La coopération militaro-​​industrielle entre l’Italie et Israël

Bernard Ravenel , Pour la Palestine n°45, vendredi 6 mai 2005

Coopération militaire /

La question de la coopé­ration mili­taire entre dif­fé­rents pays de l’Union euro­péenne - dont la France - et Israël est souvent posée. La nature du sujet traité par tous les Etats comme « secret défense » n’en facilite pas une connais­sance précise par l’opinion publique.

Cependant, les infor­ma­tions com­mencent à filtrer pro­gres­si­vement, soit par la presse non euro­péenne - arabe, israé­lienne et amé­ri­caine - soit par des par­le­men­taires paci­fistes motivés des pays impliqués. A partir du cas de l’Italie et du pro­blème des drones, Pour la Palestine initie une nou­velle rubrique d’une grande impor­tance poli­tique et diplo­ma­tique car cette coopé­ration mili­taire pose la question de la stra­tégie de l’UE au Moyen-​​Orient.

Le 2 février dernier, le Sénat italien a approuvé à une large majorité un projet de loi de rati­fi­cation du « memo­randum d’accord » entre les gou­ver­ne­ments italien et israélien en matière de coopé­ration dans le secteur mili­taire et de la défense.

En pré­sentant le projet, le ministre des Affaires étran­gères et celui de la Défense avaient aupa­ravant précisé qu’il s’agit d’un « accord-​​cadre général qui régule la coopé­ration entre les parties dans le secteur de la défense », dans le cadre duquel « pourront être conclus des accords tech­niques spécifiques. »

Un accord tout terrain

Les domaines de coopé­ration méritent d’être pré­cisés. Ils com­prennent entre autres « l’échange de matériel d’armement », « l’organisation des forces armées », « la for­mation et l’entraînement du per­sonnel mili­taire », « la recherche et le déve­lop­pement dans le domaine mili­taire ». Pour cet objectif sont prévus des « échanges d’expériences entre les experts des deux parties », une « par­ti­ci­pation d’observateurs à des exer­cices mili­taires », des « pro­grammes de recherche et de déve­lop­pement dans le domaine mili­taire ». Un accord, si on peut dire « tout terrain », qui va bien au-​​delà du niveau tech­nique. Les ministres l’ont d’ailleurs sou­ligné, il s’agit d’un « enga­gement poli­tique précis pris par le gou­ver­nement italien en matière de coopé­ration avec l’Etat d’Israël dans le domaine de la défense ». C’est pour cette raison que les ministres, en sou­li­gnant que ce memo­randum d’accord cor­respond aux « intérêts stra­té­giques nationaux » [1], ont demandé au par­lement d’autoriser sa rati­fi­cation par la loi. Dans une cer­taine mesure, il s’agit bien d’intérêts stra­té­giques nationaux si on se situe dans l’optique des intérêts tels qu’ils sont conçus par le gou­ver­nement de Silvio Ber­lusconi. En effet, les forces armées ita­liennes ont beaucoup à apprendre des Israé­liens en matière d’armement, d’organisation et d’entraînement. Il faut pré­ciser aussi que le projet de loi a été pré­senté de concert avec le ministre de l’Intérieur, Pisanu, lequel vient effec­ti­vement de signer avec son homo­logue israélien un accord spé­ci­fique de coopé­ration ; ce qui pose le pro­blème de l’utilisation du savoir-​​faire israélien pour l’éventuelle répression du puissant mou­vement de paix italien déjà l’objet à Gênes, en 2002, d’une ter­rible opé­ration de répression. Or ce mou­vement, « Action for peace », a dénoncé, en décembre 2004, l’accord mili­taire entre Israël et l’Italie et demandé une sus­pension de l’accord d’association entre l’Union euro­péenne et Israël. Par ailleurs, dans le domaine de la recherche et du déve­lop­pement, l’industrie de guerre ita­lienne peut tirer des avan­tages notables de la coopé­ration avec Israël et, à son tour, elle peut offrir à Israël sa haute tech­no­logie. En outre, le fait que le projet de loi ait été pré­senté de concert avec le ministre de l’Université et de la Recherche indique que le gou­ver­nement entend impliquer dans la coopé­ration mili­taire avec Israël des centres de recherche uni­ver­si­taires. Cela concerne en par­ti­culier le secteur très délicat de l’avionique et de l’électronique militaires.

Un accord italo-​​israélo-​​américain

Pour mettre au point l’accord-cadre, le ministre de la Défense israélien, Shaul Mofaz, a ren­contré le 18 novembre, à Rome, Silvio Ber­lusconi et Fran­cesco Martino, ministre de la Défense. Selon des sources mili­taires israé­liennes citées par La Voix de l’Amérique le 22 novembre, ils se sont mis d’accord pour « le déve­lop­pement conjoint d’un nouveau système de guerre élec­tro­nique hau­tement secret », projet auquel est destiné un premier finan­cement commun de 181 mil­lions de dollars. Or, il s’agit d’un domaine dans lequel Israël a jusqu’à main­tenant coopéré seulement avec les Etats-​​Unis. Ceci signifie que l’accord italo-​​israélien a été préa­la­blement approuvé par la Maison Blanche, qui compte sur Ber­lusconi en même temps que sur Blair pour pousser l’Europe à par­ti­ciper, avec les Etats-​​Unis et Israël, à la « guerre globale contre le terrorisme ».

Après le vote du Sénat, et la confir­mation - acquise - de la Chambre des députés, l’industrie mili­taire et les forces armées ita­liennes seront impli­quées dans des acti­vités que per­sonne en dehors d’elles - pas même le parlement-​​ n’aura à connaître. En effet, ce mémo­randum établit que « les acti­vités dérivant du présent accord seront sou­mises à l’accord sur la sécurité », lequel prévoit le plus grand secret. Sous la chape du secret mili­taire, on peut ima­giner aisément beaucoup de choses, surtout lorsqu’on connaît le savoir-​​faire mili­taire et policier israélien. En outre, il ne faut pas oublier qu’Israël possède des armes nucléaires. Cela signifie que, dans le cadre de l’accord, les tech­no­logies de pointe ita­liennes pourront être secrè­tement uti­lisées pour ren­forcer la capacité d’attaque des vec­teurs nucléaires israé­liens. Il est donc pré­vi­sible que la coopé­ration mili­taire avec Israël com­pro­mettra gra­vement les rela­tions entre l’Italie et les pays arabes d’une part, l’Iran d’autre part. Pour ne pas parler des rela­tions avec les Pales­ti­niens. L’accord de coopé­ration avec l’Italie contri­buera, en effet, à rendre encore plus meur­trières les armes uti­lisées par les forces armées israé­liennes dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Pour le sénateur Vert, Fran­cesco Martone, l’accord de coopé­ration mili­taire entre l’Italie et Israël n’est pas seulement un accord entre mili­taires, mais de col­la­bo­ration poli­tique et diplo­ma­tique et il fait partie d’une stra­tégie d’ensemble. « Un accord de ce type », a-​​t-​​il dit, « signifie prendre net­tement la défense d’Israël et ceci peut avoir un effet désta­bi­lisant dans une situation déjà si dif­ficile comme celle du Moyen-​​Orient. » De sur­croît, cet accord constitue une vio­lation de la régle­men­tation ita­lienne sur le com­merce des armes qui interdit l’exportation d’armes à des pays bel­li­gé­rants ou vers des gou­ver­ne­ments res­pon­sables de vio­la­tions des droits humains.

Plus glo­ba­lement, cet accord s’inscrit dans un plan de l’Administration Bush qui vise à uti­liser ce nouvel axe pour bloquer toute impli­cation de l’Union euro­péenne dans une éven­tuelle reprise de négo­cia­tions mul­ti­la­té­rales de paix au Moyen-​​Orient.

Bernard Ravenel

[1] Le rapport intro­ductif jus­tifie ainsi le projet de loi : « Sur le plan des prin­cipes, la signature d’actes bila­téraux doit tendre à la sta­bi­li­sation d’une région poli­ti­quement sen­sible, en tenant compte des intérêts stra­té­giques nationaux et des enga­ge­ments pris dans le cadre inter­na­tional » comme si la livraison d’armes à une puis­sance occu­pante servait à sta­bi­liser une région…