La désintégration est proche

Ghassan Khatib, jeudi 19 octobre 2006

Quelles que soient les dif­fé­rences entre la situation en Palestine et en Israël, il existe un point commun : les deux parties souffrent d’une crise gou­ver­ne­mentale qui crée de l’instabilité interne.

Du côté pales­tinien, où la situation est beaucoup plus grave, la para­lysie est presque totale. La crise a com­mencé avec la vic­toire élec­torale du Hamas qui a amené au gou­ver­nement actuel, et elle s’est aggravée quand ce gou­ver­nement est arrivé à une impasse dans ses rela­tions avec la pré­si­dence de l’Autorité nationale pales­ti­nienne (ANP), d’une part, et avec la com­mu­nauté inter­na­tionale dont l’ANP dépend finan­ciè­rement, d’autre part.

Le gou­ver­nement Hamas a tenté de changer les règles du jeu vis-​​à-​​vis d’Israël et de la com­mu­nauté inter­na­tionale, en uti­lisant deux fac­teurs. Le premier est l’échec complet de l’approche de tous les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents pour arriver à la paix. Le second est la légi­timité que des élec­tions hon­nêtes et trans­pa­rentes ont donné au gou­ver­nement qu’elles por­taient au pouvoir.

Le Fatah s’est alors trouvé dans une position incon­for­table. D’un côté, il est le groupe d’opposition le plus important, car la plus large minorité au Par­lement, et en même temps il est au pouvoir puisque son chef, Mahmoud Abbas, est aussi le pré­sident pales­tinien. La consti­tution pales­ti­nienne -qui a été amendée à la suite de pres­sions internes et externes sur le par­lement pré­cédent afin de réduire le pouvoir du défunt pré­sident Yasser Arafat en remettant cer­taines de ses res­pon­sa­bi­lités au Premier ministre-​​ garantit que le pouvoir du gou­ver­nement et celui de la pré­si­dence sont d’un niveau égal. Dans le climat actuel, cela équivaut à une impasse.

Le Fatah, qui n’a jamais quitté le pouvoir depuis la nais­sance du mou­vement pales­tinien moderne de libé­ration nationale, au début des années 60, s’adapte mal à son passage dans l’opposition. En par­ti­culier, le mou­vement ne semble pas accepter l’article de la consti­tution qui stipule que la seule façon de regagner le pouvoir, ce sont des élec­tions, au bout de 4 ans. Depuis l’élection de janvier, le Fatah essaie de modifier la situation par des approches qui sont incons­ti­tu­tion­nelles ou dont il n’a pas les moyens.

La ten­tative actuelle de dis­so­lution du gou­ver­nement n’est pas réa­liste, car tout nouveau gou­ver­nement aura besoin d’un vote de confiance de la majorité Hamas au Par­lement. Si un gou­ver­nement d’urgence est ins­tauré, il ne pourra fonc­tionner qu’un mois, selon la consti­tution. Ceci ne laisse pas le temps d’améliorer les condi­tions sur le terrain.

Fina­lement, l’option d’élections légis­la­tives et pré­si­den­tielle anti­cipées est risquée parce que l’équilibre de pouvoir entre le Fatah et le Hamas n’a pas suf­fi­samment changé pour assurer des résultats dont la dif­fé­rence serait significative.

Pendant ce temps, la com­mu­nauté des dona­teurs, qui veut également mettre fin au gou­ver­nement Hamas, a imposé des sanc­tions finan­cières qui sont une punition col­lective du peuple pales­tinien et qui mènent l’ANP à l’écroulement, sans avoir réduit pour autant de manière signi­fi­cative la force et la popu­larité du Hamas en tant que mou­vement politique.

A la place, les sanc­tions ont amené le gou­ver­nement et les autres ins­ti­tu­tions de l’ANP au bord de l’effondrement. Depuis le début de la grève générale des fonc­tion­naires, le gou­ver­nement n’a pu assurer aucun service, y compris les ser­vices vitaux que sont l’éducation et la santé. Cinq semaines après le début de l’année sco­laire, les cours n’ont pas eu lieu, sauf dans les écoles de l’UNWRA [1] et, à cause des ten­sions internes, les ser­vices de sécurité pales­ti­niens ont com­plè­tement arrêté de fonc­tionner sauf lors de combats internes spo­ra­diques, surtout à Gaza.

En fait, la situation à Gaza dérive pro­gres­si­vement vers l’anarchie et d’autres affron­te­ments internes, alors que la com­bi­naison de la pau­vreté gran­dis­sante et de la para­lysie gou­ver­ne­mentale s’installe en profondeur.

En Cis­jor­danie, la para­lysie gou­ver­ne­mentale encourage Israël à inten­sifier sa pré­sence, que ce soit en terme de la construction de colonies et du Mur de sépa­ration ou au niveau sécu­ri­taire, réac­tivant même le rôle de l’administration civile israélienne.

L’absence de toute pers­pective poli­tique, com­binée aux constantes pra­tiques uni­la­té­rales d’Israël -qu’elles soient poli­tiques ou militaires-​​, la dété­rio­ration écono­mique et la situation interne instable en Palestine entraînent trois consé­quences : la sépa­ration com­plète de Gaza et de la Cis­jor­danie, l’ anarchie et la vio­lence interne à Gaza, et une nou­velle réoc­cu­pation israé­lienne de la Cisjordanie.

De tels scé­narios ne peuvent amener à la sta­bilité ni dans le contexte palestino-​​israélien ni dans le contexte régional, par­ti­cu­liè­rement quand on prend en compte que la prin­cipale puis­sance en Palestine com­porte une dimension régionale qui pré­occupe beaucoup dif­fé­rents acteurs dans la région et dans le monde.

La seule façon d’inverser cette dété­rio­ration est de changer la poli­tique d’Israël, afin qu’il mène des négo­cia­tions pour mettre un terme à l’occupation. Pour y arriver, la seule solution est que les déci­deurs poli­tiques à Washington recon­naissent une fois pour toutes que c’est l’occupation israé­lienne qui est la cause absolue de la dété­rio­ration actuelle, non seulement en Palestine-​​Israël, mais, en consé­quence, dans la région.

[1] United Nations Relief and Works Agency, l’agence des Nations unies en charge des réfugiés palestiniens