La dérive ultranationaliste met Israël en ébullition

Deux ministres jettent l’éponge. Un général voit des similarités avec l’Allemagne nazie. Séisme politique ?

Andrés Allemand, Tribune de Genève, lundi 30 mai 2016

Deux ministres ont quitté le cabinet de Benjamin Netanyahou (à dr.), trop « extrémiste » après la nomination mercredi de l'ultranationaliste Avigdor Lieberman (à g.) à la Défense. Image : AFP

Coup sur coup, deux ministres israéliens viennent de démissionner en l’espace d’une semaine. Le second, Avi Gabbay, a annoncé ce vendredi matin qu’il quittait le cabinet de Benjamin Netanyahou, trop « extrémiste » après la nomination mercredi de l’ultranationaliste Avigdor Lieberman à la Défense. Une nomination pour élargir la coalition et ainsi disposer d’une majorité plus large au Parlement. Ainsi s’en va un représentant de Koulanou, unique parti centriste du gouvernement.

Le vendredi précédent, c’est Moshe Ya’alon qui claquait la porte pour les mêmes raisons. Ancien chef d’état-major, ce politicien conservateur, membre du Likoud comme Netanyahou, était outré de devoir laisser la Défense à un civil inexpérimenté et incendiaire. « Des éléments extrémistes et dangereux ont pris le pouvoir », a-t-il prévenu dans un discours au QG de l’armée à Tel-Aviv. Il dit avoir « peur pour l’avenir ».

« Graines de fascisme »

Ce n’est pas le seul. Soldat le plus décoré d’Israël, l’ancien premier ministre travailliste Ehoud Barak, qui fut aussi ministre de la Défense sous Netanyahou, estime que « le gouvernement a été infecté avec des graines de fascisme ». Quant à Moshe Arens, qui pour sa part fut en charge des armées à trois reprises, il voit un tournant majeur dans la politique israélienne : « Un séisme est en vue. Cela prendra peut-être un peu de temps, mais il arrive. »

Le très controversé Avigdor Lieberman vit dans une implantation illégale en Cisjordanie. Il veut réintroduire la peine de mort pour les terroristes palestiniens et appelle à décapiter les Arabes israéliens déloyaux. D’ailleurs, il estime que les Arabes citoyens d’Israël (20% de la population) forment une « cinquième colonne » et qu’il faudra qu’une partie soit transférée en territoire palestinien en cas d’accord de paix.

Ce n’est certes pas la première fois que le chef du parti Israël Beytenou (Notre Maison Israël) entre au gouvernement. Lieberman fut même en charge de la diplomatie israélienne entre 2009 et 2015. Mais à présent, il intègre une coalition déjà très à droite, le Likoud s’appuyant sur les ultraorthodoxes et les ultranationalistes. Par ailleurs, la Défense est le poste le plus important (et le plus sensible) après celui du premier ministre. Traditionnellement, il est confié à un ancien militaire expérimenté.

« Procédés nazis »

Mais il y a pire. Le retour spectaculaire de Lieberman ne ferait que confirmer la dérive ultranationaliste en Israël. Une dérive si inquiétante qu’elle rappelle à certains les débuts du nazisme. Le 5 mai, Journée de commémoration de l’Holocauste, le général Yair Golan, adjoint du chef d’état-major de l’armée, a osé la comparaison : « Ce qui m’effraie en repensant à l’Holocauste, c’est de connaître les procédés abjects utilisés en Europe en général - et en Allemagne en particulier - il y a 70, 80, 90 ans… et d’en voir des traces ici au milieu de nous, en 2016 ! »

Désavoué par le premier ministre, le général a été soutenu par Moshe Ya’alon (avant sa démission). L’ex-ministre de la Défense s’est déjà trouvé en porte-à-faux en mars quand il a condamné un soldat qui avait abattu d’une balle dans la tête un assaillant palestinien blessé qui ne représentait plus de menace. Netanyahou, lui, avait appelé le père pour lui assurer que son fils serait jugé équitablement. Et Lieberman ? Il n’y voyait pas du tout un crime.