des enga­ge­ments pris à l’égard du pro­cessus de paix.

Il ne faut pas laisser l’Union racheter sa lâcheté poli­tique par son aide huma­ni­taire ! Quelle cohé­rence y-​​a-​​t-​​il à faire, d’un côté de la recon­nais­sance de l’Etat d’Israël par le Hamas une condition sine qua non de tout dia­logue, et de l’autre, de renoncer de fait à obtenir des diri­geants israé­liens la recon­nais­sance d’un Etat pales­tinien - pourtant réclamée par l’ONU depuis 60 ans ?

A nous d’impulser des ini­tia­tives poli­tiques très concrètes, à même de remettre clai­rement les exi­gences du droit inter­na­tional comme celles de la simple éthique humaine sur la table.

Par exemple, le 15 avril dernier, nous avons été quelques uns à lancer un appel inter­na­tional à la libé­ration immé­diate de Marwan Bar­ghouti, enlevé chez lui et empri­sonné en Israël six ans aupa­ravant et qui, dans sa prison, a inspiré le document qui avait servi de base à l’entente nationale pales­ti­nienne - fina­lement tor­pillée par Israël avec la com­plicité des USA et de l’UE ! Autre exemple : à la fin du mois de mai, une délé­gation offi­cielle du Par­lement européen se rendra en Palestine. Un certain nombre d’entre nous sug­gèrent qu’à cette occasion, la délé­gation demande à pouvoir se réunir sym­bo­li­quement avec nos ambas­sa­deurs, dans la prin­cipale ins­ti­tution pales­ti­nienne à Jérusalem-​​Est, la Maison d’Orient, illé­ga­lement fermée par l’occupant.

A quoi servirait-​​il de dis­serter sur "l’Union pour la Médi­ter­ranée" si l’on n’osait affronter le cœur du pro­blème de la région et l’une des prin­ci­pales sources des ten­sions inter­na­tio­nales ? Ne laissons pas enterrer l’engagement solennel du fameux "Quartet" de créer l’Etat pales­tinien fin 2008.

Oui, réso­lument agir pour une solution juste et durable du pro­blème pales­tinien reste le grand combat éman­ci­pateur de notre temps !